avril 2008

 
1

D.
Je n'arrête pas d'écrire ces jours. Venise me revient en tourbillon dès que je suis à Paris, la ville évanouie, longée sans cesse par ses lidos, une Italie qui n'en revient pas.


Mathieu
Nous ne sommes pas allés à Venise. Il n'y avait rien d'autre que de la solitude.


D.
Nous sommes quand même allés à Venise. Sans cette interprétation-là, ce serait terrible en effet, ce serait une terrible solitude. Nous sommes donc allés à Venise. C'était notre temps de Venise, comme un infini.


Noëmie
Il n'y a pourtant pas ici de progrès à l'infini.


Gustav
Il y avait ce temps du désir enfermé. Le temps ne connaît pas de pause.

Noëmie
Poisson d'avril !
2
Noëmie
Et plus je mets de temps et de soin à examiner toutes ces choses, plus je trouve de clarté et de distinction dans la connaissance de  leur vérité.


D.
Et plus je mets de temps, plus c'est le temps inquiet.


Mathieu
Il n'y a pas de temps inquiet. Il y a juste le temps. Il n'y a rien d'autre. Avec un petit peu de silence, silence, silence, la vie s'achemine vers le silence.


D.
C'est comme tu veux.


Gustav
Sans le temps, mais avec le silence, je me suis promené. Je suis entré dans une église. Je suis resté caché derrière une colonne, espérant vaguement que j'aurai la grâce. J'aurais voulu retrouver aussi le froid de la colonne sur mon front. Et c'est ainsi que la journée se passe de trottoirs en trottoirs et tu regardes les dates et tu regardes le vent.

Mathieu
C'est bien.
3
Gustav
C'est sans doute bien. Je n'en finis plus de voir Paris et de comparer indécis cette idée, ces souvenirs et une Italie d'hiver qui me glace au souvenir. Et pourtant les journées restent blanches.


Mathieu
C'est le temps.


Gustav
Le temps dégradé.


Noëmie
Il est difficile, il est trop difficile de savoir vraiment ce qui se dit.


D.
C'est le moment pénible où les personnages comprennent qu'ils sont enfermés, qu'ils sont fixés là et qu'il va falloir qu'ils nouent puis dénouent quelque chose, quelque chose qui ressemble à une histoire, quelque chose qui puisse susciter de l'intérêt, car ils sont là.


Noëmie
Si au contraire il ne se rencontre en moi aucune idée qui soit telle, je n'aurai absolument aucun argument qui me rende certain de l'existence d'aucune chose différente de moi.


Mathieu
Tu habites le fil de ces textes et de ce temps qui me passe.

Gustav
Je ne sais pas de quels textes tu parles. On se retrouve dans le centre ?
4
D.
Je ne peux pas. Je dois écrire. L'éditeur me demande de lui envoyer quelques phrases, un plan, un chapitre. Je ne vais pas aller avec vous cette fois.


Gustav
Le contrat précise que tu dois rester avec nous. Il précise en fait que tu dois rester avec moi, comme Mathieu et Noëmie l'ont fait cette autre année, auparavant. Il précise aussi que tu dois écrire des histoires, faire Vivre des histoires hasardeuses et entrecroisées sans que jamais cela ne soit vraiment engageant.


Mathieu
Mais on ne sait pas quelles sont ces histoires. Jusqu'à présent, on ne le sait pas.


Gustav
Elles racontent qu'il y a d'autres hommes semblables à moi.


Noëmie
Nous sommes tous d'accord sur cela.


D.
Qu'est-ce qui fait dès lors que cette unanimité inquiète, étonne et puis inquiète, étonne et soit rendue suspecte ?


Gustav
C'est qu'il n'y a pas de rencontres. Il n'y a de rencontres que dans les rêves. Parfois dans les rêves de Mathieu.


Mathieu
C'est sans doute cette rencontre qui a été annoncée par le rêve de la nuit dernière.


D.
Mes personnages ne rêvent pas.


Mathieu
La violence.


Gustav
Viens. Ce ne sera pas très long ni très douloureux.

