diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 15
Séquence 16

La lumière revient. Il n'y a plus le canapé. Il n'y a plus le téléviseur. Il y a un écran. c'est un écran de projection de films. C'est un grand écran pour des projections en grand écran.

Noëmie : Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je n'ai pas pris le soin de déclarer que Noëmie entre sur scène, puisque c'est évident, puisque je suis devant vous. Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, le film est terminé. Nous espérons que vous avez passé une bonne soirée, car nous sommes sans doute en soirée. Je n'ai aucune possibilité de savoir si c'est le soir ou le matin. Je peux cependant le décider. Je peux décider que c'est une matinée. Je peux tout décider. Les personnages ne craignent pas la folie. Vous devez cependant craindre la folie à croire des personnages.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, nous espérons que vous avez passé un bon moment avec nous. Gustav et Mathieu vont me rejoindre sur scène dans un instant. Ils avaient juste oublié de signer leur contrat.

Noëmie : Gustav et Mathieu entrent sur scène. Ils ne vous voient pas. Ils n'ont aucune possibilité de vous voir. C'est le contrat qu'ils sont signé. Je peux leur imposer de faire semblant de prendre connaissance de votre présence par une phrase comme "Mathieu et Gustav s'adressent au public". Dans tous les cas, ce ne serait pas une véritable adresse. Vous avez compris. Ce n'est pas nécessaire que je vous explique davantage. 

Mathieu : Je ne crois pas nécessaire de vous expliquer davantage que Noëmie pense tirer les ficelles d'un théâtre de marionnettes. Je ne pense pas nécessaire de vous expliquer que nous ne sommes pas des marionnettes.

Gustav : Vous pourriez arrêter. Vous me fatiguez. Nous ne sommes pas au théâtre. Nous ne sommes pas au cinéma. Il n'y a pas de public. Il n'y a rien à jouer. Je vous paye pour ne pas jouer. Vous pourriez donc arrêter cette plaisanterie, cette plaisanterie d'un public imaginaire face à un texte imaginaire, face à un jeu imaginaire, face à des personnages imaginaires. Face à l'imaginaire, vous pourriez arrêter.

Mathieu : rappelle-toi ces marches dans la ville la nuit. Tu rentrais chez toi. Ce qui t'animait dans la nuit était un point fixe, un point fixe dans la nuit. Tu rentrais chez toi. Il n'y avait plus que cette destination. Il n'y avait jamais eu que cette destination, que ce retour, car les départs étaient sans différence, étaient indifférents. Ce qui te faisait sortir la nuit n'était rien. Il fallait que tu rentres.

Gustav : je ne me souviens pas.

Noëmie : tu m'as rencontrée un soir alors que tu rentrais chez toi. Tu m'as regardée avec la tristesse que peut avoir un enfant, cette tristesse sans distraction aucune. Tu m'as regardée. Tu rentrais chez toi. Je t'ai suivi pour savoir où tu habitais. Je t'ai suivi comme on apprend à suivre dans les écoles de journalisme. Je t'ai suivi comme dans un reportage. Tu rentrais chez toi.

Gustav : je ne me souviens pas.

Mathieu : nous allons partir en voyage. Gustav doit se souvenir. Rappelle-toi Noëmie que nous avons promis et que nous avons même signé. Nous avons promis de reconstruire des souvenirs, de construire de nouveaux souvenirs. Nous avons promis et nous avons même signé. Les voyages accélèrent les souvenirs.

Noëmie : nous avons déjà essayé.

Gustav : j'ai déjà essayé les voyages.

Mathieu : nous allons partir en voyage. Nous allons aller dans un endroit inconnu que nous ne nommerons pas. Nous allons partir quelques jours. Un jour peut-être, seulement un jour. Nous allons partir.

Noëmie : ce serait quoi pour nous partir. Je ne sais pas bien ce que cela veut dire, ce que cela voudrait dire. Si je prononce la phrase suivante "les personnages partent en voyage", est-ce que cela suffit comme voyage ? Et si nous partons, et si nous partions et que rien ne change et que rien ne changeait. L'idée que les voyages changent quelque chose à la perception est une vieille idée.

Gustav : partons. Mathieu propose de partir dans un endroit inconnu, un endroit qui ne pourrait pas être décrit tellement il serait inconnu, un endroit qui permettrait que nous nous perdions, qui permettrait que nous nous retrouvions. Un endroit.

Mathieu : c'est un endroit. C'est n'importe où.

Noëmie : nous sommes partis. C'est ici.

Gustav : puisque nous sommes partis, puisque c'est fini, puisque ce n'est pas infini, est-ce que je peux encore dire que la perception de l'infini est en quelque façon antérieure en moi à celle du fini ?

Mathieu : tu peux dire, avec Descartes, cela, que la perception de l'infini est en quelque façon antérieure en moi à celle du fini, avec René Descartes.

Noëmie : Gustav et Mathieu pensent qu'ils sont d'accord, qu'ils sont d'accord au moins sur cela, sur l'infini qui prime sur le fini, comme le sens prime sur la procédure. Mais est-ce infini en moi, en toi, en lui, en elle, en moi ? Si c'est cet infini qui me fait humain, qui me dit, qui lui dit, qui leur dit que leur infini est leur infini, qui leur dit que leur infini ressemble à leur infini, qui leur dit la fraternité détruite de la vie ?

Mathieu : c'est un roman.

Gustav : c'est infini, nous sommes partis.

Gustav : c'est un film.

Mathieu : c'est infini, nous sommes partis.

Gustav : c'est une pièce de théâtre.

Mathieu : c'est infini, nous sommes partis.

Gustav : vous entendez la musique ?

Noëmie : Mathieu et Noëmie lèvent un peu la tête comme on lève la tête pour entendre une musique encore lointaine.

Gustav : vous entendez la musique ?

Mathieu : c'est infini.