décembre 2008
1

D.
Nous n'avons jamais aucune adresse. Nous ne connaissons pas les villes. Parfois, seulement, je remarque une silhouette inconnue.


Mathieu
Tu connais Ispica.


Gustav
Je connais une autre Ispica, qui serait dans le passé, qui serait ailleurs, qui serait dans un songe.


Noëmie
Je remarque en effet maintenant une très grande différence entre les deux Ispica, celle du passé et celle d'aujourd'hui.


Gustav
Ispica ne me dira rien de plus.


Mathieu
C'est transparent.


D.
Ce n'est pas transparent. C'est comme si l'écriture, encore, se vengeait de ton oubli.


Gustav
Alors nous sommes dans un songe.

D.
Nous ne sommes pourtant pas un songe.
2
Mathieu
Nous ne sommes ni un songe ni dans un songe. Il y a parfois dans les songes un peu de tendresse rapide qui vient et qui va, qui se prend à rire.


Noëmie
Je me rappelles mes songes. Je relie leur perception sans aucune interruption à tout le reste de la vie. Il n'y a jamais de tendresse et je ne sais plus bien ce que ce mot veut dire.


Gustav
Déjà, tu ne sais plus. C'est pourtant ce que tu préfères.


D.
Nous allons prendre un peu de temps pour nous rappeler ce que la tendresse peut dire. J'ai pris un petit appartement à Avola pour fêter décembre.


Gustav
J'entends un peu ta voix mais je ne suis pas certain, pas vraiment certain de te comprendre.

Mathieu
Sur tout cela, quel est votre sentiment aujourd'hui ?
3
D.
Sur tout cela, je n'ai pas de sentiment. Je n'ai réfléchi que sur la déception.


Gustav
C'est clair.


D.
Je n'ai que les mots de ce carnet de voyage et je ne dois pas douter si peu que ce soit de leur vérité.


Mathieu
Il y a tant de déception. Et pourtant, c'était prévisible.


Noëmie
Mais tu sais, on n'écrit pas un texte, il se révèle.


D.
Je ne sais pas s'il s'est révélé. Je sais cependant que le texte va s'arrêter devant moi, et au moment où je le perds presque, je le continue encore, je le pousse un peu avec le pied et il continue à avancer.

Gustav
Le texte est comme ces mécaniques de jouet qui continuent de donner aux jouets cassés des soubresauts aléatoires et d'autres tressaillements.
4
Mathieu
Cependant, nous ne sommes pas non plus des jouets. Nous existons vraiment et je trouve cela très bien.


Noëmie
J'existe vraiment car je sais ce que je dis et je le comprends aussi. Je ne me rappellerais d'ailleurs pas un rôle qui ne consiste qu'à dire sans comprendre. Je ne peux pas en permanence analyser le texte de mes répliques avant de les dire. La nécessité de l'action ne nous accorde pas toujours de délai pour un examen si exact.


Gustav
Et si l'on va tout doucement.


Mathieu
Nous parlions de toi sans que tu le saches vraiment.


Gustav
Ne parlez pas de moi, je voudrais seulement voir la mer, seul et silencieux et dans votre silence aussi, dans ce complet silence que vous feriez sur moi.


D.
Ne vous disputez pas. je sais qu'il faudra bientôt balayer toutes les cendres de toutes ces histoires déchues. Je le ferai et vous laisserai le silence et le sens du silence. Je ferai cela l'année prochaine.

Gustav
C'est déjà un soir de l'année prochaine.
5
Mathieu
C'est un soir de l'année prochaine et il prend la couleur des murs. Nous sommes près de l'Etna et la chaleur de l'Etna ne demande rien.


Noëmie
Combien de temps encore, à regarder ce rien ?


D.
Je vous dirai un jour le but que j'ai poursuivi et quand vous connaîtrez la raison de mon projet, vous cesserez de craindre le rien, et le vide aussi.


Mathieu
Mais encore ?


D.
Je peux déjà vous dire que c'est pour cela que nous avons pris la route de l'histoire, route du souvenir et que nous racontons cette histoire, que nous entrons dans cette fiction.

Gustav
Mais moi je suis parti parce que je ne voulais plus être le support d'aucune fiction et cela, à jamais.
6
Mathieu
Il ne peut y avoir qu'une seule signification à notre voyage. Il va falloir arbitrer.


