diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 17
Séquence 18

Une voix de femme et l'on peut tout aussi bien supposer qu'il s'agit de la voix de Noëmie : la scène vide, entièrement vide, complètement vide, la même scène mais sans le canapé, mais sans le téléviseur. La scène avec une lumière sans effet, sans autre effet que d'éclairer la scène. L'image de la scène vide sur l'écran blanc, sur le grand écran blanc. Puis l'image se déporte vers la droite, c'est l'image qui se retourne vers les fauteuils de la salle, vers les fauteuils en gradins, vers le gradinage. La salle est vide. Sur l'image projetée sur le grand écran, la salle est vide, entièrement vide et les fauteuils repliés, sauf peut-être un ou deux au ressort usé. Il n'y a pas de son. Il n'y avait pas de son. Mais soudain, on entend des applaudissements, on les entend fort.

Sous les applaudissements, le rideau de scène se baisse et occulte l'image de la salle vide et les applaudissements continuent, prenant peu à peu, de façon unanime, la forme du rappel ; les applaudissements battent le rappel. Le rideau se lève. La scène est vide. Il y a le grand écran. Il n'y a pas d'image. Les applaudissements cessent d'un seul coup, confirmant qu'il s'agissait d'une bande sonore. L'image revient. Elle rejoue le même tour. L'image de la scène vide et la caméra se retourne vers la salle. La salle est comble. Les spectateurs sont silencieux.

L'image projetée demeure longtemps celle de la salle comble, l'image de spectateurs silencieux et immobiles dans la pénombre, dans la presque obscurité de la salle de spectacles. Cela dure aussi longtemps que possible. Puis l'image revient vers la scène. L'image redevient l'image de la scène vide, cette même scène entièrement vide. La scène. On entend le bruit que fait un spectateur qui tousse pendant un spectacle. On entend le bruit que fait un spectateur qui baille pendant un spectacle. On entend des mouvements d'impatience. Un fauteuil qui se relève brusquement. L'image redevient l'image de la salle et non plus l'image de la scène. Il y a toujours les spectateurs. Ce sont les mêmes spectateurs. Ils applaudissent.

Les spectateurs applaudissent et l'on entend une voix qui prononce normalement, qui prononce sans affectation, sans faire l'acteur, une voix qui prononce : "on entend la voix de Noëmie".

Noëmie : la phrase que l'on vient d'entendre est de quel ordre, serait de quel ordre ? Car elle ne peut pas être de celui de la didascalie puisque cet ordre, cet ordre-là m'est réservé, à moi, Noëmie.

Donc la phrase ci-dessus est de quel ordre, serait de quel ordre, de l'ordre de la sur-didascalie, de celle réservée à un narrateur auteur ? 

Les phrases que vous venez d'entendre n'existent pas. Mesdames, Messieurs, vous devez les oublier. Ce sont des déchets, ce sont des reliefs, ce sont des préparatifs. Ces phrases n'existent pas. Vous devez les oublier. Mesdames, Messieurs. Ce sont des déchets, ce sont des reliefs, ce sont des préparatifs. Et je pourrais le répéter encore, ces phrases et leur commentaire et qu'est-ce que vous pourriez faire pour m'en empêcher ? 
Vous dites que le spectacle, c'est la liberté. 
Ce n'est rien de cela.

Noir complet. Le rideau tombe et la salle demeure dans le noir et dans le silence. L'obscurité nie la présence de personnages, nie la présence possible de personnages, nie la présence de public, nie la présence possible de public et impose l'absence de spectacle, l'impossibilité du spectacle. On ne sait plus si l'on est dans un théâtre, s'il y a une scène, s'il y a des fauteuils, si tout cela peut exister, peut continuer.

Dans l'obscurité, des applaudissements.

Puis le rideau se lève. Il y a l'écran et sur l'écran il n'y a rien.

Noëmie entre sur la scène.

Noëmie : j'entre sur la scène. Rien ne dit que j'entre en scène. Je ne dis pas que j'entre en scène alors que je pourrais dire que j'entre en scène. J'entre sur cette scène et sur la scène il n'y a rien, il n'y a personne et sur l'écran, sur l'écran derrière moi, au fond de la scène, au fond de cette scène, il n'y a rien, il n'y a personne. Je sors de la scène. Je ne dis pas que je sors de scène.

Sur la scène il n'y a rien. Sur l'écran il n'y a rien. Puis il y a l'image de Noëmie qui entre sur la scène et l'on entend Noëmie : j'entre sur la scène. Rien ne dit que j'entre en scène. Je ne dis pas que j'entre en scène alors que je pourrais dire que j'entre en scène. J'entre sur cette scène et sur la scène il n'y a rien, il n'y a personne et sur l'écran, sur l'écran derrière moi, au fond de la scène, au fond de cette scène, il n'y a rien, il n'y a personne. Je sors de la scène. Je ne dis pas que je sors de scène.

Et puis sur la scène il n'y a rien. Il n'y a personne.

Noëmie entre sur la scène, arrive sur la scène, se tient sur l'extrême bord du centre de la scène.

Mathieu entre sur la scène et se tient à l'extrême bord de la scène, à la droite de Noëmie.

Gustav entre sur la scène, lentement, doucement, comme on marche dans un rêve, comme on marche parfois dans les rêves. Il se place derrière Noëmie et derrière Mathieu. Il les pousse. Il ne les pousse pas brutalement. Il les pousse, comme on incite avec tendresse un enfant à sauter dans la piscine, quand on pousse un proche parce que c'est le moment d'y aller. Il les pousse lentement, doucement, comme dans un rêve, comme parfois dans les rêves et Noëmie et Mathieu sautent de la scène, sans encombre, sans difficulté, sans déséquilibre, sans effet autre que celui de sauter de la scène dans la salle. Ils s'assoient au premier rang des fauteuils de la salle. La salle est vide. 

Sur l'écran apparaît l'image de la salle. Sur l'écran, la salle est comble. Gustav se retourne. Il regarde l'écran. Dans la salle comble, sur l'écran, dans le public sur l'écran, il n'y a ni Noëmie ni Gustav. Gustav salue l'écran.

Mathieu et Noëmie rient. On entend la voix de Noëmie, sa voix enregistrée : "Il peut encore se passer quelque chose".