diégèse 2006

l'atelier du texte

Séquence 51
Séquence 52
 

Noëmie : il est temps de commencer à ranger nos affaires.

Mathieu : nous n'avons pas d'affaires.

Noëmie : nous avons ces phrases, nous avons toutes ces phrases que nous avons prononcées, en hiver, en automne, au printemps, en été et puis encore en hiver.

Gustav : on peut choisir les phrases que nous voulons garder et puis choisir les phrases que nous voulons jeter comme on le fait avec des vêtements quand on déménage.

Mathieu : la comparaison avec les vêtements est inutile. Tu peux déjà jeter cela. Tu n'es pas obligé de garder ce qui t'encombre dès que c'est prononcé, dès que ça vient d'être prononcé. 

Gustav : et si je ne gardais que mes vêtements ?

Noëmie : et aucun mot ?

Gustav : aucun mot. Rien ne m'oblige à utiliser des mots, à en faire usage. Rien ne m'oblige à rien. Rien ne m'a jamais obligé à rien, en une année, en une année entière, presque. Je n'ai pas été obligé d'être un bon acteur. Je n'ai pas été obligé d'être un personnage intéressant, d'être un personnage qui provoque des émotions, qui engendre des réflexions. Je n'ai eu qu'à déclarer que j'étais un personnage, que j'étais un personnage parmi trois personnages, un de vous, un de nous, un avec vous. Je ne m'étais obligé qu'à être avec vous pendant un an et vous n'étiez obligé qu'à rester là, avec moi, pendant un an.

Mathieu : nous ne savons plus très bien désormais ce qui nous oblige, si nous sommes obligés, si nous avons été obligés. Je ne sais plus très bien s'il s'agit d'un contrat. Je ne sais plus très bien. Il peut aussi se passer autre chose. Il pouvait aussi se passer autre chose. Le contrat était fait pour qu'il se passe autre chose que le contrat.

Noëmie : chaque réplique est un module textuel qui, sur le long cours d'une vie, d'une vie entière, pourrait construire une histoire, pourrait constituer une histoire.

Mathieu : nous n'avons pas construit d'histoire. Nous n'avons pas eu d'histoire entre nous. Nous n'avons pas fait d'histoire. Nous avons été bien sages et nous avons respecté notre contrat. On pourrait penser que c'est suffisant. On pourrait penser que cela suffit.

Gustav : on se souviendra de nous ?

Mathieu : on se souviendra de qui ? Qui se souviendra de nous ? Nous nous souviendrons de nous. Nous nous souviendrons peut-être de nous.

Noëmie : on dirait une chanson. J'ai l'impression d'avoir déjà entendu cela dans une chanson. C'est une chanson chantée par une femme. Je ne me rappelle pas quelle femme. Nous souviendrons-nous de nous ? Oui, c'est une chanson.

Mathieu : c'est bien une chanson. Les chansons évitent que les jours glissent vers des phrases sans suite. Les chansons évitent que les jours partent pour des voyages imaginaires qui n'aboutissent jamais. Les chansons se souviennent toujours de nous.

Gustav : on pourrait fredonner des chansons. On pourrait finir l'année en fredonnant.

Noëmie : on ira où tu voudras quand tu voudras.

Mathieu : c'est un joli nom, camarade.

Gustav : vous n'avez pas le même répertoire. On ne peut pas chanter n'importe quelle chanson.

Mathieu : et toi ?

Gustav : un jour comme celui-là, il y a juste un an déjà.

Mathieu : Noëmie et toi, vous avez le même répertoire et c'est la même chanson. ...Mais moi j'ai le coeur aussi gros / Qu'un cul de dame damascène / O mon amour je t'aimais trop.

Noëmie : et alors ? Il y a un rapport ? 

Mathieu : oui. Il y a un rapport avec la chanson. C'est un poème d'Apollinaire. C'est le poème avec lequel Marie Laurencin a été enterrée.

Noëmie : toute la vie sera pareille à ce matin.

Mathieu : je ne sais pas si c'est le matin. Je ne sais rien de ce qui s'appellerait "toute la vie". Mais je sais que c'est fini.

Gustav : il va falloir que vous partiez. Il faut que vous partiez.

Noëmie : mais toi aussi tu pars, Gustav. C'est fini pour toi aussi.

Mathieu : nous ne saluerons pas. Nous ne dirons pas aurevoir. Il n'y aura pas d'applaudissements.

Noëmie : c'est trop tard pour les applaudissements.

Mathieu : mais qui aura le dernier mot ?

Gustav : partez.