diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 23
Séquence 24

Noëmie : vous en êtes où ? vous croyez que vous allez tenir ? Vous voudriez aller faire un tour, vous devriez aller faire un tour, vous devriez expérimenter la ville, mais l'expérimenter vraiment et les rues seraient de vraies rues, emplies de quotidien, emplies du quotidien, de la quotidienneté avec sa fraîcheur et avec sa touffeur, avec la nuit et avec le froid, avec tout cela. Vous ne devriez pas rester là. Malgré ce qui vous est annoncé parfois, il ne se passera rien  qui pourrait vous concerner davantage que la rue, que n'importe quelle rue. Il ne se passera jamais rien qui pourrait vous concerner vraiment.

Vous pourriez sortir et vous pourriez aller beaucoup plus loin, encore beaucoup plus loin et oublier les rues, oublier vos rues, oublier. Vous connaissez la campagne, vous connaissez aussi la campagne. J'en suis certaine. Et vous connaissez donc ces collines pâles. Nous avons tous des collines pâles dans la mémoire. Elles ne prennent de sens, elles ne prennent vraiment leur sens qu'avec le sentiment amoureux, avec l'amour, avec notre amour, avec le commencement et avec la fin de nos amours. Et cela n'est pas toujours triste.

Je n'ai pas toujours été didascalienne. Vous ne me connaissez pas, vous ne me connaissez pas encore beaucoup, pas encore vraiment. Vous ne me connaissez pas. Je n'ai pas toujours été didascalienne. Autrefois, avant, avant ici, avant ce travail sur cette scène avec Gustav, pour Gustav, pour Gustav et avec Mathieu, je n'étais pas didascalienne. C'est Gustav, vous l'avez compris, qui a inventé ce métier, ce travail, cette fonction auprès de lui. Mais je peine à donner le sens, je peine à lui donner le sens. Il n'y a pas d'histoire, il ne veut pas d'histoire, il n'insiste pas pour produire une histoire et je ne peux pas donner le sens sans histoire. Alors je ne fais rien. J'imagine des collines douces et mes didascalies ne sont que des commentaires.

Je peux rester silencieuse. Je peux rester immobile. Je peux rester face à vous silencieuse et immobile et ne plus demander d'histoire, ne plus espérer, ne plus souhaiter, ne plus attendre qu'il se passe quelque chose puisqu'il ne se passe rien, puisqu'il ne veut pas, puisqu'il n'attend pas, puisqu'il ne souhaite pas qu'il se passe quelque chose. Je reste silencieuse. Je peux convoquer un décor, une image, une image projetée, un soleil changeant entre les arbres, une colline douce et rester silencieuse, immobile. Et je peux alors penser à d'autres villes et ne rien en dire, et ne vous en rien dire.

Mais je peux aussi changer de rôle, je peux là, devant vous, déchirer mon contrat et je pourrais hurler. Je serais tragédienne et je jouerais la tragédie et je serais une comédienne classique qui joue la tragédie classiquement et puis cela n'intéresserait personne, pas davantage que mon silence ou mon immobilité. Je ne sais pas vraiment si cela a encore un intérêt de jouer la comédie, d'être sur la scène. Je pourrais être aussi un personnage de manga, un personnage de télé réalité et c'est un peu du théâtre réalité que je joue ici. 

Théâtre réalité. C'était donc cela. C'est donc cela. Vous voyez que les didascalies ont encore une utilité. Nous sommes dans une expérience de théâtre réalité, qui va durer un an. 

C'est épouvantable.

C'est dans les journaux. C'est aussi dans les journaux télévisés. C'est dans les magazines. C'est dans les magazines hebdomadaires et dans les magazines mensuels qui parlent de l'art ou qui parlent de la ville, qui parlent des arts, qui parlent des villes, dans tous les magazines qui commentent cette expérience de théâtre réalité qui va durer toute une année, comme une performance théâtrale jamais égalée, à trois personnages et je suis Noëmie et je suis un de ces personnages et mon rôle est de vous accompagner, de vous aider à trouver le sens. Je suis Noëmie la didascalienne. On ne m'a pas encore donné de corps et je suis aussi à la recherche de mon corps, de ce corps, du corps et je passe par la ville, je passe parfois par la ville.

Et cela n'intéresse personne.

Alors je pars. Alors je vais partir. Alors je suis partie. Je suis partie en voyage. Je suis partie vers les fleuves d'Orient et des fleuves d'Orient, aujourd'hui, ici, je ne me souviens plus que de l'Euphrate. Je ne peux pas vous emmener vers l'Euphrate car il ne s'agit pas vraiment de l'Euphrate. C'est l'Euphrate de ma mémoire, c'est l'Euphrate un jour d'éclipse totale de soleil, une bande de terre avec l'eau qui affleure, une bande de terre où l'occultation du soleil semblait totale et l'Euphrate rendait au soleil éclipsé tous les cultes, tous les anciens et tous les nouveaux cultes, tous les cultes alimentés par des tabous. 

Alors tu étais là et tu a fais pour moi un geste, un geste tendre, un geste de tendresse, un geste impérieux de tendresse et je ne reviendrai pas.