D.
Non, je ne peux pas. Je suis fatigué et je dois donc planifier.
5
Gustav
Je voudrais savoir, je voudrais comprendre ce que tu écris. Est-ce que tu écris sur nous ? Je crois que tu devais écrire sur nous car personne ne sait ce que l'on pourrait bien dire et faire.


Mathieu
Tu devrais écrire ce que l'on ne sait pas, ce que personne ne sait. la chienne du restaurateur du square est morte, un soir, à mesure que tout s'écroulait autour d'elle dans un bruissement que rien ne pouvait arrêter. Tu pourrais raconter cela. Tu pourrais raconter aussi un peu de temps qui bouge, se confond avec Venise, une marche sous la pluie, dans la couleur verte et mauve de la pluie vénitienne.


Noëmie
Tu pourrais écrire sur les gens, sur les autres, sur les autres hommes. Pour  ce qui est des idées qui donnent à voir d'autres hommes, ou des animaux, ou des anges, je reconnais sans peine qu'elles peuvent être formées par composition à partir de celles que j'ai de moi-même. C'est Descartes.


Mathieu
C'est comme si l'imagination ne devait jamais s'arrêter.


Gustav
Nous appuyons ton écriture avec des refrains, Comme une chanson, comme une mauvaise chanson. Mais il reste l'émotion. Il ne faut pas trop s'en inquiéter.

D.
Je vous remercie. Je ne sais pas ce que je vais planifier de cette fatigue. Je vais m'en aller dans le réel de l'action et je vais dormir peu et vivre vite et Je ne sais pas si je vais me souvenir longtemps du spectacle.
6
Gustav
Moi, je me prépare à plus de poussière. Pas besoin d'écharpe. Pas besoin de chapeau. Il faut laisser la poussière recouvrir les yeux, le corps tout entier, comme dans le voyage.


Mathieu
Qu'est-ce que tu as fait hier ?


Gustav
Comme le soir tournait à la pluie, je suis rentré et j'ai dormi.


Noëmie
Il est rentré.


D.
Mais il n'avait pas vu grand chose.


Mathieu
Il n'est pas venu.


Gustav
Le temps n'est pas venu.


Mathieu
De quel temps s'agit-il ?


Noëmie
Alors le résultat de cette question mal posée, de cette mauvaise question mal posée est édifiant, est très édifiant. Les personnages ne font rien.


D.
Est-ce une démission de penser, de laisser penser de laisser croire, de faire semblant de penser qu'ils vont faire, comme à leur habitude, juste ce qu'ils veulent ?

Noëmie
Cela viendra.
7
 

Noëmie
 

Car si je les inspecte plus à fond et si je les examine chacune de la même façon que j'ai hier examiné l'idée de la cire, je remarque qu'il y a seulement fort peu de choses que je perçoive en elles clairement et distinctement. Ils sont comme les choses. Nous n'en savons rien. Nous n'y pouvons rien.


D.
Ils sont dans un sommeil et les mots réveillent un peu le sommeil, l'agacent, l'aguichent, l'attirent vers le jour.


Noëmie
C'est encore une chance. Dans tous les cas, je reste là où je suis et je ne vais pas céder. Nous partirons ensuite tous ensemble. Il y a quelques vues, quelques perspectives qui me manqueront.


Gustav
Je me promène dans la ville, impatient sans impatience, bougeant bougé et indécis. J'essaie de me souvenir. C'est bien ce visage qui revient.


Mathieu
Jusqu'au matin. Ce sont bien les oiseaux que j'entends en rentrant.
8
 

Mathieu
 

Ensuite, Je ne me réveille que pour m'endormir encore jusque loin dans la journée qui me démange. Je commence la journée par des chansons de variété et des images d'Égypte dans la tête. Puis le temps s'accélère en petites choses à faire, savoir si le ciel est bleu encore, s'il pourrait pleuvoir avant la fin de la journée.


Gustav
Le temps de ce temps ne me plaît pas du tout. J'ai même un peu froid.


Noëmie
S'il se trouve vrai que le froid n'est rien d'autre qu'une privation de chaleur, l'idée qui me le représente comme quelque chose de réel et de positif sera dite à juste titre fausse.


