diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 19
Séquence 20

Après le noir, la lumière, c'est désormais habituel, c'est même conventionnel. Il y a sur la scène, avec le canapé et le téléviseur, il y a Gustav. Il est sur le canapé. Les phrases qui précèdent peuvent, comme didascalies, être lues, être prononcées par Noëmie qui, au choix du metteur en scène peut être sur la scène ou non. Cela s'il s'agissait d'un spectacle. S'il s'agit d'un roman, le lecteur, la lectrice s'imagine ce qu'il veut, ce qu'elle veut, ce qu'il préfère, ce qu'elle préfère.

Mais il y a Gustav sur le canapé et sur le téléviseur il n'y a pas d'image. Rien dans la pose de Gustav ne doit laisser penser qu'il attend des images du téléviseur. 

Gustav : j'ai une idée. J'ai eu une idée. Chaque soir, avant d'entrer en scène, le comédien, l'acteur choisira dans un journal du jour un événement. Entré sur scène, il prendra le journal avec lui et il lira à haute voix le jour et l'heure et le lieu, et les lieux et le titre de l'article et le titre de la dépêche et l'article, entièrement, et la dépêche entière. Ici, ce sera moi, Gustav, qui lirai cet article ou qui lirai cette dépêche. Mathieu et Noëmie feront les commentaires.

Mathieu : mais, il n'y a donc plus rien à écrire. Il faut improviser.

Noëmie : il est possible de l'écrire. Je crois que c'est toujours possible de l'écrire. Il suffit de suivre les rubriques.

Mathieu : et puis il s'agit de commentaires.

Noëmie : on joue. On va jouer comme avant. On va jouer comme vous jouiez avant. Je commence. Record d'audience.

Gustav : le principal suspect mis en examen et écroué.

Mathieu : l'arme, un pistolet, a été récupérée dès dimanche soir.

Noëmie : c'est donc ainsi que se termine l'aventure de cette jeune vedette. Après avoir connu des records d'audience, considéré comme le principal suspect d'un crime perpétré dimanche matin, il a été mis en examen et écroué. L'arme, un pistolet, a été récupérée dès dimanche soir.

Gustav : tu as perdu la main. "Vedette", ce n'est pas le bon mot. On ne dit plus "Vedette". "Perpétré", ce n'est pas le bon mot. On ne dit plus "perpétré". Ce n'est pas un jeu très amusant. Je trouve cela drôle, je ne trouve pas cela drôle.

Mathieu : mais il y a l'arme, il y a l'arme retrouvée, il y a le meurtrier, il y a le meurtrier toujours caché sous une apparence anodine, il y a le meurtrier qui donne soudain ce sentiment d'urgence absurde, il y a le meurtrier qui va oser s'attaquer à la cause qui dans le temps conserve, il y a le meurtrier et le fantasme du meurtrier. Il y a. Il était une fois.

Noëmie : je recommence. Toute fiction est un meurtre, tout meurtre est une fiction. C'est ce que tente de démontrer le grand écrivain dans son dernier ouvrage. Nous l'avons rencontré sur le plateau de cinéma où il répète sa dernière création.

Mathieu : c'est un comédien ou c'est un écrivain ?

Noëmie : c'est une éclipse. C'est une cible.

Gustav : je n'ai tué personne, ni ici, ni là-bas, ni ailleurs. J'ai un alibi. J'ai l'alibi parfait. Je calculais les périodes orbitales de la planète, je calculais l'éclipse, l'éclipse totale.

Mathieu : tu pars demain.

Noëmie : tu pars demain.

Gustav : vous ne connaissez pas ce voyage. Vous ne connaissez pas le voyage de l'éclipse. C'est un espace. C'est un espace qui tord, qui emmène. Je n'ai tué personne. Et si j'ai tué, il est impossible de retrouver l'arme. Il est impossible que ce soit avec un pistolet. 

Mathieu : tu pars demain.

Noëmie : tu pars demain.

Gustav : je pars demain. Je pars sur cette scène. Je serai demain sur cette scène. C'est un voyage. C'est mon seul voyage. C'est mon voyage de demain et cette scène sera peut-être Venise, ce sera peut-être la Bretagne ou l'Orient, ou encore l'Orient et ce sera cette scène. Et je voyage avec vous. Et c'est avec vous que je voyage. Et ne me répondez pas. Est-ce que moi je cherche le dialogue ? Est-ce que je dois vraiment imaginer ce que vous devez dire ? Je pars avec vous et sans vous. Je pars avec le désir et sans désir. Je serai demain sur cette scène. Je pars demain.

Mathieu : raconte alors ton départ.

Gustav : je ne suis jamais vraiment parti. Je n'ai jamais vraiment passé de portes. Une fois peut-être. C'était là-bas. Il y avait une porte et la passer, c'était passer une porte, une vraie porte, la passer, c'était vraiment partir.

Noëmie : c'était la porte d'un théâtre.

Gustav : regarde bien. Il n'y a pas de vraies portes dans les théâtres. Il y a des guichets, il y a des grilles, il y a des tambours parfois, il y a des décors, mais il n'y a pas de vraies portes, des portes que l'on passe, et c'est ailleurs, on ne peut pas repasser.

Mathieu : je te montrerai. Je te montrerai. Je vous montrerai. Je te montrerai. On dit parfois qu'il y a dans le théâtre des portes dérobées, des portes. Je te montrerai les portes dérobées. Je te montrerai. Mais ce n'est pas possible de rester sur la scène. Il faut partir. Je pars demain. Je trouve cela drôle. Je ne trouve pas cela drôle. Je te montrerai comment je pars et comment je ne pars plus, comment j'arrive par la porte dérobée, comment j'arrive sur la scène, comment je ne quitte pas la scène. Je te montrerai.

Noëmie : tu pars demain.

Mathieu : c'est dit.