diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 08
Séquence 09

C'est la même scène avec le même canapé et le même téléviseur. C'est encore la même scène avec encore le même canapé et encore le même téléviseur. C'est toujours la même scène avec toujours le même canapé et toujours le même téléviseur.

Et ce sont les mêmes personnages.

B. et C. assis sur le canapé. C. est une femme. B. est un homme. A. debout sur la droite de la scène. A. est un homme. A. est un autre homme. A. vient de dire : "C'est fini".

A. C'est fini. Et ce n'est pas fini. Pour autant, cela ne recommence pas, cela ne reprend pas car il est évident que vous pourriez vous arrêter là, que vous pourriez tout arrêter là, que vous pourriez partir, que vous pourriez repartir et ne pas revenir, jamais. Si tout cela était une histoire, il n'y avait pas vraiment de personnages. Si tout cela est une histoire, on ne rit pas beaucoup dans cette histoire. Si tout cela est une histoire, je n'en suis pas l'auteur. C'est fini et ce n'est pas fini. Pour autant cela ne recommence pas. Cela ne peut pas recommencer car vous ne savez rien de moi. C'est fini et ce n'est pas fini.

B. Ainsi nous sommes trois. C'est la première fois. C'est la première fois, n'est-ce pas que nous sommes trois, que nous sommes là, que nous pouvons parler en même temps, que nous pouvons bouger en même temps, que nous pouvons croiser nos mains et que nous pouvons aussi, et que nous pouvons même nous toucher. Trois, c'est la révolte des nombres, la révolte des additions car c'est deux plus deux plus deux plus deux et de cette addition-là, on peut retrancher deux et cela fait toujours trois. Quand nous n'étions pas trois, nous étions déjà trois. On pourrait même croire que l'on était trois depuis toujours, que l'on a toujours été trois.
C. Je passe.
A. Tu peux y aller.
C. Non, je passe. Vous avez choisi la tirade, moi je choisis de passer. Je passe mon tour. Je passe ma réplique. Je passe.
B. Gagné.
C. Perdu. Je sais faire aussi.

A. B. et C. sont assis sur le canapé, sont désormais assis sur le canapé, l'un à côté de l'autre, alignés, comme les gens sont assis, alignés, sur les bancs dans les gares ou dans les aéroports, sur les rangées de sièges individualisés dans les gares et dans les aéroports, surtout dans les aéroports et dans quelques gares, dans les plus grandes gares.
A. B. et C. attendent silencieusement. On suppose qu'ils attendent puisqu'il ne se passe rien, puisqu'ils ne disent rien, puisqu'ils ne se disent rien, puisqu'ils ne bougent pas, puisqu'il n'y a pas de musique, puisqu'il n'y a rien à la télévision, rien sur le téléviseur, puisqu'il n'y a aucune image projetée. S'ils existent, s'ils existent encore, ils attendent. Ils sont en attente. Ils sont sur "pause".

B. Je jure que nos mouvements étaient sur "pause".

Le téléviseur se met en marche.

C. Nous ne sommes pourtant pas dans un jeu vidéo.
A. Nous n'en savons rien.
B. Pourquoi restons-nous silencieux ? Pourquoi restons-nous silencieux et immobiles ? Pourquoi restons-nous ? Pourquoi restons-nous ici ? Pourquoi ne pouvons-nous pas nous parler ? Pourquoi ne pouvons-nous pas nous aimer ? 
C. Tu veux que l'on raconte l'histoire ? Tu veux que l'on te raconte l'histoire ?
A. Je vais me taire. Un peu.
B. Raconte. 
C. Il était une fois, un instant, un instant soudain, il était une fois, un instant la vie et puis tu as repris le temps, un instant, tu as repris le temps et puis tu as rendu le temps mais le temps était devenu bancal, le temps était devenu inutilisable, le temps était devenu asynchrone.
A. Tu racontes bien. Tu racontes mieux que moi son histoire, cette histoire. C'est bien.
C. Mais je ne raconte rien. Je vais me taire, maintenant, un peu.
B. Non pas sur pause...
C. Sur pause.
A. Je vais me taire. Un peu.
B. Perdu.

A. B. et C. sont de nouveau silencieux, assis les uns à côté des autres dans une posture un peu raide sur le canapé. Mais deux choses ont changé, deux éléments, deux événements ont profondément modifié la scène, cette scène, par rapport à la scène du début de la séquence, du début de la neuvième séquence, ce début où les personnages semblaient attendre, assis. Ce qui a changé, c'est que le téléviseur est allumé. On ne sait pas ce que sont les images sur le téléviseur. On ne voit que la lumière du téléviseur allumé. Mais aussi, mais surtout, on sait que les personnages n'attendent pas, on ne suppose plus que les personnages attendent, attendent quelqu'un ou quelque chose, on ne peut plus le supposer, plus du tout le supposer. On sait désormais et de façon tout à fait sûre, absolument certaine, on sait que les personnages assis les uns à côté des autres sur le canapé face au téléviseur allumé sans images, on sait que ces personnages, dans une posture un peu raide, on sait qu'ils sont sur pause.

B. On arrive quand ?
C. Cela dépend. Si nous sommes dans un avion, nous arrivons dans deux heures, dans environ deux heures. Si nous sommes dans un train, nous arriverons demain matin.
B. Nous ne sommes pas dans un train. Cela ne ressemble pas du tout à un train.
A. Nous ne sommes pas dans un avion. Cela ne ressemble pas à un avion.
C. Nous ne sommes ni dans une voiture, ni dans un autocar, ni dans un camion...
B. Ni dans un carrosse...
A. Ni dans une charrette...
C. Ni dans une fusée...
B. Ni dans une navette spatiale...
A. Nous ne voyageons pas. Nous ne sommes pas en voyage. Nous ne sommes pas en train de voyager.
B. Nous sommes sur pause.
C. Et pourtant, tout nous conduit à Venise, tout nous conduit à retourner à Venise et ce pourraient être soudain les bruits de Venise, et ce pourraient être soudain des images de Venise et nous serions à Venise, nous accepterions cette convention, cette convention-là d'être ensemble à Venise pour obéir aux commodités de l'histoire, de cette histoire.
B. C'est fatigant. On arrive quand ?
C. On n'arrive pas. On n'y arrive pas. On n'y arrivera pas. On n'y arrivera jamais. On n'y arrivera jamais plus. 
B. Mais le voyage. Mais un voyage...

C. se lève et quitte ce que l'on peut considérer comme une scène, quitte ce que l'on peut aussi considérer comme une pièce. La scène et la pièce ont ceci de commun qu'elles sont sans décor.

B. On pourrait imaginer que l'on voyage. On pourrait imaginer que l'on va voyager.

On entend la voix de C. qui lit : que j'imagine une chèvre ou une chimère, il n'est pas moins vrai que j'imagine autant l'une que l'autre.

A. Les méditations métaphysiques.
B. Encore Descartes.
A. Encore.
B. Mais on pourrait imaginer la chimère du voyage, des ruines à visiter, Venise tapie dans la lagune, des guides touristiques, des jeux de piste, des petits déjeuners d'hôtel.
A. Encore.
B. On pourrait.
A. Mais on ne pourrait jamais s'aimer. On ne pourrait jamais imaginer que l'on s'aime. On ne pourrait jamais imaginer les images de cet amour inimaginable.