diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 09
Séquence 10

A. Je suis fatigué.
B. Je suis fatigué de Venise.
C. Je suis fatiguée des voyages.
A. Qu'est-ce qu'on fait ?
B. On ne fait rien. Le monde fait pour nous, il fait à notre place, il fait nos désirs, ils les provoque et puis les assouvit parfois et se repaît de notre frustration.
C. Je ne sais pas ce qu'est la frustration.
A. Je ne sais pas ce qu'est le désir.
B. Je ne sais pas ce qu'est le monde.
C. Si l'on ne sait rien, si l'on ne fait rien, si l'on ne raconte rien, je ne crois pas que nous allons pouvoir rester, rester ici, rester ensemble.
B. Mais nous ne pouvons pas partir. Nous sommes fatigués des voyages et de leurs illusions.
C. Je peux raconter mes voyages.
A. Je peux sortir.
B. Nous ne faisons rien, comme le monde ne fait rien et nous ne sommes pas les premiers à ne rien faire et nous ne sommes pas les derniers à ne rien faire et nous sommes à ne rien faire, nous sommes là.

Ils se taisent maintenant. A., B., et C. se taisent, assis chacun à côté de l'autre, de gauche à droite, si on les regarde de face, de gauche à droite, A. puis B., puis C. On aurait pu penser que C. serait au milieu, seule femme entre deux hommes. Mais elle est à droite, elle est donc à la gauche de B. et A. est à la droite de B.

A. B. et C., quand on les regarde de face sont dans l'ordre alphabétique. 

Ils se taisent maintenant.

La lumière devient ensuite un faisceau lumineux et le faisceau retrouve, cherche puis retrouve les veines du cou de A. On ne voit plus que les veines du cou, de son cou. Puis le faisceau continue vers la droite, va vers B. qui tourne la tête vers la gauche, qui tourne la tête, entièrement, vers l'arrière, et le faisceau trouve la nuque de B. Le faisceau continue ensuite vers la droite et rencontre les genoux de C. et remonte, effleure sa poitrine puis fixe son visage.

Puis c'est le noir, le noir complet.

Puis ce n'est plus le noir complet, ce n'est plus vraiment le noir complet. Il y a des étoiles, des étoiles fluorescentes, comme ces étoiles fluorescentes dans la chambre des enfants et les étoiles, ces petites étoiles, éclairent faiblement, très faiblement, la scène, ce qui sert de scène, et l'on peut distinguer, un peu, les personnages et les personnages sont assis sur le canapé, face au téléviseur éteint, et ils ne font rien, on pourrait jurer qu'ils ne font rien. Puis il y a les bruits de la ville, des bruits de ville, des bruits de n'importe quelle ville. Puis il y a du bruit et les personnages sortent, puis les personnages quittent la scène, ce qui sert de scène, ce qui sert de décor, les personnages partent.

C'est maintenant le téléviseur qui est allumé et c'est encore l'image qui, du téléviseur, grandit et devient une image projetée, entièrement projetée dans l'espace de la scène, de la scène quittée, de la scène vidée et cette image projetée comporte trois colonnes, ce sont trois images côte à côte, en colonnes, les unes à côté des autres. Ce sont trois colonnes et l'on voit, de dos, A., B., et C., marcher dans une rue. Chacun est seul. La rue est n'importe quelle rue de n'importe quelle ville. Ce n'est pas Venise. Ce n'est pas Budapest. Ce n'est pas Barcelone. C'est Paris ou n'importe quelle ville de France. Les trois personnages marchent et on les voit de dos. Il n'y a aucune autre indication narrative. Il n'y a aucune indication sur l'émotion qu'il s'agit de provoquer. Il n'y a pas de musique. Il y a les bruits de la ville, les bruits de n'importe quelle ville. On n'imagine pas combien de temps l'image en trois colonnes montre les personnages, de dos, marchant dans une ville. On n'imagine pas le temps que cela peut durer. Cela dure toujours plus longtemps que le temps que l'on peut imaginer que ça dure. C'est encore plus ennuyeux et agaçant que tout ce que l'on peut imaginer.

A., c'est Mathieu. Mathieu a quelques cheveux gris. Mathieu n'a pas les yeux bleus. Mathieu fréquente les salles de spectacles. Mathieu a une profession libérale. Mathieu n'est pas médecin. Mathieu est sans amour. Mathieu est sans amour depuis longtemps. Mathieu fait profession d'être sans amour. Mathieu se tait souvent. Ce qui distingue Mathieu, ce qui fait signe distinctif, ce qui fait que parfois des femmes et des hommes l'ont choisi, l'ont choisi comme ami, comme amant, comme partenaire, comme ennemi, comme fantasme, ce sont les veines de son cou, ce sont ces veines-là, ces veines que nous appellerons les veines inaugurales.

B., c'est Gustav et l'on ne sait pas, et l'on ne sait pas d'emblée s'il s'agit de son prénom ou bien d'un nom de scène mais Gustav a pourtant un léger accent mais l'on ne sait pas, on ne sait pas d'emblée si c'est un accent véritable ou si c'est un accent de scène, un accent affecté. Gustav est grand et souple. Quand il marche, tout indique qu'il est grand et souple, que son corps est souple, qu'il est assoupli. Gustav montre son corps. Le corps de Gustav est en représentation. Parfois, Gustav est cependant meilleur acteur que son corps. Parfois on ne sait pas qui joue le rôle de Gustav dans le texte.

C, c'est Noëmie et de Noëmie on ne sait rien, du prénom Noëmie, on ne sait rien sinon que c'est le personnage, Monsieur Pinter, que c'est le personnage qui accueille l'auteur avec le moins de complaisance, qui accueille l'auteur avec le moins de bienveillance, qui accueille l'auteur avec le moins de douceur car Noëmie est une femme qui n'est pas une femme douce et qui voudrait aller dans un monde où les hommes sont doux. Et l'on pourrait même penser que c'est lé tréma de son prénom qui fait partir Noëmie de l'absence de douceur vers la douceur et Noëmie n'a pas une voix douce, quand bien même elle chuchote, quand bien même elle chuchote à l'oreille en baissant la voix, quand bien même elle lit parfois des phrases de Descartes.

Mathieu, Gustav, Noëmie.

C'était ainsi.