diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 14
Séquence 15

Après le noir, le moment obscur entre les séquences, quand la lumière revient, quand ce n'est plus le noir complet, il y a les trois personnages sur le canapé, dans leur ordre d'arrivée dans le texte, cet ordre qui était A, B et C et qui est désormais Mathieu, Gustav et Noëmie. Ainsi, comme un rappel, Noëmie n'est plus au centre du canapé mais à droite, si l'on regarde le canapé de face. Derrière les personnages, sur un écran, ce qui doit être un écran, il y a trois images projetées et la projection englobe le canapé. Ce sont les images qui ont déjà été évoquées, qui ont déjà été vues, ce sont les mêmes images d'une autre séquence. Ce sont les mêmes images de la dixième séquence. Ce sont trois colonnes et l'on voit, de dos, Mathieu, Gustav, et Noëmie, marcher dans une rue. Et l'on reconnaît bien les trois personnages même s'ils sont de dos car chacune des colonnes, chacune des trois colonnes est assignée au personnage qui est sur le canapé. Il y a donc trois colonnes avec trois images et trois personnages sur un canapé. C'est comme ça.

Gustav : cette fois, ce sera l'Égypte. Il faudrait reprendre avec des images d'Égypte, il faudrait inventer des images d'Égypte, choisir, choisir des images. L'Égypte intime. L'intimité en Égypte. 

Noëmie : à cet instant, Gustav penche un peu la tête sur le côté, comme quelqu'un qui se souvient, comme quelqu'un qui a des souvenirs et ce sont des souvenirs d'un amour, et ce sont des souvenirs d'un amour égyptien.

Gustav : il faut vraiment ?

Noëmie : il faut vraiment. Il le faut. Il faudra même du sexe, je le crains.

Gustav : il faut vraiment ?

Noëmie : oui. Il le faudra. Il le faudra certainement. Cela fait partie du sens, du sens qui est donné à une situation. Comme didascalienne, je peux aussi déclencher le sexe, à n'importe quel moment, je peux donner un tour sexuel à une situation, à un dialogue, à une parole, à un geste, à une intonation...

Gustav : c'est incongru.

Mathieu : fais attention aux mots que tu utilises. Elle pourrait déclencher le sexe juste pour se venger, juste parce qu'elle est vexée.

Gustav : tu crois vraiment ?

Mathieu : je ne sais pas. Les didascaliennes sont comme les didascalies. Elles n'obéissent pas. Elles n'obéissent à rien. Elles sont le sens.

Noëmie : Noëmie regarde Mathieu et croise les jambes.

Mathieu : ce n'est pas drôle.

Noëmie : Noëmie regarde Mathieu et écarte les jambes.

Mathieu : ce n'est pas drôle.

Noëmie : Mathieu regarde Noëmie et porte la main vers son sexe, vers son propre sexe, avec ce geste ancestral de l'homme qui touche son sexe en présence d'une femelle.

Mathieu : ce n'est pas drôle.

Noëmie : Moi, je trouve cela drôle, je te trouve très drôle avec cette main sur ton sexe, très drôle en mâle instinctif, pulsionnel, très drôle, vraiment drôle.

Gustav : Je trouve cela drôle. Je ne trouve pas cela drôle.

Noëmie : tu peux enlever la main de sur ton sexe. Tu peux l'enlever. Mais Mathieu regarde Noëmie et garde la main sur son sexe. Il garde les yeux fixes. Puis il regarde Gustav. Il a toujours la main sur son sexe. Il semble navré. Il semble navré comme quelqu'un qui ne trouve pas ça drôle.

Gustav : je trouve cela drôle. Je ne trouve pas cela drôle.

Mathieu : je peux aussi faire les didascalies. Mathieu regarde Gustav et Noëmie. Il a toujours la main sur son sexe, mais c'est désormais comme un geste de protection, le geste de quelqu'un qui craint une agression, le geste ancestral de l'homme qui protège ce qui peut transmettre la vie. Mais aussi Mathieu semble détaché, il semble ailleurs, il parcourt les rues du Caire puis les rues d'Alexandrie. Et la scène se remplit d'une odeur d'épices.

Gustav : je trouve cela drôle. Je ne trouve pas cela drôle.

Noëmie : l'odeur des épices, c'est l'orient et les trois personnages ont des souvenirs d'orient. Pour Mathieu, ce sont des souvenirs de lectures, des souvenirs de livres, des souvenirs de récits de voyages, des voyages en orient consignés dans des livres. Pour Gustav, ce sont des souvenirs de promenade avec une femme qu'il tient par la main, ce sont des souvenir de promenades répétitives, ce sont des souvenirs de répétition, ce sont ces scènes tournées quelque part et il ne sait plus s'il s'agissait d'un souk, s'il s'agissait d'une reconstitution, s'il s'agissait d'un décor mais ce n'est pas important car pour Gustav, l'Orient est un décor. Pour Noëmie, ce sont des souvenirs à venir, ce sont des souvenirs qui viennent.

Mathieu : tu vas ainsi occuper tout l'espace et aussi tout le temps, nous laisser dans les souvenirs pour te réserver ce qui vient, ce qui pourrait venir ?

Gustav : Je ne sais plus qui je tenais par la main. Je trouve cela drôle, je ne trouve pas cela drôle.

Noëmie : Mathieu s'approche de Gustav et lui prend la main, non pas comme un amant, ni même comme un ami, mais comme un proche parent prend la main de celui ou de celle qui va mourir, qui va mourir dans l'instant, qui lui prend la main pour le passage.

Mathieu : c'est impossible. Je n'ai pas passé de contrat d'amitié de fin de vie avec Gustav. Nous avons passé un contrat exclusif intensif d'une année, d'une année entière sans l'option sexe et de surcroît le sexe est inscrit dans les clauses de rupture du contrat d'amitié, ainsi que l'hospitalisation du prestataire ou du client si celle-ci excède une semaine, et comme la mort de l'un ou de l'autre.

Noëmie : je n'ai pas de contrat avec Mathieu. Mathieu n'a pas de contrat avec moi. Nous ne sommes pas amis, ni gratuitement, ni à titre onéreux.

Gustav : mais tu as un contrat avec moi. tu dois donner le sens, tu dois indiquer la direction. Tu ne dois pas interférer dans le contrat que j'ai passé avec Mathieu. 

Noëmie : ce n'est pas dans le contrat. Ce n'est pas dans notre contrat.

Gustav : je trouve cela drôle. Je ne trouve pas cela drôle.

Mathieu : je trouve cela drôle. Je ne trouve pas cela drôle.

Noëmie : les trois personnages reprennent la pose dans laquelle ils se trouvaient au début de la séquence.