diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 16
Séquence 17

Noëmie : écoutez cela : on est toujours sans nouvelles du comédien Gustav Bernstadt. Cela fait plus d'une semaine qu'il ne s'est pas présenté sur le tournage du film dans lequel il devait jouer le rôle d'un écrivain talentueux dont les livres prennent peu à peu la forme, le ton et la portée de prophéties. Gustav Bernstadt, 35 ans, avait notamment été remarqué dans le rôle du prêtre dans le film "Descartes et moi". Il était considéré comme un des espoirs du cinéma européen.

Gustav : tu as oublié de dire que tu lisais le journal. Comment veux-tu que l'on comprenne de quoi tu parles si tu ne dis pas que tu lis le journal du jour.

Noëmie : et je lirais le journal de quel jour ? Je lirais le journal d'aujourd'hui, qui serait apparu de façon magique car tu en aurais fait la prophétie ?

Gustav : Noëmie sort. Elle quitte la scène. Elle quitte le théâtre. Elle va marcher seule, sans but, en pleurant dans les rues, pendant des jours entiers, et des semaines entières.

Noëmie : je ne t'engagerais pas comme didascalien.

Gustav : c'est un futur ou un conditionnel ?

Noëmie : Noëmie utilise le conditionnel... Cela faisait plusieurs semaines que le film dans lequel Gustav Bernstadt avait le premier rôle, le beau rôle, le plus beau rôle, cela faisait plusieurs semaines, dix-sept semaines exactement, que le tournage du film avait commencé. Les autres acteurs et les autres actrices ont rapporté à la presse qu'ils avaient cru déceler chez Gustav une forme de démotivation, une forme de tristesse, une forme de décalage.

Mathieu : cela ne ressemble plus à un article de journal.

Noëmie : qui te dit que c'est un article de journal ? C'est peut-être un roman.

Mathieu : tu n'as pas besoin de faire la lecture à haute voix.

Noëmie : mais qui te dit que je fais la lecture. Je joue peut-être. Noëmie joue.

Mathieu : moi, je ne joue pas. Écoute. Écoutez. Vous pouvez supposer que je prends un journal ou vous pouvez supposer que je connais par coeur la phrase que je vais prononcer et la phrase nommée, cette phrase est "Les galaxies dans lesquelles les trous noirs ont été observés sont plus grandes que la nôtre, la Voie Lactée, et se situent à des distances allant de 50 à 400 millions d'années-lumière. Une année-lumière est la distance parcourue dans le vide par la lumière en un an, soit près de 10.000 milliards de kilomètres." Et vous voudriez que cela ait un sens et vous voudriez qu'il se passe quelque chose ?

Gustav : il pourrait se passer autre chose. Il pourrait y avoir un plus haut degré de clarté. Il pourrait y avoir ma mémoire contre les galaxies, mon amour contre les galaxies. Il pourrait y avoir cette intimité. Nous avons un problème. Nous avons un problème. Je le répète. Le simple fait de nous avoir réunis, de nous réunir, de nous présenter ensemble, nous ensemble et le simple fait que l'on parle, le seul fait que l'on se parle et c'est déjà un drame, cela appelle le drame, cela s'appelle un drame. Car il faut bien qu'il y ait une raison à notre réunion. Il faut bien que notre rencontre et que notre dialogue et que ces situations aillent vers le drame, pour que cela ait un sens, pour que cela donne sens à notre rencontre, à notre réunion. Mais qui saurait ce qui se passe ? Qui pourrait faire que je cesse de me désoler ? Qu'est-ce qui pourrait faire que cela s'arrête et que cet arrêt même puisse prendre sens ?

Mathieu : il n'y a pas de problème. Nous n'avons pas de problème. Moi, je n'ai pas de problème. J'ai un contrat d'un an. Je suis là pour un an, par contrat, passé avec toi et tu m'as amené là et je n'en fais pas un drame, je n'en fais pas une histoire, il n'y a aucune raison qu'il y ait un autre début ni une autre fin que la date de signature du contrat et que sa date d'échéance. Il faut te calmer, il faut perdre les vieilles habitudes narratives. Nous sommes trois, et l'on pourrait même dire que nous sommes trois ici depuis dix-sept semaines et que cela pourrait tourner au drame. Mais il ne se passera rien. Il n'y a aucune raison qu'il se passe quelque chose.

Gustav : d'accord. C'est d'accord. C'est dans le contrat. C'est contractualisé. Tu ne joues pas. Toi, tu ne joues pas. Tu n'en fais pas un drame. Tu n'en feras pas un drame. Tu n'en feras jamais un drame. Et cela va durer un an. D'accord. Entièrement d'accord. Il n'était cependant pas écrit qu'il ne se passerait rien, qu'il ne se passerait jamais rien. Ce n'était pas une des clauses particulières du contrat signé. Il peut donc bien se passer quelque chose. Il faudra cependant que ce qui se passera ne conduise pas à la rupture du contrat.

Noëmie : Gustav et Mathieu se regardent fixement et ce regard est déjà un événement, est déjà cela qui se passe. Et pourtant. Il faudra bien qu'il se passe quelque chose. Je ne peux pas combler ce vide événementiel pendant des mois, encore des mois. Je n'ai pas été formée pour cela. Il me faut de l'événement et pas seulement quelques regards appuyés. Je vous remercie. Mesdames. Messieurs. Je vous remercie de votre patience. Le spectacle va commencer.

Gustav : puisqu'il faut que cela commence, je vais vous raconter et vous aller jouer le rôle, vous aller jouer le rôle pour lequel je vous ai engagés et pour lequel je vous paye. Je vais vous raconter que les cartes du corps ne connaissent plus aucun chemin, je vais vous raconter le repli de ces chemins et le temps froissé dans des lits devenus froids et je vais vous raconter comment le froid et les pleurs se mêlent, se mêlent aussi. Je vais vous raconter l'amour et la fin de l'amour. Puisqu'il faut que cela commence et puisqu'il faut que cela finisse. Il n'y a rien d'autre à raconter.