diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 33
Séquence 34

Gustav : comment est-ce de se sentir vieux ? Est-ce que c'est soudain ? Est-ce qu'on commence à parler tout seul en remuant les lèvres, en ressassant une vieille rêverie et c'est cette vieille rêverie qui rend vieux, qui fait devenir vieux ? Est-ce que c'est chronique ? Est-ce que c'est accidentel ?

Mathieu : je n'en sais rien. J'ai su, un temps, un temps donné, un temps encore donné, par le passé. J'avais travaillé cette question. J'avais travaillé ce sujet. J'ai arrêté depuis. J'ai accompagné jusqu'à la mort des clients très âgés. Je n'ai jamais rien appris de la vieillesse.

Noëmie : j'ai appris comment évoquer la vieillesse, comment suggérer la vieillesse dans des reportages télévisés ou bien encore dans des documentaires. Les vieux sont montrés de loin, et la courbure de leur silhouette est accentuée, ils sont montrés de loin dans des endroits déserts, des endroits de fête désertés, des endroits de vacances désertés. On ne montre jamais une personne âgée dans un bureau "open space" paysagé. L'idée est de montrer une nostalgie douce et volontiers littéraire.

Gustav : c'est assez répugnant.

Mathieu : c'est assez bête.

Noëmie : c'est ce que l'on apprend.

Gustav : il faudrait donc échapper à la géographie. Elle a trop été utilisée, c'est un auxiliaire éprouvé de la littérature, de la mise en texte, de la métaphore, de l'odieuse métaphore.

Mathieu : pourquoi "odieuse" métaphore ?

Gustav : la métaphore est épuisée.

Mathieu : cela ne suffit pas à la rendre odieuse.

Noëmie : c'est ce que l'on apprend. C'est aussi ce que l'on n'apprend pas.

Mathieu : nous ne sommes pas là pour apprendre. Nous ne sommes même pas là pour exister. Il faudrait juste que nous puissions suggérer que nous tirons quelques sensations inédites de notre conversation. Le sujet de la conversation pourrait être n'importe quel sujet. Ce pourrait donc être la vieillesse. Ce pourrait aussi bien être tout autre sujet. Cela n'a pas d'importance. Cela n'a aucune importance.

Gustav : c'est fatigant.

Mathieu : c'est fatigant mais nous ne sommes pas coupables. Nous ne sommes coupables de rien. Nous sommes juste immobilisés, immobilisés dans une impossibilité qui dure. Tu nous as convoqués pour jouer un rôle pendant toute une année et tu ne savais pas que la fiction était désormais impossible pour ce en quoi elle suppose que l'on croit encore à l'immortalité des personnages or nous avons la certitude d'être mortels.

Gustav : c'est fatigant.

Gustav : oui, nous sommes des personnages mortels. Non pas des personnages qui meurent dans la fiction de leur rôle, des personnages à qui leur rôle impose la mort, la rend inéluctable puisque c'est leur rôle. Non, nous sommes des personnages qui meurent, qui meurent vraiment, non pas de vieillesse, non pas de meurtre, non pas de maladie mais d'absence, de manque, d'absence de fiction et de manque de fiction. Nous ne sommes pas des personnages mourant. Nous sommes des personnages à mourir.

Noëmie : être des personnages qui meurent, des personnages mourant ne nous impose pas moins d'être des personnages et pour cela de vivre et pour cela d'avoir vécu et pour cela de vivre encore. Mais il n'y a rien, n'est-ce pas, que vous vouliez faire pour vivre. Il n'y a rien que vous vouliez faire vraiment pour être des personnages qui vivent et qui vivent d'une façon non métaphorique. Il n'y a rien que vous vouliez vraiment faire. Il faudrait pour cela que vous consentiez à aimer.