diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 50
Séquence 51

Noëmie : Gustav se met à pleurer.

Mathieu : Pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Ce n'est pas maintenant qu'il faudrait qu'il se passe quelque chose. Notre contrat est presque terminé. Nous allons sortir. 

Noëmie : Gustav prend sa tête dans ses mains et pleure.

Mathieu : il ne se passe rien.

Noëmie : Mathieu s'assoit à côté de Gustav. Il ne pleure pas et regarde fixement devant lui.

Mathieu : je me tais.

Noëmie : Mathieu se tait et Gustav pleure. Il pleure doucement, silencieusement et puis il lâche parfois de petits cris. Mathieu se tait. Il est entièrement immobile. Son visage ne laisse voir aucune émotion particulière. Son visage est sans aucune expression. Il est vivant mais il est comme mort.

Mathieu : retire ce que tu viens de dire.

Noëmie : c'est une didascalie. C'est une indication de jeu.

Mathieu : c'est un jugement. C'est plus qu'une didascalie.

Noëmie : ce n'est pas un jugement parce qu'il n'y a personne, parce qu'il n'y a presque plus personne et parce que cela n'est pas certain. Ce ne peut donc pas être un jugement qui s'adresse à d'autres, un jugement pour d'autres.

Mathieu : mais les didascalies ne s'adressent pas aux personnages. S'il n'y a personne, tu n'existes pas. S'il n'y a plus personne, tu ne sers à rien.

Noëmie : qui veut vraiment servir ? Les personnages ne servent à rien. Les didascalies ne servent à personne si personne ne joue et si personne ne regarde les comédiens jouer, si personne ne porte un peu d'intérêt à la représentation. Mais cela n'empêche pas les personnages d'exister. Cela n'empêche pas le jeu. Cela n'empêche pas le temps de passer.

Mathieu : mais ça ne sert à rien. Mais ça ne sert vraiment à rien. Mais ça ne sert à rien. Mais ça ne sert vraiment à rien.

Noëmie : encore.

Mathieu : ça ne sert à rien.

Noëmie : ça ne sert à rien.

Mathieu : ça ne sert vraiment à rien.

Noëmie : je ne sais pas comment je vais sortir. Je ne sais pas comment je serai quand je vais sortir. J'ai perdu le sens des rues. A donner le sens, à proposer le sens pendant toute une année, j'ai perdu tous les autres sens et c'est comme si j'avais perdu la vie et c'est comme si je devais revivre et c'est comme si je devais réinventer la vie.

Mathieu : je ne sais pas comment je serai quand je vais sortir, quand je vais sortir de là, quand je vais voir le soleil, quand je vais pouvoir voir le soleil, quand il fera froid et quand il fera chaud et quand il fera tiède et quand on pourra se blottir et quand on pourra s'étirer, quand il y aura d'autres corps, d'autres vrais corps, d'autres corps qui ne seront pas les corps de personnages.

Gustav : regardez.

Noëmie : des images sur les écrans.

Gustav : regardez.

Noëmie : les alignements sans défaut des façades pâles.

Gustav : regardez.

Noëmie : le froid dérange un peu l'ordonnancement des rues.

Gustav : c'est pourtant simple.

Mathieu : il fait froid.

Gustav : il fait froid dans cette ville. Il fait froid dans ces images.

Noëmie : c'est uniquement dans l'ordre de la perception.

Gustav : la perception.

Mathieu : dans l'ordre de ma perception.

Noëmie : ce n'est pas possible de mesurer le froid dans les images. Ce n'est pas possible de mesurer ce froid.

Gustav : regardez les images.