23. Confédération magique

µ, Curieux, Cloridrix, Cendrillon, Grisaille et son éléphant de mère de Gertrude Ténébreux voyagèrent ainsi invisibles dans les airs jusqu'à une petite chaumière de Bavière bien isolée.

Arrivés là-bas, ils avaient commencé par régler l'énorme problème de l'énorme Gertrude. Cela se révéla assez facile car ce voyage incongru avait commencé à la réveiller. Cendrillon la regarda dans les yeux, l'hypnotisa et réintégra dans sa mémoire molle tous les souvenirs qu'elle avait laissé partir, exactement comme on le fait pour un ordinateur.

Elle fut très contente de retrouver sa boite de maquillage et son fils. Cendrillon la fit maigrir un peu, hop, hop, et elle redevint présentable sinon séduisante. Gertrude se dit qu'elle aimerait bien devenir fée elle aussi, elle reprendrait bien la charge de vieille Carabosse, pourquoi pas, elle avait déjà changé de métier plusieurs fois...

Mais la tâche la plus importante était bien sûr le retour vers le monde du Grand Merveilleux, retour par tous attendu depuis le début.  Cendrillon ne pouvait pas, malgré sa force, renvoyer à elle seule tout ce petit monde vers leurs royaumes respectifs.  Elle fit alors venir Cloridrix qui ma foi, était le seul représentant disponible du monde dangereux. Voilà ce qu'elle lui dit, en fée douée qu'elle était : n'est-ce pas curieux que la Belle ou bois dormant, Blanche Neige et Carabosse, et sans vouloir me vanter, moi-même, soient aussi célèbres dons le monde dangereux que dans le monde merveilleux ? D'une façon ou d'une autre les deux mondes sont reliés et s'ils sont reliés, on doit pouvoir passer des deux côtés.  Qu'en penses-tu Cloridrix ?"

Cloridrix : "On raconte bien chez nous des histoires d'elfes, de sorcières et de sorciers, de farfadets et de feu follets.  Il y a même des gens qui continuent à raconter des histoires étranges et complètement nulles.  Mais le passage qui relie les deux mondes, entre les autoroutes et les supermarchés, il va falloir le trouver, ce n'est pas évident évident."

S'ils avaient pu lire les journaux, ils auraient lu qu'on y déclarait de plus en plus de phénomènes inexpliqués, des objets qui bougeaient sans raison, des cailloux qui tombaient dans les cours et certains avaient même cru voir des sorcières sur des balais.  En orient, certains tapis élimés s'étaient remis à voler et de vieux génies oubliés, génies de lampes et du désert s'étaient réveillés.

Cendrillon eut une idée.  Elle connaissait le long cri, la grande formule, la belle incantation qui permettait à dix mille lieues à la ronde de réunir dans une clairière, une nuit de demi-lune, et non de pleine lune comme on le croit trop souvent, tous les être qui ont quelque pouvoir magiques.  Alors, la nuit de demi-lune suivante, après avoir travaillé sa voix pendant trois jours, elle lança son hululant appel.

Réunion étrange que cette réunion là. Réunion impressionnante. On y trouvait de vieux sages africains masqués, des indiens bariolés, des génies de fumée, des sorcières sur des bancs ou de vieux aspirateurs débranchés, des enchanteurs enchantés, des personnages de dessins animés, et des escargots. Personne ne se serait douté que les escargots avaient des pouvoirs magiques, pourtant ils en avaient, cela ne leur servait pas à grand chose mais ils en avaient quand même. On trouvait aussi des chats noirs miaulant, des chevaux fous, de petites fées libellules et bien d’autres encore, enfants illuminés, adultes attardés.

Tout ce monde bavardait, s'échangeant des recettes magiques et des tours de passe-passe, quand Cendrillon prit la parole.  Elle leur expliqua tout le problème et attendit.

Le plus vieux magicien, tout chenu, tout courbé, s’avança jusqu’au cercle en changeant trente trois fois de forme par politesse élémentaire.  Il tint ce discours :
« Vous connaissez tous l'existence de ce royaume magique. Vous ne connaissiez pas tous les détails que vous a donnés Cendrillon mais aucun de vous ne doutait de son irréalité merveilleuse. Je suis le plus vieux d'entre-vous et je suis donc dépositaire du dernier des secrets, le dernier des secrets magiques inemployés. Il faut beaucoup de pouvoir pour passer d'un monde à l'autre et nous avons tous épuisé beaucoup de nos pouvoirs en de multiples guerres contre la réalité, contre la banalité, et certains d'entre-nous ont péri, exténués, dans des châteaux fous de sinistre mémoire. Même le plus puissant d'entre-nous ne saurait dévoiler le passage. »

A ce moment là, le vieux Sage ménagea une pause qui lui permit de reprendre haleine et continua : « En conséquence de quoi, seul un grand d'entre les grands magiciens, un grand d'entre les grands sorciers, quelqu'un dont les pouvoirs se révéleraient aujourd’hui, pourrait révéler le passage à nos amis exilés.  En ma qualité de plus vieux sorcier, je sais que cette personne existe et qu’elle est présente, mais elle devra renoncer à ce monde pour accomplir le prodige. »

Dans un silence magiquement profond, on entendit alors une voix à peine bien assurée.  C'était Cloridrix Passegrain, N’était-il pas le seul dans cette assemblée à n'être classé ni chez les sorciers, ni chez les magiciens, encore moins chez les gnomes ou les elfes et que dire des farfadets freluquets.  Or, malgré cela, il n'avait pas été repoussé.  Il serait celui qui sauverait ses amis, c'était bien dans l'ordre des choses.  En plus il était un peu amoureux d'une Princesse qui crachait des bijoux, cela lui donnait des droits et beaucoup de courage.

Le vieux Sage s'approcha de lui et lui murmura qu’il fallait maintenant qu'il trouvât le passage entre les deux mondes, Cloridrix se gratta le bout du nez.  Comment pouvait-il trouver une chose pareille, lui qui cherchait parfois pendant des heures où il avait bien pu mettre ses patins à roulette ou son cahier de dictées.  Il s'était fourré dans un sale coup.  Quand il perdait quelque chose il le retrouvait souvent sous son lit, mais certainement le passage en question n’était-il pas sous son lit... Quelle histoire !!!

Soudain, Cloridrix Passegrain sentit des mots lui monter de l’estomac comme µ sentait parfois lui remonter des bijoux de son ventre.  Hébété, il prononça :

"Elfes des marécages monts et montagnes, farfadets des pâturages, conduisez-nous au lieu marqué de trois tristes pierres. Génies des lampes et du désert, apportez vos rêves et rêveries comme diamants et pierreries, Et vous, sorciers et sorcières, dansez le sabbat miraculeux des transports joyeux."

Tout le monde avait retenu son souffle et tous obéirent.  Les génies firent un somptueux tapis. Et l’équipage ainsi formé, guidé par les elfes et les farfadets arriva jusqu'au lieu marqué de trois tristes pierres.  Après c’était simple : des escaliers et encore des escaliers, mais cette fois là, Il fallait les monter.  Gertrude se disait que dans toutes ces histoires magiques et soi-disant merveilleuses, on aurait pu installer des ascenseurs.

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