Mathieu
On sait combien de temps ?


Gustav
Il n'y a aucune possibilité de se tromper. Il n'y a aucun moyen de savoir combien de temps.

D.
Alors il y a la ville, les grondements de la ville, nombreux, avec la stridence urbaine, aiguë, avec l'agitation urbaine, urbanisée, vive. , Les grondements de la ville ne livrent pas leur sens. Il n'y a pas de temps, il n'y a pas de sens.
9
Gustav
Je ne sais plus comment faire.


Mathieu
Ne plus jamais penser à autre chose. Aussi avec ferveur. Ce n'est même pas une intuition.


Gustav
Le bus faisait défiler Paris à contre jour.


Noëmie
Il s'agit de la question du voyage dans le texte. Le luxe de l'impression de quotidien dans le dépaysement.

D.
La fausseté matérielle.
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Gustav
Je suis revenu à pied à l'hôtel. J'ai bien regardé Le paysage de Paris. Le soleil et la pluie et le soleil encore puis la pluie.


Mathieu
C'est le centième jour de l'année. Mais sans doute est-ce encore un mensonge.


D.
Le texte défile et se dévide. Personne n'a dit que ce serait facile.

Noëmie
Mais ce ne sont que des idées. Ce ne sont que quelques idées, qui se mettent en marchent et puis qui s'arrêtent. De ces idées nous ne savons rien. Elles ne donnent aucune solution et la logique n'est d'aucune aide et les sens ne sont d'aucune aide. Ainsi, par exemple, les idées que j'ai de la chaleur et du froid sont si peu claires et distinctes que je ne peux pas apprendre d'elles si c'est le froid qui est seulement une privation de chaleur, ou la chaleur une privation de froid, ou si les deux sont des qualités réelles. Pourtant, ce sont tout aussi bien des idées sans qualité.
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Gustav
Ce sont des idées. Ce sont des rêves. Ce sont des rêves de la nuit. Ce ne sont même pas des événements. C'est incongru.


Mathieu
Puisque nos rêves de la nuit ne sont pas des événements, puisque la tendresse de nos rêves n'est pas relatée dans les journaux, alors la tendresse de nos rêves peut encore courir un peu.


Gustav
L'angoisse peut parler encore.


Mathieu
Cela est si amusant, le fantasme. Comme si c'était un jeu, comme si je jouais avec toi.


D.
Je ne reconnais pas le texte. Je ne reconnais pas mon texte, comme s'il était de quelque auteur différent de moi.

Noëmie
C'est un peu la nuit. Tout le soleil ne reviendra pas. Il va falloir que je rentre.
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Mathieu
Je pars bientôt moi aussi et vers d'autres découvertes amusées. Je vais rentrer avec toi. Regarde, le ciel se lave.


Gustav
Que faire pour déplier le présent ?


Mathieu
Il faut sans doute oublier le temps qui passe et refuser toute conversation sur les jours et leur course idiote.


Noëmie
Ces idées-là, il n'y a pas d'autre cause à leur présence en moi que le défaut de ma nature.


Mathieu
Tu es là toi aussi. Je me demandais si je devais justifier ta présence. Mais tu accomplis ta tâche. Et lui qu'est-ce qu'il fait ?

D.
Je fais ce texte. Je fais toujours ce texte, et Avant le texte, c'est déjà le texte. Et qu'est-ce qu'il y aurait après le texte, sinon le texte...
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Noëmie
J'ai déjà entendu ça.


D.
Je les pousse, je les tire, je les emmène comme un auteur sait emmener les personnages, comme il sait emmener ses personnages. Mais je peux tout aussi bien les laisser, les laisser là, les laisser comme on quitte une pièce en laissant le téléviseur allumé, comme on le laisse défiler ses images, ses pauvres images qui dès lors n'intéressent plus personne.


Noëmie
Tu ne le peux pas. Tu es aussi sous contrat comme je suis sous contrat. Tu dois continuer à être leur auteur. Tu dois continuer à faire semblant d'être leur auteur.


