tous droits réservés - Françoise Cloarec - francoise.cloarec@wanadoo.fr8. L'école des couleurs

Quand la petite µ eut fini de raconter et d'expliquer les couleurs au petit Prince Grisaille, celui-ci resta un long moment sans ouvrir la bouche, sans même bouger un doigt de pied.  Puis il commença à interroger µ « Explique-moi.  De quelle couleur est la couleur de la rivière près du château de tes parents ? » µ lui répondit : « D'accord ! Mais dis moi d’abord s'il te plaît. »

Grisaille ne disait jamais s'il te plaît. Son père le lui avait bien interdit. Un Prince Grisaille n'avait pas à être poli... Mais, là, Grisaille oublia les ordres et la tradition familiale. Pendant plus de trois heures, Grisaille questionna µ : « S'il te plaît, µ, dis moi de quelle couleur est ceci et ceci et cela et cela etc., et encore ceci et encore cela... µ en avait la tête cassée.

Enfin, elle eut une idée. Quelqu’un du château aurait pu aller acheter des stylos feutre ou de la peinture, ou des crayons de couleur, ou n'importe quoi qui sert à faire des dessins en couleur.  Grisaille ne croyait pas qu'il était possible de demander une chose pareille à quiconque dons le château du Seigneur Ténébreux.  Il avait peur de se faire dénoncer, et alors là...

µ insista.  On lui avait déjà supprimé les dessins animés à la télé, on n'allait pas maintenant lui supprimer les dessins ! Elle lui dit: « Ecoute, c'est certain, tu ne vois personne ? Tu n'aurais pas de vieil homme ou de vieille femme, une nourrice, quelqu'un comme ça, qui t'aurait connu tout petit et qui accepterait d'aller te chercher ça en cachette, parce qu'il t'aimerait beaucoup et tout et tout.  Ce serait vraiment un conte de fées.  Ou bien alors, demande à ta mère.

Il se passa alors à ce moment là une chose extraordinaire : Grisaille se mit à pleurer à gros sanglots. µ était très ennuyée, très embêtée même. Elle ne savait trop quoi faire. Grisaille n'avait jamais pleuré, jamais, même quand toutes les Princesses de l'école des Princesses, un jour, lui avaient tiré les cheveux et lui avaient donné des coups de pied à la sortie de l'école.

µ lui dit: « Eh bien quoi ? Qu'est-ce qu'elle a ta maman ? »
Grisaille lui raconta toute l'histoire, enfin ce que lui même en savait.

Quand le Seigneur Ténébreux avait voulu se marier, il avait d'abord cherché dans son royaume mais n’avait trouvé aucune jeune fille à son goût.  Alors, comme ses agents très secrets lui avaient dit que le Roi Nicolas du Royaume Joli venait de se marier avec une pâtissière et qu'elle attendait déjà un bébé, le Seigneur Ténébreux décida de se déguiser et d'aller à la ville pour chercher un peu.

Il avait vu une jolie pâtissière, celle qui remplaçait Annick dans lu boutique mais il pensa qu’on dirait de lui qu'il avait copié.  Il vit une boulangère, une mercière, une bijoutière, et même une policière, même si le Seigneur Ténébreux n'était pas bien sûr que l'on dise « policière » pour une femme agent de police.

Enfin, de toute façon aucune ne lui plaisait.  Elles étaient toutes trop douces et gentilles pour lui, trop romantiques, même la policière.

Déçu, il allait rentrer dans son château, un peu triste, quand il entendit une grosse dispute derrière lui, Une jolie jeune fille, un peu forte peut-être, mettait à la porte une grosse dame avec un chapeau vert et elle la poussa si fort que la grosse dame tomba les fesses par terre et que son chapeau vert alla rouler dans la boue immonde du caniveau. Alors que la grosse dame voulait se relever, la jeune fille lui donna trois coups de parapluie sur la tête et referma à grand bruit la porte de sa boutique.

Le Seigneur Ténébreux était très impressionné par cette démonstration.  Il se dit qu'il ne fallait pas laisser passer une jolie fille comme ça, aussi agressive, aussi méchante.  Il s'approcha de la boutique. C’était la boucherie-charcuterie. Ainsi cette jeune fille était la bouchère charcutière. Il n'y avait pas d'obstacle à ce que le Seigneur Ténébreux épousât une bouchère-charcutière.  Il demanda donc sa main.  Méchamment, elle accepta.  Tout aussi méchamment, ils se marièrent vite et sans tarder.

Mais souvent, après un mariage, après un premier enfant, même si c'est un Prince Grisaille, les bouchères-charcutières très méchantes changent. Ainsi, Gertrude, bouchère-charculière Reine du Royaume Ténébreux commença à s'adoucir, à s'adoucir sans arrêt.  Elle avouait même aux femmes de chambre en secret, qu'elle n’était pas si méchante que ça quand elle n’avait pas sous la main de grosse femme avec un chapeau vert à faire tomber les fesses par terre.

Alors, très vite, elle commença à trouver que ce n’était pas si intéressant de vivre dans un château tout gris avec un mari tout ténébreux, et tout et tout.  Bref, elle s'ennuyait.  Elle demanda à son mari d'acheter des pinceaux et de la peinture parce qu'elle voulait peindre. Le Seigneur Ténébreux refusa. Elle aurait d'ailleurs dû s'y attendre. Il refusait l'entrée de toute couleur dans son royaume. 

Il obéissait aux préceptes d'une très ancienne légende qui disait que le Seigneur Ténébreux perdrait son pouvoir le jour où les couleurs entreraient dans son château. De plus, il avait peur que la peinture ne calmât sa Gertrude pour de bon, et il la voulait bien méchante, bien cruelle, le genre belle-mère de Blanche Neige, avec sacrifices sanglants, miroirs magiques et tout le reste.

Pour le convaincre, Gertrude lui promit de faire des peintures très acides et très sales.  Alors, il accepta.

Il lui acheta de la peinture et des pinceaux et de la toile et tout ce qu'il faut, mais il n'acheta que de la peinture grise.  Il y avait bien du gris clair et du gris foncé, du gris mat et du gris brillant et même laqué, du gris novembre et du gris décembre, mais seulement du gris, désespérément.

C'est à cause de cela que Gertrude s’était mise en colère, une grosse colère de bouchère-charcutière, comme dans sa jeunesse. Elle prit les tubes de peinture grise et en barbouilla le museau de son mari, puis effarée de ce qu'elle venait de faire, elle s'enfuit le plus vite possible.  Les gardes l'avaient empêchée de prendre avec elle le petit Prince.  Le Seigneur Ténébreux avait été très triste, encore plus triste que d’habitude, mais il n'avait rien pu faire. Gertrude avait disparu, personne ne l’avait revue, jamais, jamais, au grand jamais.

Quand Grisaille eut fini de raconter son histoire, il pleurait encore. µ lui dit : « Décidément, la couleur chez vous, c'est toute une histoire, comme chez moi les hélicoptères » Grisaille ne comprit pas très bien ce qu'elle voulait dire.
 

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