diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 26
Séquence 27

Gustav : je me souviens avoir joué au théâtre Le Balcon de Jean Genet. Je jouais le chef de la police. Je ne me souviens que d'une réplique qu'une femme me lançait : "Que vous voulez confondre votre vie avec de longues funérailles, Monsieur." Je ne me souviens plus de ce que je lui répondais. Je crois que je répondais quelque chose. Le chef de la police a toujours quelque chose à répondre, dans sa colère perpétuelle. Je me souviens que j'étais un personnage souvent en colère, souvent irrité.

Mathieu : je me souviens avoir assisté à une représentation de Huis Clos de Sartre. Puisque les références littéraires les plus évidentes sont désormais autorisées, sont maintenant autorisées, je voudrais affirmer qu'il ne s'agit pas pour nous de jouer Huis Clos. Vous vous rappelez que les personnages étaient morts. Vous vous rappelez leur purgatoire. Vous vous rappelez que "l'enfer, c'est les autres." C'est un théâtre frappé d'obsolescence.

Noëmie : je voulais aller voir une pièce de Sarah Kane. Je n'y suis pas allée.

Gustav : il suffirait de presque rien. Il suffirait que le téléphone sonne.

Mathieu : ce serait une pièce de boulevard.

Gustav : et si le téléphone ne sonnait pas. Et si le téléphone était déglingué, complètement déglingué, comme un téléphone qui a été jeté contre un mur, qui a peut-être été jeté contre un mur plusieurs fois après une conversation téléphonique douloureuse, après une conversation de rupture, après une conversation de dépit, de colère, après une conversation douloureusement amoureuse...

Mathieu : ce serait une pièce de boulevard.

Noëmie : ce n'est pas un problème. Le téléphone ne sonnera pas. Déglingué ou non. On ne nous appellera pas pour nous sortir de là. Il nous faut sortir de nous-même, de cette nasse scénographique qui nous englue.

Mathieu : sortir : ce sont les solutions que trouve parfois la politique quand elle ne peut plus faire de politique. On appelle même cela "sortir de scène".

Noëmie : et si nous sortions...

Mathieu : nous avons déjà essayé.

Noëmie : nous avons déjà essayé et nous pouvons essayé encore. Avant le cinéma, les comédiens ne sortaient pas et le cinéma est arrivé et très vite ils ont joué des scènes d'extérieur. Ils ont joué des scènes lentes où ils disaient des choses simples en regardant l'orage et le spectateur écoutait ensuite des choses simples en regardant l'orage.

Mathieu : et le spectateur regardait des images.

Gustav : tout indique que c'est l'été. Nous pourrions réinventer le voyage. Il ne suffit de presque rien. Un décor. Une vague didascalie voyageuse.

Noëmie : nous avons pris un taxi. Le soleil du matin donnait sur la vitre arrière de la voiture. Gustav s'est un peu endormi. Noëmie était coincée entre Gustav et Mathieu. Elle regardait la route vers l'aéroport, essayant de se rappeler combien de fois, pour des destinations différentes, elle avait pris la route vers cet aéroport. Mathieu parlait de voyages avec le chauffeur de taxi. Il parlait de destinations de vacances. Ils partaient ensemble. Ils l'avaient décidé soudainement. Ce serait Palerme. Ce serait la ville où Raymond Roussel s'était enfermé dans une chambre d'hôtel pour mourir. Ils partaient à Palerme.

Mathieu : ce sera donc Palerme.

Gustav : ce sera la Sicile.

Mathieu : nous n'irons pas dans un théâtre. Nous n'irons pas sur la scène d'un théâtre. Ce sont des vacances. Ce sont les vacances de ce théâtre réalité que nous avons joué pendant vingt sept semaines ici et à Venise aussi, et à Venise un peu, aussi un peu à Venise. Nous irons dans la ville, nous irons dans les villes de Palerme, dans toutes les villes de Palerme, les riches et les pauvres, les villes superposées de Palerme. Nous visiterons les villes de Palerme. Ce seront des vacances.

Noëmie : nous pourrons même louer un scooter, louer deux scooters et foncer dans les rues de Palerme. Nous pourrons aussi, nous pourrons même aussi aller à la plage, pousser jusqu'aux plages de Palerme et nous baigner dans la mer Méditerranée.

Mathieu : j'apprendrai l'italien.

Noëmie : j'apprendrai l'italien.

Gustav : je n'apprendrai rien.

Noëmie : Sa nature ne semble pas souffrir que quelque chose puisse lui être ôté.

Mathieu : René Descartes.

Gustav : oui, je sais, Les Méditations métaphysiques. Il s'agit de la volonté.