D.
Je les invente en partie. Il me semble que pour une part j'aurais pu emprunter à l'idée de moi même.


Noëmie
Nous sommes désormais en Inde.


Mathieu
Oui, nous sommes en Inde. Il faudra accepter cette porosité avec le monde, et les yeux constatent, et les oreilles constatent, et la bouche constate, et la peau, couverte ou dénudée, constate aussi la porosité, la grande fragile porosité avec le monde, avec le monde entier, entièrement, provisoirement le monde.

Gustav
Je me rappelle les corps qui se pressent sans encombres. Si je rassemble tout ce que je sais de ce pays, cela ne fait presque rien. Les lucarnes de la pièce renvoient toujours le même ciel de printemps. Je vais dormir tard.
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Mathieu
Si je partais maintenant, je n'aurais vu l'Inde, un peu, que la nuit et les gens me sembleraient des ombres et le pays entier comme une ombre lui aussi. J'aurais dû m'entraîner à l'Inde.


Gustav
Non, jamais. Ne pas accepter de s'entraîner, en prévision, par prévision, par prudence, par anticipation. Jamais avant un voyage, même de quelques kilomètres.


Mathieu
Tu vois, nous nous sommes laissé entraîner sans grande résistance.


Gustav
Je sais. Tu as enfin accepté de m'accompagner dans un voyage qui menace. Ton sourire éclaire la nuit.


Mathieu
Et toi ? Qu'en penses-tu ?


D.
Je n'en pense rien. J'écris.


Mathieu
Tu vas ainsi occuper tout l'espace et aussi tout le temps, nous laisser dans les souvenirs pour te réserver ce qui vient, ce qui pourrait venir ? Pourquoi ne fais tu pas comme Noëmie ?


D.
Je ne comprends pas ce que fait Noëmie.

Noëmie
J'acquiers les idées de durée et de nombre, que je peux ensuite transférer à n'importe quelles autres choses, à vous, au voyage, à l'Inde aussi, même à l'Inde.
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Gustav
Je ne connais toujours pas l'Inde. Mais c'est un petit bric à brac indien qui s'impose peu à peu au gré des promenades.


Noëmie
Étendue,  figure, situation et mouvement.


Mathieu
Dans la nuit des pauvres. N'oublie pas que tu dois donner le sens, tu dois indiquer la direction.


Noëmie
C'est pourquoi j'ai décidé de te laisser, de marcher seule dans les ruelles.


Mathieu
Ce n'est pas dans le contrat.


Gustav
Vous devriez arrêter. Vous n'avez pas vu que la journée était étale.

D.
Il ne s'agit ni de voir ni d'entendre, ni même de lire. Il s'agit que cela se passe.
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Gustav
 

Je me demande pourquoi tu m'as amené ici. Je croyais aller à Goa au Printemps, juste pour les plages et le vin goanais servi à grandes rasades dans les restaurants de la plage de Canangute. Nous sommes dans cette église. La commémoration se fête en boucle. L'idée de Dieu m'est assez étrangère.


D.
S'il n'y a pas Dieu, il y a les mots et les mots peuvent recoller l'âme effritée.


Noëmie
Il n'y a pourtant pas que les textes.


D.
Il n'y a certes pas que les textes. Lecture et écriture se repoussent à l'infini.

Mathieu
Il restera que la parole renaît.
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D.
 

Pour que la parole renaisse, il aura fallu pour cela que j'efface beaucoup de ces mots que j'avais écrits sans même y penser. Pourtant, cependant, rien ne vient limiter l'écriture si ce n'est cette idée bâtarde que l'on pourrait être lu et que l'on pourrait être aimé.


Noëmie
Et aussi tout autre existant.


Mathieu
Tout autre existant ? Ce serait oublier que Le temps des images vient, obscur, endormi un peu. Rien ne peut expliquer les images. J'ai beaucoup d'images. Je vis avec beaucoup d'images. Le plus souvent, le moins souvent, je classe, je range, je range, je classe, j'enferme, je plie, je déplie et je replie, le plus souvent, le moins souvent. Cela ne sert à rien.

