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La ville de Lisbonne ne tombe pas chaque soir dans le Tage, elle en est retenue par les câbles du Grand Eléctrico qui tendent ses murs contre sa propre passion. Et c’est juste par commodité que l’on y fait passer de l’électricité et que s’y accrochent des tramways qui jouent le long des rues sur les collines lisboètes. Aux carrefours des rues pavées, les câbles dessinent dans le ciel le destin de la ville. Les augures les regardent en biais, pour ne rien laisser paraître de leur peur du temps qui vient.

Aux carrefours étroits, les câbles se tendent sur la ville qui joue avec la poussière humide du Tage. Ils portent loin le grésillement morse du Grand Eléctrico, qui tintinnabule jusqu’au début de la nuit. Puis, les néons oranges le remplacent pour des scènes tardives. Les taxis glissent sur les rails, un peu de bruit. Dans les taxis de nuit, les grelins électroniques psalmodient tous les noms de toutes les rues de Lisbonne et le sifflement des ondes raccorde celui de la langue portugaise toute assourdie par le soir bleu.

Quand la ville referme ses secrets, il ne reste plus que la Pasteleria de la Tentadora qui veille sur toutes les basiliques et endort Lisbonne dans une odeur de café et de crème vanillée.

La patron de la pasteleria de la Tentadora n’a jamais expliqué pourquoi il avait appelé ainsi sa pasteleria. Certains clients du matin, à la terrasse, chuchotent parfois des explications et leur voix basse leur donnent de l’étrangeté. Tous les clients de la terrasse ne peuvent se souvenir de la nuit de la grande panne électrique de Lisbonne, un peu avant la tombée de la nuit, avec l’air mou du Tage sur la ville et le noir qui venait comme l’absence de mémoire. Il y a bien longtemps, mais, déjà, Fernando Pessoa ne donnait plus de rendez-vous imaginaires près des docks et rien n’empêchait les fantômes de la rue Coelho Rocha de descendre doucement vers le cimetière de Prazeres.

La Tentadora, la peau comme un fruit de l’été, rivalisait avec la soie et tous les tissus de l’empire, et l’inquiétude de ses yeux brûlait les torches fumigènes installées sur la terrasse. Il n’y avait plus de café dans la tasse. Les conversations tentaient de vaincre l’obscurité et la Tentadora aurait aimé le silence.

La scène aussi brûle les yeux, juste avant que le spectacle commence. Les balcons de Lisbonne ne servent à rien, au vent marin, parfois, pour essayer de détendre un peu les murs de leur souffrance tombée. La Tentadora est apparue sur le balcon de l’immeuble sang de bœuf, jouant avec les regards des clients de la terrasse, leurs murmures masqués par les mains des femmes. Un déhanchement précède sa descente sur le câble principal. Sa descente suit le fantasme baroque du patron de la Pasteleria. Les regards des femmes suivent la couture des bas de la Tentadora, câble de Lisbonne posé sur la chair et la résille déchirée brûle le regarde des hommes de la terrasse folle, à mesure que le câble se tend, rompu presque par le parcours d’équilibre. Elle est alors plus haute que les clochetons de la basilique de l’Estrella, et les étoiles voilées de Lisbonne applaudiront. La Tentadora a enfin trouvé comment conjurer les sortilèges. Elle ne dansera plus le matin des ballets saccadés, elle donne une dernière danse. Tous les souvenirs tremblent autour d’elle et se cachent un peu. Il n’est pas là pour la voir. Leur tango de la séparation ne fera plus pleurer la ville entière, jusqu’à l’agonie du Tage.

Ce dimanche, plus tard que l’heure de la messe, ils viennent sous les arbres de la rue vers la terrasse de la pasteleria. La fatigue de nuits méchantes martèle leur visage. Ils sont encore jeunes.

Il a le visage émacié et le cou si doux dans le pull échancré, les yeux un peu bleuis, distraits d’un peu de sang injecté, et quelques rides de soleil. Le cou si doux et les veines du cou qui rattrapent les rides, une peau un peu jaunie sans sommeil. Elle a le visage ovale et le cou si doux dans le corsage fleuri, les yeux un peu bleuis, distraits par son cou à lui et par sa peau jaunie de tout leur manque de sommeil. Et les veines bleutées rattrapent les rides des yeux qui pleurent. Il a le mouvement des hanches, suggestif dans une danse, qui animent les épaules, qui poursuivent le cou, et sa marche s’échine, une légèreté, qui oublie la fatigue des nuits sans sommeil. Elle a le mouvement des hanches, balancement doux, qui efface les épaules, dévoile la poitrine, au plus près du corsage fleuri, et les veines bleuies du cou, qui oublient les nuits à pleurer. Lisbonne les regarde et ne sait pas que ce matin de dimanche est un matin de séparation et elle lui écrira souvent pour lui décrire ce même matin, jamais certaine qu’ils aient vécu le même jour, dans la même couleur bleue de Lisbonne l'été.