diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 06
Séquence 07

C'est B. qui raconte.

B. Il y a la ville et il y a la banlieue de la ville. Il y a les villes et il y a la banlieue des villes. La ville remue. La banlieue ne remue pas, elle fixe, elle demeure, elle maintient, elle perpétue le mythe de l'existence de la ville. La banlieue ne devient jamais la ville, jamais, pour que la ville demeure la ville. Sans banlieue, sans cet éloignement, il n'y a pas de ville.
A. Paris.
B. La banlieue de Paris.
A. Lyon.
B. La banlieue de Lyon.
A. Encore.
B. La banlieue. Encore.
A. Encore.
B. Il y a donc un centre, le centre de la ville, qui est plus loin, qui n'est pas là et il faut apprendre à replacer ce centre, à le remettre en mémoire, à l'inventer et c'est ce centre qui ensuite t'invente. Et puis un jour, le centre est imaginaire. Pour toujours, la ville est imaginaire. Seule existe la banlieue.
B. Montre-moi.
A. Tu veux Paris ?
B. Paris.
A. Porte d'Orléans, d'abord la Porte d'Orléans, l'église de Montrouge, sur la gauche, au dessus de l'autoroute. Puis, le panneau Paris Centre, Porte de Bercy, en contrebas du périphérique, dans l'enchevêtrement d'un échangeur complexe, avec le véhicule de la fourrière stationné en permanence à proximité. Porte de Bagnolet et la file de voitures qui descend vers la place et le couloir de bus surveillé par la police qui ne surveille, qui ne surveille vraiment que la tentation, que cette tentation-là de prendre le couloir de bus et le soupir de satisfaction dans chaque voiture de la file qui attend lorsque la police arrête celui ou celle, celle ou celui, qui a pris le couloir de bus. 
B. Les lignes ne se croisent pas sur le plan. Tes lignes ne se croisent pas.
A. Attends. Regarde.
B. Je ne vois rien.
A. Regarde bien.
B. Je ne vois rien. C'est à moi. J'essaye, je vais essayer. C'est une affaire de barycentre. C'est une affaire de point d'équilibre. Je dois trouver le point d'équilibre, mon point d'équilibre, mon point d'équilibre historique dans Paris, dans la ville de Paris. Je vais le trouver.
A. Je regarde.
B. Je vais tricher. Je sais que je vais tricher.
A. Je regarde.
B. Porte de la Chapelle, la courbe du périphérique, le périphérique extérieur. 
A. Premier point. Encore deux.
B. La Porte Maillot. Le terre-plein de droite quand on vient de Neuilly, entre le bois et le boulevard vers la Porte Dauphine. Et puis, et puis encore, la station essence de la Porte d'Italie.
A. Et puis ?
B. Je ne sais pas. c'est peut-être la place de la Concorde.
A. Ce n'est pas possible.
B. Alors, ce serait quelle ville ?
A. Ce serait la même ville, avec les mêmes gens. Ce serait n'importe quelle même ville avec n'importe quels mêmes gens. Cette ville. Cette autre ville. Ici.
B. Et ce serait quelle ville ? 
A. Ce serait une ville avec des hommes doux et une ville avec des femmes moins douces que les hommes doux. Ce seraient d'autres façons de marcher dans les rues, ce seraient d'autres regards vers d'autres regards et le plissé des sourires dans le regard qui répondrait au plissé des sourires dans le regard.
B. Ce ne serait pas ici.
A. Ce serait ici.
B. Ici.
A. Ce ne serait pas vraiment ici mais ce serait la même ville.
B. Et qu'est-ce que je ferais ?
A. Tu ferais autre chose.
B. Je ferais autre chose. Je serais ailleurs. Mais je ne sais pas où. Il y avait un temps, il y avait un temps qui est passé, qui est passé maintenant, il y avait ce temps où il suffisait de prononcer, de prononcer doucement, en regardant le ciel, les nuages, juste le ciel, il suffisait de prononcer le nom d'une ville, le nom d'une autre ville pour penser, pour pouvoir penser, en regardant le ciel, les nuages, juste le ciel, pour pouvoir penser qu'il était possible de faire autre chose, ailleurs. Et puis maintenant, il y a cette ville, cette ville qui s'impose, qui s'impose comme la ville d'ici, qui dit que c'est ici, il y a cette ville que je regarde, qui dit qu'elle est ici et que je ne reconnais pas, et que je ne nomme pas et qui pourtant, et qui pourtant à cause de ça, juste à cause de ça, m'interdit d'être ailleurs, m'interdit tout ailleurs.
A. Tu ferais autre chose. Tu serais ailleurs. Mais tu ne sais pas où. 
B. Arrête.
A. J'arrête. Je dois arrêter. Qu'est-ce que je dois arrêter ? Qu'est-ce que je devrais arrêter ? Je devrais arrêter de collecter pour toi des instants, de les coller, de les mettre bout à bout et de leur donner l'apparence du rêve. Je devrais arrêter de provoquer ton souvenir. Souviens-toi, rappelle-toi ou rappelle à toi quelques-uns de ces instants où tu étais ailleurs, où tu étais vraiment ailleurs, là où le temps ne défile plus, où le temps ne fait plus la cohorte. 
B. Arrête.
A. J'arrête. C'est ce que tu lui as demandé aussi. C'est ce qu'elle t'a demandé aussi. C'est ce qu'il t'a demandé aussi. C'est ce que je t'ai demandé aussi. C'est ce que te demande toute la conjugaison, toute la conjugaison des pronoms, à tous les genres et à tous les nombres et c'est ce qui t'est demandé aussi, à la forme active et à la forme passive. Arrête.
B. J'arrête, mais j'arrête tout. J'arrête et j'arrête tout. Tu entends comment sonne ce verbe, le verbe arrêter ? Tu veux vraiment que j'utilise ce verbe ? Je dois arrêter la ville, je dois transformer la ville en une image fixe, une image qui serait comme l'image définitive de la ville. ce serait une image grise. Ce serait une image triste. Puis je remplacerai l'image grise de la ville par une image verte de la campagne. Ce serait une image moins triste. Tu vois que c'est ridicule. Je ne peux pas arrêter. Ce serait comme vouloir arrêter le monde. 
A. Tu lui en as parlé ?
B. Je ne pourrai jamais lui parler d'arrêter le monde. Je ne pourrai jamais lui demander de m'accompagner vers d'autres images.
A. Je ne pourrai jamais arrêter le monde.
B. Ce n'est pas possible.
A. Ce n'est pas possible.