diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 03
Séquence 04

C'est le même décor. C'est la même lumière. Il y a le canapé, il y a le téléviseur mais on regarde en biais, on regarde de côté et l'on ne voit dès lors qu'un seul des deux hommes, on ne voit que le profil de A. et un peu de l'écran du téléviseur.

A. Qu'est-ce que tu lis ?
B. Autre question.
A. Qu'est-ce que tu fais ?
B. Je lis.
A. Qu'est-ce que je fais ?
B. Tu tentes, tu essayes, tu insistes, tu insistes dans l'existence, tu confirmes, tu affirmes, tu affirmes ton existence.
A. Qu'est-ce que tu lis ?
B. J'ai reconnu que j'existe ; je cherche ce que je suis, moi, ce moi que j'ai reconnu. 
A. René Descartes. Les Méditations métaphysiques.
B. Qu'est-ce que je fais ?
A. Tu lis.

On entend la voix de femme et l'on voit un visage de femme sur l'écran du téléviseur. La voix lit et l'on sait bien qu'elle ne récite pas : Il est tout à fait certain que la connaissance de cet être considéré dans ces limites précises ne dépend pas des choses dont je n'ai pas encore reconnu qu'elles existent, ni par conséquent d'aucune des inventions de l'imagination. 

A. Reprenons.
B. Cela ne reprend pas, cela continue.
A. Cela va continuer. Cela ne va pas reprendre.
B. Non. Je vais me taire.
A. Un peu.

On ne voit pas B. On ne le voit toujours pas. On ne voit que A., de profil, en entier, mais de profil et aussi un peu de l'écran du téléviseur. B. se lève et tourne le téléviseur. On voit désormais tout l'écran, l'écran en entier. Il retourne s'asseoir sur le canapé. On ne voit pas B. On ne le voit toujours pas. Mais on voit l'écran du téléviseur, l'image sur l'écran, les images sur l'écran. Il y a un visage. L'image s'agrandit, comme s'était agrandi le paysage de montagne. C'est un visage d'homme. Le visage de l'homme se superpose à la scène que forment A. et B., le canapé, le téléviseur. Le visage n'est pas celui de A. et le visage n'est pas celui de B., n'est pas non plus celui de B. C'est le visage d'un autre homme. Puis le champ de l'image s'élargit. Il y a le cou de l'homme, puis ses épaules, puis son torse, son buste, son buste en entier, puis le bassin, son bassin, ses jambes, puis on le voit en entier, entièrement, superposé à la scène que forment A. et B. et le canapé et le téléviseur. L'homme de l'image remue les lèvres, puis l'on entend sa voix dans le téléviseur. On supposera que c'est sa voix, qu'elle n'est pas doublée, mais elle pourrait être doublée. La voix dit : je ne peux jamais te regarder et comprendre en même temps ce que tu dis. Puis l'image rétrécit et revient, retourne, reprend la taille du téléviseur.

B. Tu crois qu'il était nu ?
A. Tu crois qu'il était nu ?

A. et B. en même temps, exactement en même temps : Or maintenant je sais avec certitude que je suis et en même temps qu'il se peut que toutes ces images, et généralement tout ce qui est rapporté à la nature du corps, ne soient rien que des rêves.

La voix de l'homme dans le téléviseur, et si l'on peut s'approcher on voit que c'est lui qui dit, qui c'est bien lui qui prononce, cette même voix prononce : Les Méditations métaphysiques.