Gustav
Vous pourriez arrêter ? Ce voyage n'a rien arrangé, rien dérangé non plus. Je suis à Badami. Je ne sais pas très bien où c'est. Vous continuez à parler comme si de rien était. C'est une bizarrerie que je ne pourrai sans doute pas expliquer.
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Mathieu
 

Je voulais aller à Bangalore, comme une fausse réminiscence. Mais c'était pour toi, pour que cette fausse réminiscence soit soudain ton souvenir. Je voulais aller à Bangalore pour que tu retrouves le souvenir. Il n'y avait jamais eu que cette destination, que ce retour, car les départs étaient sans différence, étaient indifférents.


Gustav
Je regarde les passants qui vont et viennent. La bonne conscience s'étale, la bonne conscience d'être du bon côté. La bonne conscience est un objet. Il y a autour de cet objet affreux quelque chose d'un défi faussement viril et agressif. Je pourrais me retrouver à me regarder en cet objet affreux de la bonne conscience.


Mathieu
Il y a une colline. Il y a la colline. La colline bleue, souvenir diffus. Et le souvenir est désormais parfait.


Noëmie
Toutes perfections qui, assurément, sont telles que, plus j'y applique mon attention, moins il me semble qu'elles puissent être venues de moi seul.

D.
Vous voyez... Quand on cherche bien, si l'on cherche bien, l'écriture se fait légère.
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Noëmie
Nous avons promis de reconstruire des souvenirs, de construire de nouveaux souvenirs. C'est ainsi que l'on peut continuer de rêver quand il n'y a plus de rêve.


Mathieu
Explications faciles. Nous avons un peu oublié notre mission depuis que nous sommes en Inde. Mais nous avons encore un peu de temps.


Noëmie
A maints égards, c'est encore le matin.


Mathieu
Dehors, le bruit n'a pas cessé.


Noëmie
Ce sont en effet des explications faciles.


Mathieu
Pour construire de nouveaux souvenirs, je me donne l'autorisation de piller le temps, ce temps imaginaire.


D.
Alors, il faut conclure. Il faut conclure encore. Nous allons prendre le train. La gare de Mysore est peut-être une gare de séparations.

Gustav
Vous faites des efforts pour mes souvenirs. Mes souvenirs font cependant moins d'efforts que vous.
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Mathieu

 


Tu ne te souviens pas mais la ville continue de penser à toi. Nous sommes venus à Madras, imaginant une ville entièrement recouverte de foulards bariolés et des promenades les yeux bandés. Tous les envoyés spéciaux de tous les médias du monde n'ont pas couvert l'événement. La ville est comme les souvenirs, c'est un endroit qui permettrait que nous nous perdions. C'est une idée de substance infinie.

Gustav
Cette nuit, je ne dormirai pas. Une nuit, une fois, une seule fois, je ne dormirai pas. Quant aux souvenirs, je ne sais pas vraiment, pas réellement, pas toujours, jamais, presque jamais.
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D.
 

Tu sais, c'est pour toi que j'écris. je t'écris des souvenirs et encore d'autres souvenirs. Tu sais, je m'adresse à toi, dans un monologue épuisant. Je regarde ta vie et il n'y a pas grand chose qui danse, et qui chante. Je trouve cependant du chant et de la danse et je les trouve dans l'écriture pour toi.


Noëmie
Il écrit et son écriture prend des risques, ceux de l'injustice, de l'emporte pièce, de l'erreur. Il écrit pour toi, parfois dans la contradiction aiguisée.


D.
De tout ce travail, il ne demeurera que des questions et de la lassitude.


Noëmie
Il écrit et alors le temps passe, infini.


Gustav
Il faut m'écrire alors des anti souvenirs. Vous savez que Je perçois le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière. Je ne perçois les souvenirs que par l'oubli et non par la négation de l'oubli.

Mathieu
So nice.
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Mathieu
C'est infini, nous sommes partis.


Gustav
Nous sommes presque comme ceux qui sont dans la vie. Regarde la ville. Hyderabad est comme les autres villes. La nuit de la ville n'est plus qu'alignements, à jamais.


