diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 12
Séquence 13

Gustav contourne le canapé, car on se souvient bien que pendant toute la séquence, pendant toute la dernière séquence, Gustav se tenait derrière le canapé et l'on se souvient aussi que Mathieu était assis sur le canapé, sur la droite du canapé alors que Gustav se tenait derrière le canapé, au centre. Alors Gustav contourne le canapé et s'assoit sur le canapé, sur la gauche du canapé si bien que si l'on est face au canapé, Gustav est à droite et Mathieu à gauche et que le centre est vide, est laissé vide et que ce vide, ce vide central semble attendre ce qui doit arriver, ce qui doit logiquement arriver, semble attendre le troisième personnage, semble attendre Noëmie, puisque Noëmie est le troisième personnage. 

Si c'est un spectacle, on peut logiquement penser que le spectateur attend le troisième personnage, attend que Noëmie vienne, apparaisse et se présente elle aussi puisque les deux autres personnages sont apparus et se sont présentés, se sont presque présentés. Rien cependant dans la pause, dans la pause comme une image est sur pause, dans la pause de Mathieu et de Gustav, ne pourrait laisser supposer que les personnages présents, que les personnages déjà apparus attendent quelqu'un, attendent quelque chose.

Mais Noëmie apparaît. Noëmie semble accepter l'idée de spectacle puisqu'elle apparaît et qu'elle se met au centre, derrière le canapé et qu'elle se tient debout, au centre, derrière le canapé.

Donc Noëmie apparaît.

Noëmie : On peut logiquement penser que vous attendez le troisième personnage, que vous attendiez que je vienne, que j'apparaisse et que je me présente aussi puisque Mathieu, à ma droite et à votre gauche, et que Gustav, à ma gauche et à votre droite, se sont présentés, se sont presque présentés. Ils ne semblent pourtant pas m'attendre. Je suis d'accord. C'est un spectacle et j'accepte l'idée de ce spectacle. Je vais me présenter. Je m'appelle Noëmie. J'ai été formée pour être présentatrice à la télévision, à la télévision plutôt qu'à la radio, parce que je suis blonde et qu'être blonde à la radio n'a aucun intérêt particulier. Être blonde dans un texte n'a d'ailleurs aucun intérêt. Je ne suis pas ici présentatrice. J'exerce la profession de didascalienne. Je suis chargée des didascalies, quand il y a des didascalies. Je suis ce qu'est le choeur ou le choryphée dans la tragédie antique. Mais comme il ne s'agit pas d'une tragédie antique, et que personne ne sait s'il s'agit d'une tragédie, je joue aussi d'autres rôles. Des trois personnages, je suis celle qui assume le mieux la fonction de personnage, j'avance masquée. Prodeo larvatus.

Ensemble, Gustav et Mathieu : René Descartes, encore.

Noëmie : Descartes. René Descartes. Philosophe français. Si vous m'interrompez, si vous m'interrompez pendant ma présentation, puisque je suis la dernière à me présenter, si vous m'interrompez avec cette intonation moqueuse, votre intonation moqueuse qui est bien moqueuse puisque je la désigne comme moqueuse et que c'est moi qui maîtrise, qui maîtrise entièrement la didascalie, si vous m'interrompez tout le temps, je ne dirai rien d'autre que des didascalies, que ces indications de jeu, de votre jeu, de mon jeu. Un discours entier de didascalie.

Mathieu : ton discours.

Gustav : son discours.

Noëmie : Gustav et Mathieu reprennent leur numéro de duettiste sans plus s'occuper de Noëmie. Noëmie est masquée et désigne son masque.

Mathieu : Roland Barthes.

Gustav : Roland Barthes, d'après René Descartes, Fragments d'un discours amoureux.