B. Tu crois qu'il était nu ?
A. Tu aurais posé quelle question s'il avait été nu ?
B. Je crois qu'il était nu.
A. Et tu poses quelle question ?
B. Tu crois qu'il était nu ?
A. Il y avait ces collants, ces collants de scène, ces collants couleur chair, ces collants qui figuraient la nudité quand la nudité devait être figurée, sur la scène, sur les photographies et aussi au cinéma. Il y avait ces collants, mais je ne sais pas si l'on en trouve encore, si l'on peut encore en trouver pour figurer la nudité. Alors il était peut-être nu, alors c'était peut-être l'image d'un homme nu.
B. Pourquoi il était nu, l'homme, nu sur cette image, l'homme, nu sur cet écran de télévision ?
A. Et tu poses quelle question ?
B. Je voudrais revoir cette image.
A. Je voudrais revoir cette image.
B. Et tu poses quelle question ?
A. Pourquoi est-ce que l'on ne trouve plus de collants couleur chair pour figurer la nudité ?
B. C'est ton dernier mot ? C'est ta dernière question ?
A. Raconte-moi son histoire, l'histoire de l'homme sur l'image.
B. L'homme sur l'image, cette image, tu voudrais une histoire, tu voudrais son histoire, une histoire qui colle bien, une histoire qui pourrait coller à ta propre histoire, à ton histoire, celle que tu racontes, celle que tu te racontes et celle que tu ne te racontes pas et tu voudrais que l'histoire de cet homme t'invente des solutions, t'invente le sens, le sens de la vie et c'est tout le pouvoir, rien de moins, que tu donnes, que tu alloues, que tu concèdes à la création de l'histoire de cet homme, cet homme, l'image de cet homme, qui pourtant ne t'est rien, que tu ne connais pas, que tu n'as même pas vu nu, que tu n'as pas vraiment vu, qui n'est ni ton fils, ni ton père, ni ton frère, ni ton ami, ni ton amant, cette image inconnue, tu voudrais qu'elle te raconte une histoire, son histoire. 
A. Tu m'entends ?
B. Je n'entends plus, je n'entends plus tes attentes, les attentes de ton histoire. Je ne veux plus te raconter ton histoire.
A. Et pourtant, c'était un homme, n'est-ce pas, sur l'image ? Pourquoi ? C'était un homme, n'est-ce pas, sur l'image, et l'histoire de cet homme doit bien être dans l'image ?
B. C'était un homme. C'était une image. C'est passé maintenant.
A. Raconte-moi le passé.
B. Tu m'entends ?
A. Raconte-moi le passé.
B. Je t'écoute.
A. Le passé.
B. Il était une fois le passé. Il était une fois, dans un monde, dans un certain monde, un temps, un certain temps, que l'on appelait le passé. Le passé était un temps commode, un temps accueillant, qui engrangeait, qui accumulait, qui acceptait tout ce qu'on voulait bien lui donner et qui accueillait aussi quantité de choses que l'on ne voulait pas lui donner et qui lui revenaient sans qu'on l'ait voulu, sans qu'on l'ait jamais voulu, qui revenaient au passé, qui lui revenaient nécessairement, sans qu'on l'ait vraiment voulu, sans qu'on le sache même. Certains tentaient de se défendre contre la gloutonnerie du passé, mais le passé les avalait, les digérait, ogre vorace, ogre universel, ogre impitoyable. Ils lui avaient pourtant tout cédé, tout jeté, des histoires et des histoires, des enfances, des amours et des tas de souvenirs, des souvenirs et des souvenirs, des lectures, des douleurs, de grandes joies et des peines, ils avaient tout jeté au passé, vers lui, pour lui, pour ne pas être engloutis par le passé, qui ne se contentait pourtant jamais de leur bimbeloterie et qui finissait toujours par les prendre eux aussi.
A. Mais le passé...
B. Je t'écoute.
A. Le passé.
B. Je t'ai écouté.
A. Tu m'as écouté. Tu m'as écouté jusqu'au matin. Tu m'as écouté du soir au matin, du soir sombre au matin clair et du soir éclairci, du soir qui s'éclaire par un peu de bonté, par un peu de beauté et le matin qui s'embrume, qui s'embrume de la nuit, et puis ça recommence.
B. Il n'y a pas de soir. Raconte-moi le soir.
A. C'est le moment, c'est juste le moment, ce n'est pas une couleur, ce n'est pas une impression, c'est juste le moment de jointure entre ce qui est sombre et ce qui est clair, le moment où ce qui était clair devient sombre. Il y a de grands soirs et de petits soirs, d'infinis petits soirs, des soirs qui ne finissent pas, qui n'en finissent pas de s'assombrir, de tout assombrir. Parfois, je pense que tu es le soir.
B. Tu es le soir.
A. Il n'y a pas de soir.
B. Ne recommence pas, ne recommence pas la métaphore, la nomination. Si je ne suis pas Thomas, je suis le soir, je suis un soir grandiloquent, qui n'en finit pas de s'assombrir. Je ne suis ni le soir, ni Thomas. 
A. Tu vois ce que tu as fait ? 
B. Thomas. Julien.
A. C'est le soir maintenant.
B. Écoute.
A. J'écoute.
B. Tu entends ?
A. C'est dehors, c'est le bruit de dehors.
B. Ça dit quoi ? Ça dit quoi aujourd'hui, le bruit de dehors ?
A. Ça dit que ça existe, que ce n'est pas un rêve, ça dit qu'il faut sortir, qu'il ne faut pas rester ici, dans le confinement d'une fausse conversation, dans ce qui nous occupe et qui nous préoccupe et qui tente de se joindre et qui ne fait que se disjoindre. Ça hurle. Ça gronde. C'est le monde. Et il fut un temps où c'était le vaste monde. Ça dit qu'il faut que tu arrêtes de faire le malin. Ça dit tout ça, dehors.
B. Oui. Mais ça ne dit pas que j'existe. Ça ne dit pas ce qu'est mon rêve.
A. C'est plus intéressant que ton rêve. C'est plus grand que ton rêve, plus divers, plus riche, plus excitant. Tu ne pourras jamais rêver autant que le monde te rêve.
B. Écoute.
A. J'écoute.
B. Tu entends ?
A. Je pourrais entendre. Je pourrais entendre ta rencontre avec le monde, avec tout le monde, avec le monde entier.
B. Tu restes là ?
A. Je reste là.
B. Je t'ai rêvé aussi distinctement que j'ai pu et je suis désolé de t'avoir manqué.
A. Je reste là.