diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 01
Séquence 02

C'est le noir complet.

Un pas, des pas, et en crescendo jusqu'au piétinement, un piétinement incontrôlé, un piétinement de foule, un piétinement qui ne se contrôle pas et puis on distingue, de façon très progressive, et cette progression est si progressive qu'elle est agaçante, qu'elle est impatiente, on distingue un rythme et le rythme va faire du piétinement un piétinement contrôlé, un piétinement qui se contrôle, va faire d'une foule, du bruit d'une foule, de l'image d'une foule, une troupe, et va faire du piétinement, de ce piétinement, une danse.

Lumière.

Il y a un téléviseur, il y a le téléviseur, et face au téléviseur, il y a le fauteuil, il y a un fauteuil. On voit l'écran du téléviseur et l'on voit le dos du fauteuil. Il n'y a personne sur le fauteuil. Il n'y a plus personne sur le fauteuil. Il n'y a personne sur le fauteuil. Il n'y a plus personne sur le fauteuil.

Sur la droite, il y a un homme de face. Sur la droite, il y a l'homme qui était sur la gauche, qui était à gauche, qui était précédemment à gauche, et qui était de dos et qui est désormais à droite, sur la droite, et qui est de face. Il est debout. Il est entièrement debout. Il est entier, entièrement visible. Un homme. Il sourit.

L'homme sourit. Il semble chercher à qui il sourit. Il semble chercher avec attention, il cherche avec attention. Mais il regarde devant lui, seulement. Il ne se retourne pas. Il ne regarde pas derrière lui. Il ne change pas de place.

C'est d'abord un murmure, un murmure entre les lèvres de l'homme, puis il hausse un peu la voix tout en détachant mieux les syllabes, puis il hausse la voix, encore.

"Madrid, amour, Venise, caresse, Berlin, Budapest, Prague, Sarajevo, regarde, regarde mes yeux, mes yeux de voyage, mes yeux de rêve. Je suis le rêve inabouti."

Ensuite l'homme baisse les yeux. Il baisse seulement les yeux, sans baisser la tête.

L'homme immobile garde les yeux baissés dix secondes, exactement dix secondes. Il relève les yeux et son regard et son sourire cherchent encore, mais autrement, cherchent comme on cherche son reflet dans un miroir et la tête oscille pour que les yeux puissent vérifier la tempe gauche puis la tempe droite et le menton, le cou, le cou encore, la cache secrète du cou, la jointure fragile du menton et du cou. L'homme caresse les veines de son cou, encore.

Sur l'écran de télévision, des images commencent à défiler, des images fixes, des photographies de paysage, des photographies de paysages montagneux, des photographies de montagne, la montagne sous la neige. Une montagne d'enfance, de livres d'enfants, sous la neige avec des sapins. 

Puis l'image sur l'écran commence à s'étendre, commence à s'élargir, commence à dépasser le cadre de l'écran du téléviseur. Elle occupe progressivement tout l'espace derrière le personnage. L'image de la montagne éclaire le personnage, presque comme un soleil. L'homme est toujours occupé à traquer son reflet dans un miroir qui existe ou qui n'existe pas mais que l'on ne voit pas.

L'homme est superposé au paysage de montagne enneigée. Il est superposé, il n'est pas dans le paysage. Il prend sa respiration pour parler. On voit bien que prendre sa respiration de cette façon, c'est pour parler. Mais il attend. Il sourit. Il regarde l'image agrandie du paysage enneigé et il sourit à l'image. Il reprend sa respiration. Il parle.

"Ce n'est pas un souvenir. Ce paysage est sans souvenir, il est sans souvenir de moi, sans aucun de mes souvenirs, de ce qui me sert de souvenir, de ce que je pense être des souvenirs, de ce qui n'existe pas. Tu projettes cette image de montagne, tu l'agrandis, tu penses que c'est pour moi, tu penses que je peux être dans une parfaite disposition d'esprit, dans une parfaite disposition de corps pour regarder ce paysage et en faire un souvenir, un de mes souvenirs, un souvenir de personnage... Je n'en veux pas. Je ne veux pas de cette image. Tu m'as fait venir là. Tu m'as fait venir. Tu m'as sélectionné, tu as sélectionné ma candidature. Tu aurais pu m'aimer. Tu aurais pu ne pas m'aimer. Je suis là. Donne moi le rêve, puisque tu me donnes la parole, je te demande de me donner le rêve. C'est ma revendication, ma revendication de personnage."

