diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 29
Séquence 30

Noëmie : sortons. Nous trouverons une rue. Nous prendrons cette rue, tout le long de cette rue, toute la rue en enfilade. Il y aura des menaces. Il y a des menaces dans les rues. Le monde marque les menaces.

Gustav : est-ce que l'on se rappellera la mort ?

Noëmie : la mort n'existe pas. On ne peut pas se rappeler la mort. On sèche, on se dessèche, on prépare sans fin le soir mais qui sait si l'on meurt ?

Gustav : je pourrais pleurer tranquille ?

Noëmie : tu pourrais pleurer, tu pourrais pleurer beaucoup, tu pourrais pleurer longtemps et tu pourrais pleurer les larmes que tu gardais pour les grandes occasions. Tu pourrais regarder la mer. Tu pourrais regarder la mer en pleurant comme dans tous les livres et à leur suite tous les films où l'on regarde la mer en pleurant.

Gustav : la mer ne me fait pas pleurer. La mer me fait penser au temps. La mer ne me fait pas peur et j'ai envie de mer, j'ai envie d'eau de mer. Je ne veux pas pleurer.

Mathieu : la mer... Tu te souviens de ce soir, le soir des chiens, le même soir où tu marchais avec toute la lenteur possible pour ne pas alerter les chiens, le même soir où tu n'as pas marché assez lentement, suffisamment lentement, avec suffisamment de lenteur.

Gustav : il y avait les chiens.

Mathieu : il y avait les chiens.

Gustav : je devais marcher lentement, avec suffisamment de lenteur.

Mathieu : pour ne pas alerter les chiens.

Gustav : suffisamment lentement. 

Mathieu : c'était au bord de la mer. La mer...

Noëmie : Mathieu et Gustav se regardent et éclatent de rire, tous les deux, ensemble.

Mathieu : pourquoi est-ce que tu nous fais rire ? Pourquoi est-ce que tu nous impose de rire ?

Noëmie : c'est évident. Il suffit de réfléchir. Il suffit de réfléchir un peu. Il suffit de réfléchir juste un peu.

Mathieu : pourquoi ? Ce sont les chiens ? C'est la lenteur ?

Noëmie : vous riez pour ne pas être ridicules. Vous riez pour indiquer que vous n'êtes pas dupes. Vous riez pour montrer que vous savez que vous pastichez Duras.

Gustav : Marguerite Duras, toujours.

Noëmie : restez silencieux quelques minutes et oubliez Marguerite Duras.

Gustav : la didascalie, ce n'est pas la direction de conscience. La didascalie accompagne le jeu des acteurs. Dans de nombreux cas, elle est facultative. Le metteur en scène peut toujours, peut dans la plupart des cas, se distraire des didascalies qui ne sont jamais que des indications. Nous ne serons jamais sous la dictature de la didascalie.

Mathieu : nous ne serons jamais sous la dictature de la didascalie.

Noëmie : Gustav et Mathieu tapent dans leurs mains dans une chorégraphie codée comme le font les adolescents de ce siècle, eux qui furent adolescents au siècle dernier.

Mathieu : on dirait un roman.

Noëmie : ce n'est pas un roman, justement, ce n'est pas un roman. Au travail. Il faut travailler. Nous ne sommes pas dans un roman.

Mathieu : on dirait du théâtre.

Noëmie : ce n'est pas du théâtre, justement, ce n'est pas du théâtre. Au travail. Il faut travailler. Nous ne sommes pas au théâtre.

Gustav : on dirait du cinéma.

Noëmie : je ne le répéterai pas.

Gustav : ce n'est rien, c'est mon jeu, c'est le jeu qui fait rejoindre la diégèse et le temps qui passe, le temps qui passe toujours simplement et pour lequel nous inventons en permanence des jeux, des jeux d'accélération, des jeux de ralentissement et des absences, des absences de folie ou des absences de sommeil, et puis la mort, la mort qui voudrait que le temps s'arrête et le temps ne s'arrête pas, et le temps passe tranquillement.

Mathieu : et le temps ignore nos ombres portées sur lui. Le temps ignore le fatras de nos souvenirs en triangle et nos paroles aussi et nos sentiments, nos sentiments véritables et nos sentiments joués. Et le temps ignore nos commentaires.

Noëmie : coupez !