diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 07
Séquence 08

C'est une seule scène et c'est une scène cinématographique. C'est à dire que l'image est une image projetée. C'est d'abord, dans un premier temps, une image muette. C'est à dire qu'il n'y a aucun son pendant la projection des images de la scène. C'est un zoom arrière. C'est un zoom arrière très lent, si lent que pendant longtemps, on ne le distingue pas et que l'impression donnée est qu'il s'agit d'une image fixe, une image que l'on peut qualifier d'abstraite, une image comme une abstraction. Puis, il apparaît qu'il s'agit du couvercle d'un ordinateur portable. C'est à dire qu'il s'agit de l'arrière de l'écran d'un ordinateur portable. Il n'y a pas de marque. La marque a été masquée comme dans les spots publicitaires. Puis, longtemps après, par élargissement continu du champ de l'image, il y a un buste de femme. La poitrine est comme posée sur le bord de l'écran de l'ordinateur portable. La profondeur de champ est calculée pour que l'image soit nette en utilisant la focale appropriée sans cependant accentuer la profondeur de champ. L'image s'arrête avant le visage de la femme.

La caméra, ce qui sert de caméra, ce qui produit les changements de plan sur l'image projetée, donc la caméra, alors la caméra, se retourne pour fixer, pour filmer en plan fixe ce que pourrait regarder la femme assise à la terrasse d'un café avec un ordinateur portable. C'est la ville. C'est n'importe quelle rue de Paris de n'importe quel quartier de Paris. Il faut connaître particulièrement l'endroit pour savoir de quelle rue il s'agit et de quel quartier il s'agit. Dans la rue, il y a des gens qui passent et il y a des voitures, des motos, des scooters. Il n'y a rien de particulier. Il y a le bruit de la ville. Il ne se passe rien de particulier. Puis il y a quelques secondes sans aucun bruit. Ce n'est pas la ville qui s'est arrêtée mais le son, l'enregistrement du son a été coupé. Puis le son revient. C'est le son de Venise. On reconnaît les bruits de Venise, on reconnaît ces bruits.

On reconnaît les bruits de Venise pour les avoir déjà entendus précédemment, dans une autre séquence. Si l'on ne reconnaît pas les bruits de Venise, ce n'est pas très important. Cela dépend de l'attention que l'on a prêtée aux séquences, aux séquences d'avant, aux séquences qui ont déjà été écrites, qui ont déjà été montrées. Mais, on peut reconnaître les bruits de Venise superposés à une scène parisienne.

Puis ce qui sert de caméra revient vers la femme, vers le personnage féminin. On découvre son visage. Il n'y a strictement aucune indication, aucune indication ici sur le visage de la femme. On supposera juste qu'elle n'est pas trop jeune. On ne supposera pas qu'elle est trop vieille.

L'image va sur la droite, il y a B. avec un ordinateur portable, assis à la terrasse d'un café.

L'image revient au centre, donc revient vers la femme, ne s'y arrête pas et va sur la gauche. Sur une table il y a un ordinateur portable ouvert. Personne n'est assis à la table. On pourrait en déduire que A. n'est pas là. Mais c'est une supposition. Cela pourrait être n'importe qui, qui ne serait pas là, qui se serait absenté en laissant l'ordinateur portable à la table de la terrasse du café, ouvert. On pourra aussi supposer qu'il s'agit de A.

Puis l'image revient au centre. Il y a toujours les bruits de Venise. Sur l'image il y a le visage de la femme, le haut de son buste, le revers de l'écran de l'ordinateur portable. Elle sourit. Ce n'est pas un sourire songeur. Ce n'est pas un sourire amical. Ce n'est pas un sourire amoureux. Ce n'est pas un sourire nostalgique. C'est un sourire comme un sourire médiatique. C'est comme un sourire de présentateur ou de présentatrice de journal télévisé.

L'image va vers la droite. Il y a le visage de B. qui regarde la femme. Il semble qu'il attend.

