diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 13
Séquence 14

Mathieu, Gustav, Noëmie, dans cet ordre, dans cet ordre dans le texte, de gauche à droite si on les regarde de face, de droite à gauche si on se place derrière le canapé et qu'on les regarde de dos, sont assis. Ils sont sans bouger, ils sont sans parler. C'est à dire que quand la lumière revient, puisque l'on suppose maintenant qu'entre les séquences, dans le spectacle, puisqu'il s'agit désormais à l'évidence d'un spectacle, il y a une plage noire, sans lumière et silencieuse. Si cela n'était pas silencieux, ce serait indiqué, si par exemple, il y avait de la musique.
 
Noëmie : le problème, c'est que je ne sais pas à qui je m'adresse, que je ne le sais pas, quand je parle. Il semble que je ne puisse savoir à qui je m'adresse, sauf quand je parle à Mathieu, quand je te parle, Mathieu, et quand je parle à Gustav, quand je te parle, Gustav, quand je parle aux deux autres personnages, quand je vous parle. Mais quand je vous parle, je ne sais pas à qui je parle. Et si, quand je dis "vous", je ne sais pas à qui je parle, vous ne savez pas à qui je parle, et ce "vous" est alors indistinct et ce "je" est alors tout aussi indistinct.
Gustav : vous rappelez-vous ? Est-ce que vous vous rappelez ? Est-ce que vous vous rappelez l'enfance ? Est-ce que vous vous rappelez le début ? Et encore, le début, on ne sait pas très bien ce qu'il est, même le début, on ne le connaît pas vraiment, vous ne le connaissez pas vraiment. Et vous voudriez connaître la fin... Le début, au début, il y avait Mathieu sur le canapé et j'étais derrière le canapé, et vous me voyiez de dos, vous voyiez mon dos et c'est à dire que vous voyiez mes fesses, et c'est ce que l'on pourrait supposer être le début. Pourtant, avant ce début, avant cela, il doit bien y avoir une explication qui pose Mathieu sur le canapé et me met de dos. Je suis en train de faire quelque chose, je dois bien être en train de faire quelque chose. Ce n'est donc pas le début. Cela ne peut pas être le début.

Noëmie : je vous propose trois possibilités. Je ne peux pas davantage, ce ne serait pas contractuel. Je vous propose trois possibilités de didascalies qui précisent ce qui se passe avant le texte, ce qui se passe avant le spectacle. Gustav, tu choisiras, ou Mathieu choisira et ce sera fixe, et ce sera fixé. Trois didascalies au choix.

Gustav : ce sera long ? Ça va être long ? 

Noëmie : pas très long ni très douloureux, ni même très agaçant.

Gustav : trois didascalies pour une didascalienne. C'est bien. C'est un bon contrat. Il y a de la qualité et j'aurais pu trouver une didascalienne à mono didascalie, une didascalienne qui enferme, qui clôt, qui clôture, qui enserre le récit, qui le canalise. Mais toi tu laisses le choix, mais ce choix, ce fait de choisir, je crains cependant que ce soit fatigant. tu ne crois pas ? 

Noëmie : je m'arrête sur simple demande, en recommandé avec accusé de réception.

Première didascalie : il n'y a rien à dire. Le spectacle commence quand la salle est silencieuse.
Deuxième didascalie : il n'y a rien à dire. Le rideau se lève quand la salle est silencieuse.
Troisième didascalie : ils ont fait l'amour pour la première fois, un jour.
C'est tout. 

Gustav : C'est tout.
Noëmie : pour ce qui est des idées qui donnent à voir d'autres hommes...
Mathieu : René Descartes.

Noëmie : gagné.

Gustav : pour ce qui est des choses corporelles...

Mathieu : René Descartes.

Noëmie : Encore.

Mathieu : Encore.

Noëmie : Silence. Les trois personnages demeurent silencieux.

Mathieu : Encore.

Noëmie : et si j'ai besoin moi aussi d'une didascalie, est-ce que vous m'aiderez ? Qui va dire que Noëmie sort si je sors ? Qui va me servir mes propres didascalies, ses propres didascalies, à elle, à moi.

Mathieu : Besoin de rien, un peu de vent doucement...

Noëmie : j'ai compris. Je vais le faire seule, toute seule. Noëmie sort, c'est à dire qu'elle quitte le champ de vision, le champ de votre vision, le champ de leur vision.

Mathieu : Bon je vais le faire, je vais te remplacer un peu dans les didascalies. Ce n'était pas dans le contrat mais je comprends, je comprends bien que tu sois fatiguée et tu fais un métier fatigant. Noëmie se lève, contourne le canapé, se retourne et s'assoit sur le dossier du canapé, entre les deux hommes. Tu me diras quand ce sera trop inconfortable. Les deux hommes, Mathieu et Gustav feront désormais comme si Noëmie n'était pas là et reprendront leurs jeux et leurs conversations absurdes. Noëmie ne bougera pas pendant longtemps, puis, elle sortira, elle disparaîtra, courbée, épuisée, vaincue.

Noëmie : pas question. Je reste là où je suis et je ne vais pas céder. Mathieu s'endort peu à peu sur le canapé et à mesure que Mathieu s'endort, Gustav semble prendre une nouvelle liberté, une liberté où les mots prennent peu à peu la place du sommeil, avec difficulté cependant, avec lenteur.

Gustav : je vais vous laisser là. Vos jeux m'ennuient. Je voudrais faire autre chose.

Mathieu : c'est amusant. C'est toujours comme ça.

Noëmie : Non, ce n'est pas toujours comme ça. Ce n'est pas amusant. Ce n'est pas la question. Amusant s'oppose à quoi ? Amusant s'opposerait à quoi, à quel mot, à quel état traduit par quel mot ? Non, ce n'est pas toujours comme ça, ce n'est pas toujours comme ça le temps passé, le temps passé ensemble, le temps ensemble.

Gustav : et ça fait combien de temps ? 

Mathieu : nécessairement moins longtemps que le contrat.

Gustav : il n'y a pas moyen, il n'y a aucun moyen de le savoir. Il n'y a aucun moyen de savoir combien de temps. 

Noëmie : il y a un moyen, un moyen banal, un moyen qui n'est pas un moyen, un moyen qui est un artifice. On pourrait leur demander. Ils répondraient sans doute. Ils sont aimables. Ils pourraient même dire que ça fait trop longtemps. Mais on ne leur demande rien.

Gustav : parce que tu crois qu'il y a des spectateurs... Parce que tu crois que nous sommes sur scène, que nous sommes dans un spectacle. 

Noëmie : qui t'a parlé de spectateurs ?