D.
Il faut chercher la cause des petits traumatismes. Hyderabad : l'alliance des lettres qui composent le mot me laisse imaginer qu'il y aura trop de quelque chose, de tout. Mais je n'ai mangé que de la pizza, remettant à plus tard le texte que je dois absolument écrire, les textes que je dois absolument écrire.


Gustav
Je regarde les fils téléphoniques. Je regarde les gens qui téléphonent dans la nuit de leur téléphone mobile.  Personne ne peut penser que les mots qui traînent le long des lignes téléphoniques et des ondes si courtes qui chauffent les oreilles ne disent autre chose que le babil doux et trouble du désir mêlé au temps. Je ne connais pas le désir.

Noëmie
Comment, en effet, connaîtrais-je que je doute, que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque chose et que je ne suis pas entièrement parfait, s'il n'y avait en moi aucune idée d'un être plus parfait par rapport à quoi je reconnaîtrais mes défauts ?
23
Mathieu
Je n'ai pas pleuré.


Gustav
C'est normal. Malgré tout, le rythme de dégradation dans la mémoire de l'angoisse est curieusement rapide. On ne se souvient jamais de l'angoisse. Cela évite de pleurer.


D.
Nous devons retourner vers l'Inde. Ce voyage est un voyage pour se détourner de l'angoisse.


Noëmie
Je l'ai remarqué un peu plus haut à propos des idées de la chaleur et du froid.


D.
Vous me fatiguez. Noëmie... Tu n'es pas obligée tu sais d'ânonner Descartes à contre temps. Je peux aussi changer de genre et raconter l'histoire des personnages. Je peux écrire un article de journal, je peux faire une émission de télévision, un documentaire, un film, un court, un moyen, un long métrage. Je peux faire autre chose. Je suis en Inde. Je veux aller voir enfin les palais de misère que tu m'avais décrits et dormir aussi dans ces lits aux baldaquins soyeux. Je veux savoir ce qui fait cet argent et cet or.

Mathieu
Et si tu lisais le journal ?
24
D.
Le journal  n'offre jamais toutes les possibilités des mots. Il n'y a rien à dire.


Noëmie
Comme je l'ai dit auparavant à propos de l'idée du froid.


D.
Si tu veux. Si Descartes veut. Mais ici il ne fait pas froid. Jusqu'à présent, le temps maussade me rafraîchissait. Je ne s'ais plus comment m'animer un peu.


Mathieu
Nagpur, racontent les guides, c'est la porte du Livre de la jungle.


D.
Nous sommes allés vite. Le texte aussi se précipite.


Gustav
Nous sommes allés trop vite. Tout se mêle aujourd'hui. Le temps s'acharne à me perdre.

D.
Le temps se mêle pour faire plaisir à la littérature.
25
Gustav
Mais alors, il ne se passe rien. Pourtant, quelque chose a changé.


D.
Je ne crois pas que quelque chose a changé. Je regarde mes mots qui s'effacent à mesure qu'ils s'écrivent et personne ne les lit et personne ne va les rendre vivants à mesure de rien, à mesure du temps. Le temps ne change pas. Je regarde les mots. Ces mots sont dévoilés, ils sont dans les journaux, à la télévision. Je regarde. Je vois double.


Noëmie
Diplopie. C'est ainsi que cela se nomme le fait de voir double. Mais tout ce que je perçois clairement et distinctement de réel et de vrai est toujours unique et ne saurait être double.

Mathieu
Vous avez encore oublié l'Inde qui se joue de la géographie des vos mots et de votre pensée. De vos sentiments aussi. Nous devons aller vite. C'est une semaine tronquée qui s'annonce.
26

 


Gustav
Il faut aller vite mais je ne sais pas aller vite. Je ne peux aller vite que seul. Accompagné, je suis lent. Je me souviens d'avoir été seul dans des villes, déjà, et je me hâtais seul dans les rues à la recherche d'un hôtel. Je me souviens d'une journée en particulier. Je me souviens qu'il y avait des conversations. Puis je pense à autre jour et, quant à cette journée, qui a résonné de ces explications et de ces promesses non tenues, je n'en sais plus rien et je m'en moque. En fait, très vite, je ne m'en souviens plus. 


