diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 02
Séquence 03

Noir.
Lumière.

Le canapé. Les deux hommes. Les deux hommes A. et B. Les deux hommes assis l'un à côté de l'autre. Celui qui était à gauche est assis à droite. Celui qui était assis à droite est assis à gauche. Ils sont habillés en noir.

A. Décès de l'actrice américaine.
B. Elle demande la réouverture des négociations.
A. Indemnisations : négociations reportées.
B. Elle soutient une fondation humanitaire.
A. L'hypothèse de la fuite privilégiée.
B. Deuxième séisme en 24 heures.
A. Objectif de croissance à 2 chiffres confirmé.
B. En hausse à l'ouverture.
A. Elle doit renoncer.
B. Dernière étape maintenue.
A. Controverse.
B. Tu vois, tu ne sais pas jouer. Tu dis que tu sais jouer et puis tu t'arrêtes, tu t'arrêtes au premier obstacle, à la première difficulté, la première petite difficulté. Controverse. Comment veux tu jouer si tu dis controverse ? Moi, je ne recommence pas, je ne recommencerai pas. C'est toi qui as voulu jouer à ce jeu. C'est toi qui m'as forcé à jouer à ce jeu. Je ne recommencerai pas.
A. Tu vois, tu ne sais pas parler. Tu ne sais pas discuter. Tu dis que tu sais discuter et puis tu t'arrêtes, tu t'arrêtes à la première controverse, à la première toute petite controverse. C'est toi qui as voulu discuter. C'est toi qui m'obliges à discuter. Je peux aussi me taire. Je peux aussi ne pas parler.

A. et B. se taisent, il se taisent tous les deux. On entend une voix de femme, on va entendre une voix de femme, la voix de femme, la même voix de femme, la voix neutre, la voix off, celle qui a commencé par lire Descartes, par le lire, non par le réciter, cette voix-là, cette voix qui vient du téléviseur. C'est cette voix que l'on entend avec une diction de journaliste, avec cette diction de journaliste : "Controverse après le décès de l'actrice américaine." Puis le téléviseur grésille, chuinte, crachote.

B. Perdu.
A. Perdu. Oui. Perdu. Perdu complètement. Mais la perte, c'est une habitude. On ne s'habitue pas mais c'est une habitude.
B. Perdu.
A. Oui. Perdu. Tu t'en souviendras. Tu t'en souviendras. Et je me demande d'abord si tu t'en souviendras et je profère ensuite une vague menace.
B. Perdu. Encore perdu. Tu vois, tu dois te servir, tu dois te servir à toi-même tes propres didascalies pour que je me souvienne, pour que j'aie une chance, une chance minuscule de me souvenir, de me souvenir de notre conversation, de me souvenir de toi.
A. C'est un jeu cruel, la mémoire. Je ne jouerai pas avec toi au jeu de la mémoire. Je vais perdre encore, je vais perdre, encore, je vais perdre encore et donne l'intonation que tu veux, que tu souhaites à ces je vais perdre encore. J'abandonne mes didascalies.
B. Mais non. Ne te décourage pas. Je vais te donner un souvenir. Je vais te le donner vraiment. Il va devenir un de tes souvenirs, non pas un souvenir possible, un souvenir potentiel, mais un vrai souvenir, un véritable souvenir et tu ne te souviendras pas que je te l'ai donné.
A. C'est un souvenir soldé. Perdu.
B. Pense ce que tu veux, pense comme tu veux, c'est le choix libre, le choix supposé libre de ta pensée. Je vais te donner un souvenir. Ce n'est pas un souvenir soldé. Tu le solderas peut-être. Je ne sais pas. Je vais te le donner. Écoute. Écoute-moi. Écoute-moi une fois, une première fois, il était une fois, il était un temps, il était ailleurs, il était autre part, il était dans un autre temps, il était dans le souvenir, il était dans le vent, il était un souvenir, un souvenir que je te donne, le souvenir d'une vie blanche, le souvenir d'une vie ailleurs, d'une autre vie, de ma vie, de ma vie peut-être...
A. D'accord. J'accepte. Tu ne parles pas, tu chantes. Tu chantes, on dirait une chanson. J'accepte le souvenir. J'accepte ton souvenir.
B. Il était une fois, il était une fois des mots, il était une fois les mots du souvenir, des mots que je vais te laisser, que je vais laisser ici, des mots qui emplissent ma nuit, des mots qui ne me laissent pas vivre, qui ne me laissent plus, des mots qui ne me quittent plus.
A. D'accord, j'accepte. Tu ne chantes pas, tu pries. Tu pries, on dirait une prière. J'accepte ta prière. J'accepte le souvenir de ta prière. J'accepte ta vie.
B. Il était une fois. J'aurais pu aimer.
A. Je ne me souviens pas.
B. Je me souviens.
A. Je ne me souviens pas.
B. Mais je me souviens.
A. Mais...
B. On joue ?
A. Tu t'appelles Thomas.
B. Tu t'appelles Julien.
A. Tu vois, c'est facile. C'est un jeu facile de faire croire que l'on existe, de faire croire que l'on est vivant, que l'on est un sac à souvenirs, un gros sac à souvenirs, des souvenirs que l'on peut partager, que l'on peut distribuer, en fermant un peu les yeux pour mieux se souvenir, pour mieux se rappeler, de bons souvenirs, de vrais souvenirs, des souvenirs amoureux. C'est facile. C'est très facile.
B. C'est facile. 
A.  Alors on ne joue pas ?
B. Si, on joue.
A. On joue à quoi ? 
B. On joue encore à Julien et on joue encore à Thomas. Julien. Julien. Thomas. Thomas. Julien. 
A. Je connais ce jeu. Je connais cette chanson.
B. On joue.
A. Tu connais un autre jeu. Je sais que tu connais d'autres jeux. Parfois tu regardes un peu de côté et tout ton visage me dit que tu sais jouer. Tout ton visage me dit que tu as beaucoup joué, et que tu aimes ça aussi, jouer.
B. Thomas. Julien.
A. Je ne connais pas ce jeu.
B. Thomas. Julien.
A. Thomas. Julien.
B. Tu vois. Perdu.
A. Ce n'est pas facile.
B. Ce n'est pas facile, mais tu pouvais gagner. Il faut que tu te concentres, il faut que tu oublies ta mémoire, que tu la fasses dégorger, dégorger comme un légume, comme une légumineuse, comme une sale légumineuse, comme une mémoire sale.
A. Ce n'est pas facile.
B. Ce n'est pas facile, mais tu pouvais être gagnant. On recommence. Thomas. Julien.
A. Julien. Thomas.
B. Perdu. Encore perdu. Toujours perdu. Tu ne fais aucun effort. Tu veux jouer et tu ne fais rien.
A. Ce n'est pas facile.
B. Encore.
A. Thomas. Julien.
B. Encore.
A. Je ne cède pas. Je ne céderai pas. Je ne cède jamais. Je ne te cède jamais.
B. Thomas. Julien.
A. Perdu.
B. Ce n'est pas facile.
A. Ce n'est pas facile.
B. Gagné.