diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 20
Séquence 21

Noir. Blanc. Noir. Lumière.

Gustav : nous allons partir, nous allons repartir. Ce sera Bagdad ou ce sera Kaboul ou ce sera une plage des îles Canaries ou ce sera n'importe quel autre lieu où porter la mémoire, la nouvelle mémoire, the new memory, the famous new memory, the famous international new memory, all these marketed places, anywhere.

Noëmie : Gustav passe indifféremment de l'anglais au français. Il n'a presque pas d'accent quand il parle l'une ou l'autre langue. Il a un léger accent quand il parle l'une et l'autre langue. A partir de ce moment, Gustav s'exprimera en anglais dès que son propos sera politique, dès qu'il voudra dénoncer la guerre d'esclavage du libéralisme mondialisé.

Mathieu : c'est téléphoné, bateau, téléguidé.

Gustav : but it's so disgusting. Can't you hear it better if I tell it in english ?

Mathieu : exaltation is a kind of satisfaction. You can say it in english, as everybody now should know this language, this foreign language, to be allowed to talk about politics. You can say it in english, whatever it could be, but you can talk, you may talk, you should talk quietly.

Noëmie : it would be inappropriate. Vous avez remarqué n'est-ce pas l'usage de ce mot aujourd'hui. C'est une sorte de carte magnétique qui autorise ou qui n'autorise pas, qui légitime ou qui décrédibilise une parole, un comportement. Il a été décidé, apparemment, il a apparemment été décidé qu'il était inappropriate de vouloir se mêler de politique si l'on ne parle pas anglais, si l'on ne parle pas les trois mots d'anglais de la politique.

Gustav : we will not forget. We are not able to forget. Au souvenir des rues de Bagdad, aux récits de l'éclipse des rues de Bagdad, de Kaboul, aux autres rues, aux rues balkanisées des Balkans, à l'éclipse des rues, à ces rues, nous opposerons le souvenir, nous opposerons la mémoire and we will shout in english.

Noëmie : do not shout. Do not cry. Do not weep. I would prefer not, not to shout, not to cry. I will not let you stay in this cruel world, lost in a famous song, lost in a song that could be famous. I will not leave.

Mathieu : tu as décidé de jouer ce rôle, celui de la mère. tu abandonnes ton rôle de didascalienne. Ce n'est pas dans le contrat. 

Noëmie : do not shout, baby. Do not cry baby. Do not weep, baby. I would prefer not. I would prefer that you do not shout. I would prefer that you do not cry. Stay in this cruel world. I am with you.

Mathieu : tu ne peux pas changer ton rôle sans avenant au contrat.

Noëmie : on régularisera la situation. Do not shout, baby.

Mathieu : fuck off.

Noëmie : stop. Je demande qu'on arrête. J'exige qu'on arrête. Je veux bien jouer mais je ne veux pas me faire insulter. 

Mathieu : ton contrat de personnage prévoit seulement qu'il n'y aura pas de scène sexuelle. Il ne précise pas que ton personnage ne sera pas insulté.

Noëmie : je ne suis pas un personnage, je suis didascalienne.

Mathieu : stop it baby. Stop it. Do not shout, do not cry. Tu es un personnage. Do not be so naïve.

Gustav : nous sommes tous des personnages. Tous les trois. Nous sommes sur cette scène pour jouer les personnages, pour jouer des personnages qui veulent tenter une fuite, une fuite et une lutte, a huge struggle against all this fictional alienation.

Mathieu : c'est fatigant.

Noëmie : fuck off.

Gustav : nous pouvons aussi choisir d'autres lieux et imaginer le trajet, le parcours, les voies qui conduisent à ces autres lieux. Nous pouvons choisir un thème et ce thème ce sera, ce sera par exemple la révolte, pas la révolution, juste la révolte.

Mathieu : il faut trouver combien de lieux ? Il faut en trouver quelques-uns.

Noëmie : il faut en trouver quelques-uns. Il faut trouver combien de lieux ?

Mathieu : c'est impossible, cela peut-être n'importe quel lieu.

Gustav : it's impossible. It could be any place in the world.

Noëmie : Gustav et Mathieu se regardent. Ils cherchent. L'un cherche en français des lieux de révolte historiques, l'autre cherche en anglais des lieux de révolte à venir.

Mathieu : tu reprends ton rôle.

Gustav : fuck off.

Mathieu : c'est donc ici.

Gustav : where could it be ? C'est donc ici. Where else could it be ? C'est donc ici et maintenant. When could it be ? Tous les jours partent à l'envers de ce moment, de ce moment ici et maintenant et peut-être que notre révolte se révolte contre le passé, contre le passé qu'on nous fabrique, contre la fabrication de notre passé.

Mathieu : et le monde effaré / par ses affaires agitées...

Noëmie : six plus sept. Plus sept syllabes. 

Mathieu : huit. af - faire - za- gi - tées.

Noëmie : rit des personnages éclipsés.

Mathieu : neuf. per - so - nna - ge - zé - clip - sés.

Noëmie : c'est incrémental.

Gustav : ça suffit. J'ai décidé de dire quelque chose. Vous n'allez pas rester dans ce texte, dans votre texte, au chaud douillettement dans votre texte. Il faut retrouver les traces du monde. Est-ce qu'il y aura un seul événement qui se souvienne de nous ?

Mathieu : nous avons avec nous tous les événements passés et nous avons avec nous tous les événements à venir. Je me rappelle. Je me rappelle des villes. Je me rappelle des refus dans des villes. Je me rappelle avoir dit oui et je me rappelle avoir dit non. Je me rappelle que parfois ce que je lisais dans les journaux me donnait raison et que parfois ce que je lisais dans les journaux me donnait tort. Je pouvais même imaginer des choses inimaginables. Je peux même imaginer des choses inimaginables. Je me rappelle très bien.

Noëmie : je me rappelle aussi. Je me rappelle le soir dans les villes et je me rappelle aussi avoir dit oui parfois, avoir dit non parfois. Je me rappelle l'indigence des soirs dans les villes et quelques danses alanguies.

Gustav : j'avais tort. Je me rappelle que j'avais tort. Nous allons rester dans le texte, collés au texte. C'est encore le seul moyen de ne pas disparaître, de ne pas disparaître entièrement. Not to vanish.