diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 30
Séquence 31

Mathieu : est-ce que vous chantez parfois ? Est-ce que cela vous arrive de chanter, de prendre des chansons, de prendre une chanson depuis le début, depuis le début de la chanson et de chanter jusqu'à la fin, jusqu'à la fin de la chanson ? Est-ce que cela arrive ? 

Gustav : je ne suis pas chanteur.

Noëmie : je ne suis pas chanteuse.

Mathieu : je ne suis pas chanteur. Nous pourrions écrire une chanson qui prendrait pour titre "Je ne suis pas chanteur". Il serait possible de l'interpréter en chantant "Je ne suis pas chanteuse."

Gustav : ce serait l'été. Nous pourrions décider que c'est l'été et nous pourrions inventer une chanson d'été, nous pourrions le faire, même si nous ne sommes pas des chanteurs, même si nous ne sommes pas chanteurs.

Mathieu : ça dit quoi une chanson d'été ?

Gustav : le plus souvent, les chansons d'été racontent que l'été ne dure pas, que l'été va finir, que l'été annonce l'hiver.

Mathieu : et les chansons d'hiver ?

Noëmie : c'est une autre saison. C'est d'une autre saison.

Gustav : bon, je veux bien chanter, je veux bien chanter une chanson, puisque vous le demandez.

Mathieu : nous le demandons. Il faut que cela avance.

Gustav : alors il faut m'écrire une chanson. Je ne sais rien sans texte. Je ne suis rien sans texte.

Mathieu : nous pouvons écrire une chanson et te la donner. Nous pouvons la fabriquer avec rien, avec presque rien, avec deux ou trois paysages qui s'évanouissent, un visage qu'on se rappelle ou non, de la tendresse, un rang de tendresse qu'il faudrait tenir, avec presque rien, ta chanson.

Noëmie : et il faudra prendre garde aux autres chansons, déjà écrites, déjà entendues, déjà chantées, qui vont venir se presser pour pousser, pour éviter, pour évincer la petite chanson qui n'est pas encore écrite, pas encore entendue, pas encore chantée.

Gustav : ce serait une chanson sur la ville, ce serait une chanson de ville comme on dit un rat des villes, un costume de ville.

Noëmie : ce serait comme une ville nouvelle, une ville avide d'étrangeté.

Mathieu : mais il faut dire quelque chose. Est-ce que ce serait une chanson politique ? Est-ce que ce serait une chanson d'amour ? Est-ce que ce serait les deux ? Est-ce que ce serait une petite chanson ou une chanson fleuve ? Ce serait Paris. Ce serait une chanson sur Paris.

Noëmie : il te faudrait une chanson fleuve.

Gustav : qui joue du piano ? Qui sait jouer du piano ? Qui peut jouer du piano ? 

Noëmie : tout le monde joue du piano. Cela fait partie des conditions d'embauche.

Mathieu : je ne sais pas jouer de piano. Je ne sais pas en jouer et je ne sais pas chanter non plus. Je ne sais pas. Mais je peux jouer un morceau, je peux jouer sur le piano un seul morceau, s'il y a un piano et si on me laisse faire, si cela a un sens de jouer ce morceau.

Noëmie : les spectateurs découvrent un piano à queue dans un coin de la scène.

Gustav : les didascalies m'amusent. tu devrais en faire plus souvent. Cela me rappelle ce feuilleton, ce vieux feuilleton, cet ancien feuilleton que mes parents regardaient enfants à la télévision "Ma sorcière bien aimée". Sans remuer le nez, tu fais apparaître un piano.

Mathieu : et en tordant le nez, la production se désespère. Cela réduit le nombre de théâtres où l'on peut jouer puisqu'il faut désormais un piano à queue.

Gustav : nous ne jouerons pas. Tu n'as toujours pas touché au piano. Pour l'instant, cela ne coûte rien, et jusqu'à présent, et encore.

Gustav : tu te rappelles cette chanson, cette chanson de Barbara, Barbara la chanteuse, la chanteuse pianiste, la dame brune, etc. Vous vous rappelez la chanson de Barbara qui demandait la date d'un retour, qui quémandait la date d'un retour.

Mathieu : dis, quand reviendras-tu ?

Noëmie : Mathieu fredonne.

Mathieu : je ne fredonne pas.

Noëmie : Mathieu fredonne avec une voix de tête.

Mathieu : je n'ai pas une voix de tête.

Noëmie : Mathieu fredonne, puis hurle avec une voix de tête.

Mathieu : je ne hurle pas.

Noëmie : regarde les images. Tu hurles.

Gustav : ce n'est pas nécessaire de faire appel à des caméras de vidéo surveillance pour régler vos différends didascaliens. Je vais vous dire ce qu'il en est. Dis quand reviendras-tu ?

Noëmie : Gustav chante.

Gustav : Au moins le sais-tu ?

Noëmie : Gustav chante.

Gustav : il y a, dans cette chaconne de Pachelbel, des souvenirs à venir, des instants égarés, des instants retrouvés.

Mathieu : il y a, dans cette chaconne de Pachelbel, tous les jours de l'été, les jours de l'été dans leur indifférence.

Noëmie : et il y a aussi toutes les années, dans cette chaconne de Pachelbel, les années.

Gustav : les années mathématiques, les années statistiques.

Noëmie : il y a tout cela et puis encore.