Mathieu
Cela n'avance pas. Ce voyage ne sert peut-être à rien. Je me sens vieilli déjà par la trop grande abondance de lumière indienne, et peu importe que je ne comprenne pas l'infini des tes absences.


Gustav
Je n'ai pas le temps de me rappeler. Chaque jour, je me dis seulement, encore un jour, encore une fois.


Noëmie
Mais il y a le printemps et ses vieux rythmes amoureux.

D.
Le printemps ne sert à rien et les journées n'ont aucun rythme.
27
Mathieu
Que fais-tu de ces journées sans jour ?


D.
Je garde l'expression "journée sans jour". Les journées en avion sont des journées sans jour. Je joue avec des mots que je choisis. Ce sont aujourd'hui des variations sur la gravité... grave, gravir. Et toi, Noëmie, que fais-tu ?


Noëmie
Je réfléchis aux oxymores. Aujourd'hui : solide et fluide.


Gustav
Dans l'avion, je me rappelle tout ce que je dois savoir pour vivre de nouveau en France. Je voudrais voir des photographies de la France pour rééduquer ma mémoire dévoyée.


Mathieu
Je tâcherai bientôt de retrouver quelques-unes de ces photographies sur mon ordinateur. Je te montrerai des photographies de Paris juste avant d'arriver, des photographies avec des drapeaux.


Gustav
Je voudrais des photographies de l'été, de Paris l'été. On va vers l'été, on retourne vers l'été.

Noëmie
Quand je lâche les oxymores, je retrouve l'oxymore absolue : l'amour. L'idée la plus distincte, c'est l'idée d'amour.
28
D.
Il faut toujours que tu te laisses encombrer.


Noëmie
Mais peut-être suis-je quelque chose de plus grand que je n'en ai moi-même l'intellection ?


Mathieu
Moi, je n'ai même plus vraiment le coeur à faire semblant.


Gustav
Un cantique.


Mathieu
Vous avez désormais des yeux plus aigus mais sans tendresse. Il faut être avec l'amour comme serait un grand voyageur dans un avion. L'avion vole, puisqu'il vole, et cela peut même laisser indifférent. Prendre le regard, accueillir le regard, garder le regard et comprendre que ce regard est déjà un événement, est déjà cela qui se passe.

D.
C'est comme une explication de texte.
29
 

 


Gustav

 


Oui, c'est comme une explication de texte, mais il n'y a rien d'autre à raconter. En effet, qui saurait ce qui s'estompe, ce qui s'efface, ce qui se voile dans l'immobilité floue du passé ? Qui pourrait le savoir ? Qui pourrait me rendre cette idée d'exister un peu davantage ? J'expérimente déjà que ma connaissance s'accroît peu à peu, et que je ne vois pas ce qui m'empêcherait qu'elle s'accroisse ainsi de plus en plus jusqu'à l'infini. J'ai détruit ces remparts et l'on peut en voir des ruines, dans un reste de ma mémoire, couvertes de graffitis et de mots crus mêlés à l'amour.

D.
Parfois, La fraîcheur des draps se substitue à ma raison. Puis une fois Les draps repliés., il n'y a plus que les corps, et il n'y a plus, presque plus, parfois presque plus de texte.
30
D.
C'est ainsi que j'ai proposé au texte d'aller ailleurs.


Gustav
Je crois que la pluie a recommencé à tomber en gouttes drues puis plus fines. Je vais pouvoir sortir, peut-être. D'habitude, je ne dois sortir que l'hiver. Le soleil me met en alerte.


Mathieu
C'est une alerte un peu jouée.


Gustav
Je n'aime pas le jour lumineux. Il est plus facile, plus rapide, il est plus simple, plus instantané, il est plus immédiat, plus direct, il est plus rassurant, en fait, de se plonger dans la nuit. La nuit est une tendresse sûre. La nuit est un passage à l'acte.


Noëmie
À supposer que ma connaissance s'accroisse par degrés et qu'il y ait en moi en puissance bien des choses qui ne sont pas encore en acte...

D.
Je ne connais comme acte que le texte.









Vers le mois de mai 2008