diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 45
Séquence 46

Gustav : et si nous répétions le spectacle, une partie du spectacle, une scène, juste une scène.

Noëmie : j'en ai assez de jouer à l'artiste. Ce n'était pas dans le contrat. Je ne peux pas jouer et faire les didascalies en même temps, dans le même temps.

Mathieu : mais si nous répétons, nous pourrions rire. Je ne nous ai pas encore entendu rire depuis que nous sommes sur cette scène.

Gustav : c'est difficile à jouer le rire. C'est très difficile.

Mathieu : nous pourrions jouer les poètes.

Gustav : nous pourrions réciter de la poésie.

Mathieu : comme à l'école.

Gustav : comme au théâtre.

Mathieu : des vers que tout le monde connaît. Des vers que nous commencerions et que la salle finirait en coeur comme dans les concerts. Nous ferions réciter de la poésie à la salle.

Gustav : de la poésie.

Mathieu : de la poésie ou de la chanson, de la chanson ou de la chansonnette. Je me souviens de quelques vers d'Aragon chantés par Jean Ferrat. Quand je ne me souviens de rien, je ne me souviens que de ces vers car ils viennent de l'enfance, car ils viennent d'un choix de l'enfance, d'un choix unique de l'enfance. Je me souviens aussi du Sacre du Printemps dirigé par Bernstein.

Noëmie : je me souviens aussi d'une chanson, du refrain : raconte pas ta vie.

Mathieu : tu as raison. Heureux celui qui meurt d'aimer. Heureux, celui qui meurt d'aimer.

Noëmie : je suis une chose absolument une et entière.

Gustav : Descartes.

Mathieu : je ne suis pas un et entier et je ne suis pas une chose. Je ne peux pas me résoudre à cela. Je ne peux me penser, une seconde, un instant, comme une chose. Je n'ai aucun goût pour la réification.

Noëmie : nous ne sommes pas obligés de suivre Descartes. Il est convenu seulement que nous le citons et que le plus souvent, c'est moi qui le cite, comme une didascalie philosophique et poétique qui scande les personnages.

Gustav : je t'ai déjà dit que tu n'es pas payée pour faire notre critique.

Noëmie : je suis payée comment ?

Gustav : tu es payée avec un salaire fixe, comme indiqué dans le contrat et j'aurais dû ajouter, j'aurais dû mentionner une prime de rendement, une prime de rendement à la didascalie. Il est trop tard. 

Mathieu : le salaire, le salariat, le salariat présumé, l'intermittence. Moi je suis payé au forfait, à la prestation d'amitié. Je n'ai pas de prime. Je ne chasse pas les primes.

Noëmie : j'aurais dû demander une prime pour pouvoir te frapper, une autorisation écrite.

Mathieu : on ne peut pas revenir en arrière. C'est un blocage structurel.

Noëmie : alors si l'on ne peut pas revenir en arrière, nous pourrions marquer une pause, marquer un temps de pause et nous pourrions éprouver ce qui se passe, ce qui pourrait se passer pendant ce temps de pause, pendant ces interstices.

Mathieu : il n'y a pas d'interstice. Et puis nous sommes sur scène. Sur scène, il n'y a pas de pause. Il y a des entractes et pendant ces entractes, on répète les scènes suivantes, on se concentre, on change les décors.

Gustav : c'est peut-être le temps de l'entracte.

Noëmie : non, ce n'est pas le temps de l'entracte, ce n'est pas seulement le temps de l'entracte, c'est le temps de la sortie, c'est le temps de sortir, c'est le temps de connaître le grand large.

Mathieu : nous sommes déjà allés à Venise.

Gustav : nous sommes déjà allés à Venise et nous sommes allés dans les villes et nous avons suivi des routes et nous avons suivi des autoroutes et nous avons suivi les chemins mais nous étions toujours là. Je ne suis pas prêt à sortir.

Noëmie : juste voir le jour se lever.