diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 36
Séquence 37

Noëmie : nous restons chacun sur notre écran. Nous allons partir. Il n'est pas nécessaire de vous accrocher, de vous accrocher à l'image. Les départs sont sans aucun accoup, sans aucune brusquerie. Vous allez choisir votre destination. Nous pouvons vous offrir toutes les destinations que vous pouvez imaginer.

Mathieu : c'est donc un voyage pour des personnages mourants.

Gustav : tu crois que ce serait un titre. Tu crois que c'est le titre.

Mathieu : ce n'est certainement pas un titre.

Gustav : je ne comprends pas bien ce qui nous fait mourants sur cette scène ou sur ces écrans, parfois sur cette scène et parfois sur ces écrans... Je ne comprends pas bien ce qui nous fait durer, ce qui nous fait aller ensemble vers ce nulle part, cette fourmilière de la mort.

Noëmie : on avait dit que les métaphores étaient mortes.

Mathieu : et c'est peut-être là que réside le secret. Avec la mort de la métaphore vient la mort des personnages.

Mathieu : moi je pars. Regardez, il s'agit de l'autoroute du Sud, en France, à un point très particulier. Je suis certain que beaucoup d'entre-vous ont déjà pris l'autoroute du Sud et que beaucoup d'entre-vous, sur cette autoroute, ont distingué un point particulier, le bord d'un paysage. Je ne vais pas vous imposer l'image que j'ai en tête. Je vous laisse la liberté de vos images. Je pars vers le Sud. C'est une indication suffisante.

Noëmie : Gustav s'adresse aux spectateurs. Je n'ai quant à moi jamais pris l'autoroute du Sud, si ce n'est dans un sommeil suffisamment profond pour ne pas pouvoir me le rappeler. Je n'ai jamais laissé traîner de souvenirs sur les autoroutes.

Mathieu : je me souviens du terre-plein central, quelque part sur l'autoroute du Nord et il doit bien y avoir dans plusieurs villes, dans de nombreuses villes dans le monde, des autoroutes du Nord, comme il y a des autoroutes du Sud.

Noëmie : c'est de la complaisance.

Gustav : je me souviens aussi de l'autoroute du Nord sous la pluie. Mais je peux aussi me souvenir de l'autoroute du Nord sous le soleil. Cela n'a pas vraiment d'importance. Je peux aussi ne me souvenir de rien.

Noëmie : sur l'écran de gauche, sur l'un des écrans, l'image de Gustav a laissé la place à une autoroute, une image d'autoroute qui défile.

Mathieu : et sur mon écran aussi, mon image a été remplacée par une autre autoroute.

Noëmie : on verra.

Mathieu : et sur mon écran aussi l'image a été remplacée par une autre autoroute.

Noëmie : et sur l'écran de Mathieu, aussi, l'image a été remplacée par celle d'une autre autoroute, par l'image d'une autre autoroute, une autre et pourtant semblable.

Mathieu : tu vois.

Noëmie : vous voyez.

Mathieu : ce mode du penser que j'appelle sentiment ou sensation.

Noëmie : René Descartes.

Noëmie : je vais partir moi aussi. C'est une autoroute. Rien ne dit de sa destination. C'est une autoroute sans points cardinaux. Je vais la prendre une journée entière. Je vais la prendre des jours entiers dans un voyage répété, dans un voyage à répétition. Je m'arrêterai parfois. Je serai loin de vous. Je serai très loin de vous et je considérerai ce que je dois maintenant en croire.

Gustav : Descartes. 

Mathieu : sans doute.