Noëmie : et la passion ? Et la passion ? Je demande : et la passion ? Je dis : et la passion ? Mais vous n'êtes pas obligés de répondre et vous pouvez tout aussi bien considérer que c'est une question rhétorique, que c'est une question de discours, qui n'appelle pas plus de réponse qu'une question lancée par un présentateur de télévision, par une présentatrice de télévision. Et la passion aujourd'hui ? Quelle serait la passion dans un univers en mutation ? Le printemps est-il la saison la plus propice pour la passion, pour les passions ? Voici quelques-unes des questions qui seront abordées ici, maintenant, avec vous, encore avec vous.

Gustave : je ne suis pas un spectateur.

Mathieu : je ne suis pas invité à l'émission.

Mathieu : Gustav a décidé de ne plus jouer, de ne plus participer aux émissions sur la passion. Il n'est plus possible de l'inviter. Tu ne peux plus l'inviter.

Noëmie : je ne sais même plus si j'ai dit que je m'appelle Noëmie. Je ne sais même plus ce que j'ai dit. Je recommence. Je m'appelle Noëmie et je fais les didascalies. Je suis ainsi didascalienne. Je suis aussi présentatrice à la télévision et je fais alors semblant de ne pas faire de didascalies mais en fait, mais en réalité, mais justement, je fais alors la didascalie du monde, un commentaire qui ne s'arrête jamais et qui prend la place du monde. 

Mathieu : si tu veux, on peut jouer au jeu des dépêches. Il accepte de jouer au jeu des dépêches. Il peut même gagner.

Noëmie : c'est un jeu ancien. Il faudrait inventer des jeux nouveaux pour de nouveaux temps, de nouveaux temps de parole sur les chaînes de télévision, des temps qui abandonneraient l'idée de didascalie et je serais alors en vacances.

Gustav : et le jeu des éclipses ?

Noëmie : ils ont inventé, pour eux seuls, un jeu particulier qu'ils appellent le jeu des éclipses.

Gustav : et le jeu des planètes ?

Noëmie : dans ce qui va suivre, nous allons prendre connaissance d'un nouveau jeu, inventé par trois protagonistes, vous allez le voir, un peu particuliers, le jeu des planètes.

Mathieu : quand est-ce que l'on peut savoir quand tu cesses d'annoncer, quand tu cesses de travailler, quand tu sors de la didascalie ?

Noëmie : et le jeu des éclipses ? Et le jeu des planètes ?

Mathieu : je ne sais pas jouer mais je veux bien apprendre.

Gustav : je ne veux pas jouer et je ne sais pas apprendre.

Noëmie : je m'appelle donc Noëmie et je suis didascalienne. En tant que didascalienne, je peux prendre le pouvoir sur les autres personnages quand je le souhaite, quand c'est nécessaire, quand c'est indispensable. Je peux dire, je peux expliquer le sens de ce qui se passe, de ce qui se dit, je suis l'expression du sens, du sens de ce qu'ils font, de ce qu'ils disent, Mathieu, Gustav et je peux même me servir, me servir à moi-même ma propre didascalie, celle qui dit ce que je dis, qui donne sens à ce que je dis, à ce que je fais et exprimer ce que je pense, et dire ce que je pense sans que je l'ai dit ou alors même que je dis autre chose. Vous êtes sous contrôle et c'est particulièrement insidieux et c'est particulièrement terrible. Ce ne sont pas vos gestes, ce ne sont pas vos actes, ce ne sont pas vos mouvements, ce ne sont ni vos actes passés, ni vos actes à venir qui sont sous contrôle, c'est leur sens, c'est tout leur sens. Mais vous ne devez pas avoir peur, car il y a quelque chose, car il y a autre chose que je ne contrôle pas, que je ne peux pas contrôler et que je ne voudrais pas contrôler, il s'agit de l'interprétation que l'on donnera, de l'interprétation que l'on fera des didascalies que l'on me donne, que l'on me prête. Sans cette interprétation-là, ce serait terrible, ce serait une terrible solitude.

Mathieu : Alors tu es comme nous, comme nous deux, comme nous tous.

Gustav : c'est une existence implacable.

Noëmie : je suis comme vous, comme vous qui, dans la tendresse des mots, ne revenez jamais.