diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 38
Séquence 39

Noëmie : Ce n'était pas non plus sans raison que j'estimais que ce corps, que par une sorte de droit spécial j'appelais mien, m'appartenait plus qu'aucune autre chose.

Gustav : c'est ton corps.

Mathieu : c'est le corps du texte.

Gustav : j'aurais dû t'interdire par contrat d'user de jeux de mots. Cela aurait dû être interdit.

Mathieu : tu as peut-être raison. Mais c'est trop tard. Le contrat ne règle rien de tes rapports avec le corps de Noëmie.

Gustav : le corps de Noëmie lui appartient entièrement et je ne sens pas en lui tous les appétits et toutes les affections.

Mathieu : en lui ou pour lui ?

Gustav : Descartes dit en lui.

Mathieu : mais Descartes parle de son propre corps, pas de celui d'autrui.

Gustav : et moi je parle du corps de Noëmie.

Mathieu : je ne me rappelle pas le corps de Noëmie. Je ne me rappelle pas quand il est apparu la première fois, quand il a fallu qu'il apparaisse, qu'il vienne alors que j'avais imaginé, alors que j'imaginais que Noëmie ne serait qu'une voix, qu'une seule voix, qu'une intervention sonore et qu'il n'y aurait jamais de corps, qu'elle n'aurait pas de corps.

Gustav : il y a toujours un corps quand il y a une voix.

Mathieu : ce serait supposer qu'il y a un corps qui correspond aux voix, à toutes les voix que j'entends dans ma tête, ces voix qui ne sont pas ma voix et qui me disent des choses contradictoires, qui portent la contradiction. Il y a la voix et il y a les corps et les voix et les corps fonctionnent indépendamment, entièrement indépendamment, en toute indépendance.

Gustav : tu ne crois pas à la nature des choses.

Mathieu : je ne crois pas à la nature des choses.

Noëmie : et tous les autres jugements concernant les objets des sens me semblaient aussi avoir été des enseignements de la nature...

Mathieu : Descartes peut dire ce qu'il veut. Je ne le crois jamais.

Noëmie : Mais par la suite de nombreuses expériences ont peut à peu ruiné toute la confiance que j'avais eue dans les sens.

Gustav : René Descartes.

Mathieu : je crois que c'était évident. Si tu dis que c'est Descartes quand c'est Descartes, est-ce que tu donnes une didascalie ? Est-ce que tu donnes une "sur didascalie" ? Est-ce un commentaire ou une confirmation ?

Gustav : je dis "René Descartes" parce que c'est dans le texte.

Noëmie : c'est dans le texte. On peut le vérifier.

Mathieu : et comment conclure sur René Descartes ? Il faudra bien conclure. Il peut y avoir des tours qui de loin avaient semblé rondes et qui, de près, apparaissent carrées. Mais il ne peut pas y avoir de textes ni de phrases qui de loin avaient semblé pleines de sens, pleines de signification, pleines d'enseignement et qui de près apparaissent vides.

Noëmie : Quelque fois en effet des tours qui de loin avaient semblé rondes, de près apparaissent carrées.

Gustav : Descartes, René Descartes.

Mathieu : c'est fatigant.

Gustav : c'est fatigant, c'est douloureusement fatigant, c'est douloureux.

Mathieu : que peut-il y avoir en effet de plus intime que la douleur ?

Gustav : que peut-il y avoir en effet de plus intime que la fatigue, celle qui délave les couleurs du monde, celle qui affadit les rires, celle qui décave, dégorge, déglutit.

Noëmie : que peut-il y avoir en effet de plus intime que la douleur ?

Gustav : René Descartes. Les Méditations métaphysiques.