diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 48
Séquence 49

Noëmie : vous me trouvez comment ? Vous me trouvez comment physiquement ? 

Gustav : cette question n'a pas de sens. Tu es une actrice. Je t'ai engagée. Je te trouve donc en parfaite adéquation avec le rôle que tu dois jouer. Si tu venais à disparaître, si tu venais à démissionner, je chercherais une autre actrice et je trouverais une autre actrice et elle serait aussi en parfaite adéquation avec les didascalies.

Noëmie : après tout ce temps, je ne suis que cela ?

Gustav : les comédiens, après la pièce, n'ont que des souvenirs des autres comédiens. Tu seras un souvenir. Tu es vouée à devenir un souvenir. Bon ou mauvais, peu importe.

Noëmie : toi tu ne seras même pas un souvenir. Tu seras le souvenir d'un cachet, d'un cachet sans intermittence pendant toute une année et je ne me rappellerai pas un rôle qui ne consiste qu'à dire sans comprendre, en faisant semblant de ne pas comprendre, quelques phrases de Descartes de façon aléatoire.

Mathieu : vous devriez arrêter. Cela ne dit rien, cela ne me dit rien, cela ne dit rien à personne. Vous faites votre travail. vos états d'âme, vos frustrations ou vos envies n'ont rien à faire ici, n'interviennent pas dans la situation.

Gustav : mais moi je ne fais pas un travail. Moi je ne travaille pas. Je suis ici parce que j'ai arrêté de travailler, parce que je ne pouvais plus travailler, parce que c'était impossible de travailler, parce que je ne jouais plus aucun rôle, parce que je ne savais plus jouer aucun rôle. Je suis ici, avec vous, avec vous que j'ai convoqués, que j'ai engagés, parce que je ne voulais plus être le support d'aucune fiction.

Mathieu : mais tu te trompes. Ce n'est pas ainsi. Ce n'est pas comme cela. Tu nous a fait un contrat. Tu nous as fait un contrat d'une année, d'une année entière et ce contrat te lie autant qu'il nous lie, te donne des obligations autant qu'il nous donne des obligations. Il n'y a qu'une seule différence entre toi et nous. C'est que tu as rédigé le contrat. Une fois signé, nous sommes sur un rang d'égalité et que tu joues un rôle ou que tu n'en joues pas n'a aucune importance. Il n'est pas écrit sur notre contrat que tu exerces un pouvoir hiérarchique.

Noëmie : on entend la sonnerie ludique d'un téléphone mobile. La sonnerie ne vient pas de la salle. Elle vient de la scène. Les trois personnages cherchent dans leur poche. Noëmie cherche dans son sac. On remarque alors un portemanteau sur le côté gauche de la scène. Il est recouvert de manteaux, de très nombreux manteaux. Les personnages commencent à s'affairer, à décrocher les manteaux pour en fouiller les poches. La sonnerie continue.

Gustav : tu veux vraiment que nous jouions cet épisode burlesque ?

Mathieu : j'ai bien un téléphone mais à qui devrais-je parler si le téléphone sonnait ?

Noëmie : il n'y a jamais eu de téléphone. C'était une blague. C'était une plaisanterie. C'était une hallucination textuelle.

Mathieu : passez-moi Venise.

Noëmie : c'est automatique.

Mathieu : c'est automatique si nous sommes certains de l'époque à laquelle vivent les personnages que nous jouons.

Noëmie : à Venise, les personnages avaient des ordinateurs portables et des caméras connectées au réseau.

Mathieu : passez-moi Venise. 

Gustav : rien ne dit que nous soyons réalistes.

Noëmie : mais il y aurait plus simple. Il y aurait un voyage. Il y aurait des caresses. Il y aurait des rires. Il y aurait des levers de soleil et des couchers de soleil. Il y aurait des clapotis de l'eau dans la lagune. Ce serait des images convenues, des images de répétition, des images répétées. Ce serait comme cela. Nous n'aurions aucun problème. Nous ne chercherions aucune originalité. Nous nous appliquerions à être des visiteurs conformes, des touristes conformes. Nous serions appliqués. Personne n'écrirait pour nous. Personne n'écrirait sur nous. Personne ne nous prendrait en photo, personne d'autre que nous. Et puis le téléphone sonnerait. Ce serait aussi une tragédie.