"Tu sais, si je parle, c'est comme ça, c'est comme ça pour jouer, par jeu. Ce n'est pas que j'ai des choses à dire, ce n'est pas que je doive dire des choses, que ce soit irrépressible. Je peux ne pas parler. Je suis peut-être un danseur. Je suis peut-être ton danseur et je ne parlerai pas, et je ne devrai pas parler, et il ne faudra pas que je parle. Mais je ne suis peut-être pas danseur. Je ne suis pas ton danseur. Ou alors je suis un danseur qui parle. C'est indécidable."

Puis l'homme se tait. Il baisse la tête. Il ne sourit plus. Il est toujours superposé à l'image de la montagne, l'image de la montagne enneigée, la montagne de l'enfance, une montagne de poster géant, de ces posters géants des années soixante-dix que l'on affichait dans les chambres d'enfants, dans les chambres d'enfants des classes populaires, dans les chambres, pour décorer. L'image se rétrécit peu à peu. L'image revient vers l'écran de télévision. Elle le réintègre.

L'homme s'assied dans le fauteuil. Il tourne donc le dos. Il tourne le dos.

"Nomme-moi. Je ne bouge plus et je me tais jusqu'à ce que tu me nommes. Pour moi, c'est le froid, c'est le point de grand froid, de grand gel et de grande tempête. Nomme-moi, je ne danse plus, je ne chante plus, je ne parle plus, je ne t'aime plus."

L'autre homme approche, s'approche et se place derrière le téléviseur, face à l'homme assis sur le fauteuil, celui qui se tait, celui qui vient de dire qu'il va se taire, celui qui voudrait être nommé et qui lie, qui relie ce souhait d'être nommé, ce désir d'être nommé, qui le relie à l'amour, à la possibilité d'aimer, d'aimer vraiment et d'être aimé, à la possibilité ou à l'impossibilité d'aimer vraiment, le nom, la nomination.

"Tu veux quoi ? Tu voudrais quoi ? Tu voudrais que je t'appelle comment ? Tu voudrais que je te fixe comment, que je te cloue sur ce fauteuil avec un prénom, avec un surnom, avec un petit nom, avec un nom, juste un nom ? Tu veux que je t'appelle comment ? Tu veux que je te dise quoi ?"

"Raconte-moi un peu la vie d'avant, quand il y avait des villages, une campagne, des bancs dans la campagne, des bancs dans la campagne pour écrire quelques mots. Raconte-moi la vie d'avant, que je sache, que je me persuade bien que j'existe, puisqu'il y a cette vie, toute cette vie d'avant."

Il se lève. Les deux hommes sont de chaque côté du fauteuil. Ils regardent dans la même direction. Il disent en même temps, exactement en même temps : "Je suis, j'existe, moi." sans forcer la voix, avec une voix neutre, une voix blanche, une voix d'évidence. Une voix de femme, une voix neutre, une voix blanche, une voix d'évidence dit : "René Descartes"

Puis les deux hommes parlent l'un après l'autre, l'un à la suite de l'autre, alternativement. Les deux hommes : A. et B.

A. : "Je m'appelle, tu t'appelles, il s'appelle, nous nous appelons... Vous vous ne vous appelez pas, nous ne savons pas comment vous vous appelez, nous ne le saurons jamais, nous ne pouvons pas le savoir, nous ne pourrons jamais le savoir. Nous nous appelons et vous vous ne vous appelez pas. Et pourtant, vous aussi, de toute nécessité, vous êtes."

B. : "Je m'appelle B. Je m'appelle B. comme Bertrand, Barnabé, Boris, Bernard, Bruno..."

A. : "Je m'appelle A. Je m'appelle A. comme Anatole, Arnaud mais aussi Antoine, André, Alexandre, Alexis..."

B. : "Nous sommes une géométrie, nous sommes une ligne, une ligne droite, une ligne courbe, une courbe, qui va de A. vers B. ou de B. vers A., le point A, le point B, directement."

A. : "Nous sommes une figure, une abstraction."

Les deux hommes se taisent. Ils sourient et puis ne sourient plus. Ils laissent passer le temps en regardant devant eux, dix secondes, dix secondes exactement. Puis ils vont s'asseoir, l'un à côté de l'autre dans le canapé et disent ensemble, ensemble exactement :

A. et B. "Je ne peux pas formuler le rêve."