diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 18
Séquence 19

Le rideau se lève. Le rideau se lève sur la scène. Sur la scène, il y a face à la salle un canapé. C'est le canapé, c'est le même canapé des séquences précédentes et si les séquences sont chronologiques, c'est le canapé qui a été replacé sur la scène au même endroit que dans les séquences précédentes et pour autant, on ne sait pas si les séquences sont chronologiques, on ne sait pas si leur ordre de production impose leur ordre de diffusion.

Le rideau se lève. Le rideau se lève sur la scène. Sur la scène, il y a face à la salle un canapé et un téléviseur. Du téléviseur on peut voir l'écran si l'on se place dans la salle et l'on supposera bien qu'il y a une salle puisqu'il y a une scène. Sur le téléviseur, il y a des images. Ce n'est pas Venise, ce n'est pas Paris.

Noëmie entre.

Noëmie : les rues molles ne me disent vraiment rien. Je suis allée voir. J'y suis allée. Je suis allée dans les rues, dans vos rues, dans ce théâtre, dans le théâtre que sont vos rues et je n'ai pas aimé, et je n'ai pas aimé ce spectacle, le spectacle de vos rues. Ce sont des rues molles. Il ne s'y passe rien. Il ne s'y passe plus rien. Je suis allée seule dans les rues, dans vos rues. Je suis partie seule. Je suis revenue seule. De ce passage dans vos rues j'ai gardé que les rues sont molles, que ces rues sont molles, que le temps les amollit, que le temps ne passe plus que mollement, que le temps est mou et que les rues sont molles.

Je suis revenue. Je suis revenue. C'est mon travail. Il était convenu que je revienne, que je revienne donner le sens, servir le sens, inventer le sens, dans toute sa ténuité. Et cependant, je n'y arrive plus, je n'y parviens plus vraiment car il ne se passe rien. La scène est molle. Cette scène est molle. Je crains de m'y enfoncer. Je crains d'y disparaître. Elle donne l'impression d'être grande, la scène. Elle donne l'impression d'offrir tout un tas de possibilités. Elle donne l'impression que l'on pourrait y rebondir, comme sur le sol des jeux pour enfants dans les jardins publics. La scène est molle, juste molle, comme les rues sont molles. Et pourtant, il va falloir donner le sens, continuer de donner le sens, et cela même s'il ne se passe rien."

Et ce serait facile de donner le sens, juste parce que j'ai été créée pour cela, juste parce que j'ai été instituée pour faire cela, pour accomplir cela, ici et que cela se grave, et que cela se dessine, et que cela se fait. Mais il n'y a pas de sens à donner qui puisse se donner tranquillement, qui puisse se donner sans trouble, sans troubler, sans se troubler. Pour le sens, dois-je proférer, dois-je prophétiser, dois-je accumuler les sentences ?

Je voudrais que l'on me relève. Je cherche la relève. Je voudrais me mettre face, juste en face et pouvoir pleurer. 

Alors je me trouble, alors je suis troublée, alors je suis vraiment troublée, entièrement, de tout mon être et c'est ce trouble, celui-là, qui va faire que moi, ce moi qui suis à présent, je serai encore un peu après. L'amour.

Mathieu : Les Méditations métaphysiques.

Noëmie : presque. Si c'était Descartes, si c'était René Descartes, si c'était une citation, ce serait : C'est pourquoi je dois maintenant m'interroger sur moi-même, pour savoir si j'ai quelque force par laquelle je puisse faire que moi, ce moi, moi qui suis à présent, je sois encore un peu après... 

Mathieu : et Descartes ne parle pas d'amour et Descartes ne parle pas de l'amour.

Noëmie : et tu ne parles pas d'amour et tu ne parles pas de l'amour. Ce n'est pas dans ton contrat. 

Mathieu : Ai-je été assez clair ?

Noëmie : je ne sais pas. Je sais seulement que j'ai oublié de dire, que j'ai oublié de préciser que tu étais là, que tu étais entré, que tu étais sur la scène, que tu m'écoutais avec attention. Je suis mauvaise didascalienne. Je suis une didascalienne amoureuse.

Mathieu : et moi je suis un mauvais ami tarifé et je ne suis pas indifférent, et ce n'est pas une litote et ce n'est pas une dénégation. Juste, j'expérimente que je dépends de quelque être différent de moi.

Noëmie : Les Méditations métaphysiques.

Mathieu : Descartes. René Descartes.

Noëmie : et j'expérimente que je dépends de quelque être différent de moi.

Mathieu : Les Méditations métaphysiques.

Noëmie : c'est le soir. C'est le soir comme on dit que c'est le soir dans ces textes, dans d'autres textes.

Mathieu : Marguerite Duras.

Noëmie : je ne sais pas. Ce sera sans doute cela, ce serait cela, l'impossibilité, cette impossibilité sans elle.

Mathieu : c'est le soir, comme par lassitude.

Noëmie : on dira que c'est le soir. On dira que ce n'est pas la nuit. On dira. On fera encore semblant.