diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 28
Séquence 29

Mathieu : à quoi penses-tu ?

Gustav : je pense à tous les autres voyages, je penses à tous les voyages inutiles, je pense à l'errance inutile.

Mathieu : et tu penses à la mort.

Gustav : et je pense à la mort. C'est pour ce la que je voulais tuer toute possibilité de métaphore, que je voulais ici tuer toute possibilité de métaphore. Je pense à la mort et j'imagine sans raison des falaises blanches. Ces falaises blanches deviennent une des images de la mort. Noëmie intervient. Une image de falaises blanches est projetée sur l'écran et Noëmie dit "Gustav pense à la mort". Si elle ne dit rien. C'est la même chose. Est-ce que l'on ne pourrait pas enfin faire quelque chose ici qui ne soit pas métaphorique, qui soit définitivement éloigné de toute métaphore ?

Mathieu : pour échapper à la métaphore sans perdre le sens, sans perdre tout espoir de garder un peu de sens, il faut échapper à la représentation, à l'idée même de représentation. En nous convoquant sur cette scène, sur une scène, tu as provoqué la machine métaphorique de la représentation dans une mise en abyme qui nous emporte tous les trois.

Gustav : tu crois vraiment ?

Noëmie : j'estime que le profit de la méditation d'aujourd'hui n'est pas mince, si j'ai découvert la cause de l'erreur et de la fausseté.

Mathieu : René Descartes. Vers la fin de la quatrième méditation.

Noëmie : vers la fin.

Mathieu : il ne peut y en avoir d'autre que celle que j'ai expliquée.

Noëmie : vers la fin de la quatrième méditation. Du vrai et du faux. Ni Mathieu, ni Gustav, ni moi-même ne pouvons vraiment faire le résumé de cette quatrième méditation cartésienne. 

Gustav : cela n'a aucune importance. Il n'y a personne pour le demander. Personne ne nous le demande.

Mathieu : personne ? Cela n'a pas de sens. Il y a toujours quelqu'un.

Gustav : quelqu'un ? 

Mathieu : il y a toujours un réparateur. Il y a au moins toujours un réparateur.

Gustav : il n'y a pas de réparateur de signes. Il n'y a pas de réparateur de sens.

Noëmie : Mathieu dit cela avec gravité et pose sa main sur le bras de Gustav, qui le retire brusquement, presque avec colère.

Mathieu : je dis cela avec détachement, sans aucune perplexité, sans tendresse, sans réelle tendresse, sans imagination, sans vraiment d'imagination. Je retiens juste cette volonté sourde de céder au désespoir, de céder vraiment, pour de vrai, pour de bon, au désespoir.

Gustav : je sais, mais ensuite, la tendresse se mêle, s'emmêle, joue et je ne pourrai pas le supporter.

Mathieu : il faut effacer l'imaginaire.

Gustav : mais tu parles toujours d'arrêter, tu parles toujours d'effacer, tu ne vis que dans l'attente de l'éclipse, tu ne proposes que d'attendre avec toi une éclipse qui ne viendra pas, qui ne vient jamais, qui ne peut pas venir.

Mathieu : et tu voudrais quoi ?

Gustav : je voudrais savoir ce qu'il faut faire pour atteindre la vérité.

Noëmie : Et je n'ai pas seulement appris aujourd'hui ce qu'il me faut éviter pour ne jamais me tromper, mais aussi, en même temps, ce qu'il faut faire pour atteindre la vérité.

Gustav : René Descartes.

Mathieu : les Méditations métaphysiques. Mais il y a d'autres histoires. Il y a des histoires.

Gustav : je voudrais une histoire dont il n'est pas nécessaire de connaître l'intrigue, dont il n'est pas nécessaire de comprendre l'intrigue.

Mathieu : tu veux encore que je te raconte une histoire, une histoire dont tu ne comprendrais pas l'intrigue, dont tu n'aurais pas besoin de comprendre l'intrigue.

Gustav : je voudrais une histoire que je ne pourrais pas entièrement garder en mémoire, une histoire qui ne pourrait être conservée que dans une mémoire vive de grande capacité.

Mathieu : une histoire à éclipse.

Gustav : l'histoire de l'éclipse.

Mathieu : c'est toujours l'histoire de l'éclipse, c'est toujours la solitude bleue de l'éclipse. J'y mettrai un soin scrupuleux et toujours l'intrigue, l'intrigue de cette histoire, l'intrigue qui conduit à l'éclipse pourra se dérober.

Gustav : cela va durer longtemps ?

Mathieu : cela va durer toujours.