diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 25
Séquence 26

C'est la scène, la même scène, la même scène qu'avant avec le même canapé et le même téléviseur dont on ne voit pas l'écran si l'on se place face à la scène. Il y a un homme sur le canapé. C'est Gustav. C'est Gustav le comédien troublé. Gustav est immobile. Il ne regarde pas le téléviseur. Il ne regarde pas. Il est impossible de dire ce qu'il voit. Cela n'a pas d'importance.

On entend une voix de femme. On connaît cette voix, cette voix de femme. C'est la voix de Noëmie et l'on sait désormais que Noëmie est didascalienne, qu'elle donne des didascalies, qu'elle devrait donner des didascalies et que ce serait le sens.

Noëmie : vous ne me voyez pas, mais je donne le sens. Je vous indique ce que font les personnages de cette fiction. Je vous promets de prendre ce rôle au sérieux.

Noëmie : je fais appel à Mathieu. Mathieu entre sur la scène et s'assoit à côté de Gustav.

Mathieu : mon ami. Je suis ton ami. Tu te souviens ?

Noëmie : Mathieu appelle alors Noëmie. Il m'appelle.

Mathieu : Noëmie, rejoins-nous. Nous avons besoin de toi. Il faut que tu interviennes.

Noëmie : Noëmie entre sur la scène. 

Noëmie : Est-ce que l'on ne pourrait pas prévoir un remplaçant ou une remplaçante. dès lors que je suis sur la scène, c'est fatigant de dire à chaque instant ce que je suis en train de faire, ce que je vais faire, ce que je fais, ce que je dis, ce que je vais dire. C'est lassant. Et puis, très vite, je ne sais plus ce que je fais, je ne sais plus ce que je dis.

Mathieu : arrête Noëmie. Nous pouvons aussi comprendre, Gustav peut aussi comprendre ce qui se passe, ce qui se dit, sans que tu interviennes continuellement comme si nous étions dans un roman. Il y a des choses évidentes. Il y a des situations évidentes. Entre sans dire que tu entres. Sors sans dire que tu sors. Nous comprendrons.

Noëmie : je ne crois pas t'avoir demandé ton avis sur ma façon de travailler, qui ne te regarde pas.

Mathieu : cela me regarde puisque je suis l'ami de Gustav et que je l'aime.

Noëmie : mais tu es son employé. Il te paye. 

Noëmie : justement. je n'ai pas le choix. Je n'ai pas à me demander si je suis son ami ou non, si je l'aime ou non puisque c'est contractualisé.

Noëmie : c'est cynique.

Mathieu : justement non. Tu as été plus subtile. Tu es devenue agressive depuis que tu es amoureuse de Gustav. Et ce n'est pas une didascalie. C'est une pause dans la didascalie. Tu frises la rupture de contrat.

Noëmie : Noëmie fait le geste de gifler Mathieu. Elle prend sa tête dans ses mains comme si elle pleurait. Puis elle relève la tête et déclare que c'est fini.

Gustav : ça suffit. Vous jouez et vous rejouez cette scène. Vous m'offrez, rassemblés, des visages passés et des corps que je ne reconnais plus. Vous dites que vous m'aimez. Vous êtes payés pour cela. Mais moi je ne vous aime pas. Je ne suis d'ailleurs pas payé pour cela. Mais moi je ne ressens pour vous aucun sentiment. Je ne ressens pour personne aucun sentiment. Je ne ressens plus pour personne aucun sentiment. Je fais des efforts. Je cherche en moi. Je n'y parviens pas. Je peux bien sûr jouer tous les sentiments. J'ai toute la palette des sentiments à ma disposition. Mais je ne ressens rien. Il faut me dire ce que je dois ressentir, ce que je dois jouer.

Noëmie : tu peux prendre ma tête dans tes mains, dans un geste de consolation.

Gustav : je n'en ai pas la volonté.

Mathieu : cela me rappelle la politique. Vous me rappelez la politique. Dans le discours politique, après un point magique de retournement magique, rien ne peut plus être dit, rien ne peut plus être prononcé, rien ne peut plus être entendu et les commentateurs disent alors de l'homme politique, de la femme politique qu'il ou elle n'est plus audible. Nous ne sommes plus audibles. Comme dans les contes de fées, toutes nos paroles se transforment en serpents. Et nous regardons seulement les serpents s'éloigner tranquillement d'une scène figée où il ne se passera rien.

Gustav : je ne suis pas d'accord. Je ne peux pas être d'accord. Il se passe tant de choses sur cette scène. Il y a, Mathieu, toujours les veines de ton cou qui palpitent. Il y a la blondeur de Noëmie. Les veines de ton cou et la blondeur de Noëmie sont des événements qui ne s'éteignent pas, qui sont parfaitement visibles et le trouble provoqué est aussi parfaitement visible et l'altération des voix qu'ils provoquent est parfaitement audible. La scène de théâtre est à l'opposé de la scène politicienne.

Mathieu : mais qui parle de théâtre ?

Gustav : je parle de théâtre.

Mathieu : je croyais que tu ne voulais plus parler de théâtre, que tu en avais trop parlé, déjà trop parlé. Je croyais que tu voulais parler de choses et d'autres, oublier un peu le temps. Tu disais que le théâtre, pour un comédien, pour un acteur, c'est à la longue ce qui fait perdre la joie, ce qui fait oublier le bonheur. Tu disais que tu n'avais pas vraiment de souvenirs de théâtre, que le souvenir est confus, qu'il est confusion. Je me souviens de ton visage quand tu revenais le soir, ce visage fermé de la peine. 

Gustav : arrête de parler de théâtre.

Noëmie : Gustav tourne le dos à Mathieu. Il lui fait signe de le laisser, de partir, de quitter la scène, le lieu, cette scène, ce lieu.

Mathieu : et Mathieu n'en fait rien. Il n'en fera rien. Il nie à Noëmie le droit de faire des didascalies qui le concernent.

Noëmie : si vous n'obéissez pas à mes didascalies, je ne sers à rien. Je démissionne.

Gustav : Gustav regarde Noëmie et l'on pourrait presque distinguer sur son visage triste un sourire espiègle.

Noëmie : Bravo ! c'est le signe que tu vas mieux. C'est le signe que tu retrouves le fil des choses, le fil du sens.

Mathieu : Noëmie saute au cou de Gustav et l'embrasse vivement et chaleureusement.

Gustav : et dans la réalité, qu'est-ce qui se passe ?

Mathieu : dans la réalité, il n'y a pas de scène. Dans la réalité on ne parle pas sur scène. Certains promènent leur scène portative dans les rues de la ville. Certains oublient leur scène aux coins des rues de la ville, un jour, un soir, à n'importe quel moment de la journée, à n'importe quel moment de la vie, ils abandonnent sur place leur scène portative, avec regret, avec nostalgie, ils l'abandonnent là car il se passe autre chose.

Noëmie : dans la réalité, il n'y a pas de commentaires et certains promènent leur commentaire perpétuel dans les rues de la ville et puis parfois, ils parviennent à abandonner leur commentaire, leur propre commentaire, leur auto commentaire aux coins des rues de la ville, à n'importe quel moment de la journée et à n'importe quel moment de la vie. Ils abandonnent leur commentaire, qui s'évanouit, car il se passe autre chose.

Gustav : c'est quand, la réalité ?