L'image revient au centre. Les bruits de Venise s'arrêtent.

C. A sa sortie, il a déclaré qu'il avait admis comme entièrement certaines et manifestes des choses dont il s'était rendu compte par la suite qu'elles étaient douteuses.

Elle regarde à gauche, elle regarde à droite, non pour chercher un assentiment mais pour signifier que son intervention est terminée, est sans doute momentanément terminée. Les bruits de Venise reprennent.

L'image revient sur l'écran de l'ordinateur portable, sur les écrans des ordinateurs portables sur les tables de la terrasse du café et sur chacun des écrans passe le même message en boucle : René Descartes mis en examen.

B. ferme le couvercle de son ordinateur. C. ferme le couvercle de son ordinateur. L'image projetée s'arrête.
Il y a le canapé, le poste de télévision. C'est le même canapé, le canapé du début, le canapé du décor intérieur. C'est bien sûr le même téléviseur. B. et C. sont assis côte à côte sur le canapé.
B. Il est resté combien de temps ?
C. Je ne sais plus, jusqu'à ce qu'il ait le sentiment de percevoir plus clairement les choses, ces choses en lui.
B. Descartes.
C. René Descartes.
B. C'était quand ? 
C. C'était un jour de Venise. Il y a des jours de Venise où Descartes est mis en examen.
B. Et il a fait de la prison ?
C. Il a failli en faire et ce n'est pas gagné. Il a failli en faire et ce n'est pas fini, cela peut même recommencer, cela va sans doute recommencer.
B. Pourquoi ?

C. reprend le sourire, reprend le sourire médiatique, celui qu'elle prend quand elle annonce Descartes. Cela s'accompagne par une reprise de position, un changement de posture caractéristique sur le canapé.

C. Et encore à présent je ne conteste pas que ces idées soient en moi.
B. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que cela veut dire vraiment ?
C. Percevoir, c'est se tromper.
B. Est-ce que l'on peut donc atteindre la vérité ?
C. On ne peut pas le percevoir.
B. Je ne le sais pas.
C. Je ne le sens pas.
B. Cela me fait peur.
C. Je te fais peur.
B. Je ne le sais pas.
C. Je le sens.
B. Tu te trompes. Alors tu te trompes.
C. Mais quelle serait la valeur de ma perception sinon cette erreur renouvelée sans cesse ?
B. Tu te trompes. Alors tu te trompes. Tu peux aller dessiner ton image plus loin.
C. Ce n'est pas toi qui décides.
B. C'était sans doute une erreur.
C. Je n'aurais pas dû revenir, alors je n'aurais pas dû venir, alors je n'aurais pas dû, alors je n'aurais pas dû partir, alors je n'aurais pas dû repartir.
B. Tu es immobile.
C. Mais ce n'est pas une équation. Il ne s'agit pas d'une équation : une arrivée, un départ, un retour et faites-moi une histoire, racontez-moi une histoire, racontez-moi mon histoire, mon histoire universelle de l'amour.
B. Les histoires sont une équation et les équations sont d'une grande mesquinerie, aussi complexes soient-elles.
C. Qu'est-ce qui ferait l'amour si ce n'est une histoire, si ce n'est une histoire d'amour ?
B. Un départ, un retour, l'arrêt d'une conversation pour un regard et pour un geste, pour un regard et puis un geste. Je ne sais pas.
C. Quelle serait la fin de l'histoire ?
B. Cela ne finit pas, cela recommence. Cela ne reprend pas, cela commence.

Les personnages se figent, image fixe, image fixe reprise sur l'écran du téléviseur et l'image s'élargit, l'image projetée s'élargit à toute la scène, l'image fixe entourant les personnages fixes.

A. arrive, du fond de l'image projetée. Il est sur l'image projetée. Il n'est pas sur la scène, sur ce qui pourrait être une scène.

A. C'est fini.