diégèse 2006

l'atelier du texte

La conférence de Harold PINTER
Séquence 01
 
Je commence un texte.

La lumière bleutée d'un téléviseur s'éteint lentement, modifiant les traits du visage d'un homme à mesure que la lumière décroît. On ne voit pas l'écran. On voit à peine le visage de l'homme. L'homme est assis face au téléviseur.

La lumière devient vive, déformant soudain le visage. 

Puis, il n'y a que les veines du cou qui sont visibles.
L'homme porte la main jusqu'aux veines du cou. Il porte vraiment sa main, dans un effort de concentration, dans un effort. La main ne retombe pas. Elle caresse les veines du cou. 

La lumière bleutée capte le reflet, capte parfois le reflet d'un anneau à l'un des doigts de la main. L'anneau capte la lumière et ne fait que la rejeter. La lumière bleutée du téléviseur s'éteint tout à fait. Le chuintement gris du téléviseur s'estompe et puis s'éteint lui aussi. 

La scène est désormais silencieuse et obscure.

On entend un, puis quelques, puis de nombreux applaudissements. Puis les applaudissements décroissent et s'éteignent. 

La scène est une nouvelle fois silencieuse et obscure.

La lumière bleutée du téléviseur revient. L'homme est là. Il a posé sa main sur son épaule. Son bras forme une bandoulière.

La lumière du téléviseur vacille, hésite, revient et prend le rythme, prend visiblement le rythme d'une narration, prend le rythme d'un film, le rythme d'un film qui passe à la télévision. 

La lumière, mais pas le son, mais sans le son. L'homme regarde la télévision, visiblement regarde la télévision, calmement, sans passion visible, mais il n'écoute pas la télévision puisque l'on n'entend ni musique ni paroles.

Soudain, irruption du son, à la fois de la musique et des paroles, un son fort, trop fort, qui sature les hauts parleurs du téléviseur. Le son décroît puis s'éteint. L'homme n'a pas bougé.

La lumière des images de la télévision continue de se refléter sur le visage de l'homme. Le rythme particulier de la lumière suggère un passage en boucle d'images semblables, d'images identiques. Ce sont toujours les mêmes images que l'homme regarde. 

Peut-être pas. Sans doute pas. Non. 

La scène s'éclaircit suffisamment pour qu'apparaisse peu à peu, lentement, à gauche de l'homme assis devant la télévision, s'éclaircit suffisamment pour que l'on distingue, pour que l'on puisse distinguer un homme, un autre homme, pour que l'on voie un homme de dos, le dos d'un homme, le dos d'un autre homme, le dos d'un deuxième homme.

La lumière se déplace lentement vers le dos du deuxième homme, vers la gauche, à gauche. Et à mesure que la lumière se déplace et quitte le corps, le cou, les veines du cou du premier homme, du premier personnage, le son de la télévision augmente. C'est un bourdonnement. C'est un bourdonnement sonore. 

Et puis, on entend distinctement une voix de femme, une voix féminine. La voix lit. elle ne récite pas. Elle lit.

"Mais ce projet est laborieux, et une certaine paresse me ramène aux habitudes de la vie. Tout comme un prisonnier qui peut-être jouissait dans le sommeil d'une liberté imaginaire, quand ensuite il commence à soupçonner qu'il dort, craint d'être réveillé et conspire nonchalamment avec ces illusions agréables, ainsi je retombe de moi-même dans les vieilles opinions et j'appréhende de m'éveiller, de peur que la veille laborieuse qui succédera au paisible assoupissement ne doive dorénavant s'écouler, sans la moindre lumière, parmi les inextricables ténèbres des difficultés qui viennent d'être agitées."

Les deux hommes, en même temps, disent : René Descartes. Les Méditations métaphysiques".

Et les lumières s'éteignent, toutes les lumières.