Gustav
Il peut y avoir plusieurs significations à notre voyage, comme dans un conte pour enfants.


Noëmie
Il y a au moins deux vérités et c'est à nous de comprendre et de montrer et aussi de démontrer ces deux vérités. Elles sont cachées mais elles sont presque toujours cachées.


Mathieu
Il pourrait y avoir deux vérités et même plusieurs si nous étions dans le début du temps. Mais nous sommes dans la fin du temps. Non pas la fin des temps, seulement la fin du temps qui nous est donné ici, pour ce voyage et pour cette fiction qui n'est pas une fiction.

D.
Mais nous sommes encore dans le temps en train de se faire. Je me promène encore comme si c'était le début du voyage et je remarque des démarches, des solitudes qui se cachent. Je savoure le calme encore qui volette autour de moi. Je me promène le long de la dernière baie, jouant gentiment avec le paysage magnifique. C'est encore le tout début de l'histoire.
7
Mathieu
C'est encore le début de l'histoire mais je n'ai aucune conviction que l'on saura dire ce qui s'est passé.


Noëmie
On peut tout oublier mais on ne saurait toutefois proposer cela.


Gustav
Il n'y a plus de voyages dans ma mémoire.


Mathieu
Je crois pourtant que tu te souviens encore. Il faut seulement que tu arrêtes le compte à rebours de ta mémoire.


Gustav
Il n'y a plus de voyages et il n'y a plus de souvenirs de voyages. Il n'y a que de nouvelles absences.

D.
J'ai essayé de faire un texte de ces voyages et des absences de tes souvenirs mais c'était une hallucination textuelle.
8
Mathieu
C'est vrai. C'était tard, c'était trop tard, rien ne disait plus que tu pouvais revenir à la mémoire. Dès lors, est il vraiment nécessaire de continuer toujours cette marche insensée qui ne dit plus rien ?


Gustav
Si je n'ai plus de mémoire, je peux essayer le rêve. Sa connaissance est plus facile que beaucoup d'autres.


Noëmie
Je ne me sers pas de toi pour rêver. Rien ne dit que le rêve ne se nourrit pas de la mémoire.


Mathieu
Rien ne le dit vraiment, en effet. Je crois savoir que tu es déjà venu ici.


Gustav
J'y suis venu souvent. La dernière fois, je n'y étais pas venu depuis plusieurs années et je ne reconnaissais déjà plus rien.


Mathieu
J'y suis venu aussi une fois. C'était dans les années soixante.


Noëmie
Je crois que nous n'allons nulle part.

D.
Ils ne vont nulle part, pas même dans une boucle qui les conduirait à revenir, à revenir vers ce qu'ils ont dit, vers ce qu'ils ont fait.
9
Mathieu
Je crois que je ne supporte plus ce temps d'allers et de retours, d'allers lents et de retours brusques, en arrière, à toute allure, en arrière.


Noëmie
Mais il y aurait plus simple. Nous pourrions rechercher toute la mémoire de toutes les vies.


Gustav
Et moi je pourrais crier avec les âmes mortes de destinées oubliées.


Mathieu
Je n'entends pas ta voix.


Gustav
Mais encore ?


Mathieu
J'entends le vent. Le vent joue avec le plateau calabrais de Vibo Valentia, courageusement, lui.


Noëmie
Nous ne nous souvenons pas par des raisons tirées seulement de notre propre esprit.

D.
Et parfois notre propre esprit est sans raison aucune.
10
Mathieu
Notre propre esprit, sans raison aucune ignore que le temps passe.


Noëmie
Les sentiments veulent lui prouver de toutes leurs forces la vérité du temps qui passe, mais ils n'y parviennent pas.


Gustav
J'y parvenais parfois avant le début de ma nuit.


Mathieu
Et dans tes nuits, il y a encore la question du sommeil. 


Noëmie
Toujours et encore le sommeil. Il y a le rêve aussi et il y a dix ans, le rêve était plus fort.


Gustav
Je crois que le solstice arrive et que mes souvenirs rallongent.

D.
Tu as perdu le souvenir et ton souvenir me manque pour écrire ce texte.
11
Gustav
Nous sommes juste à la frontière folle du nord italien, quand le sud cesse d'être le sud dans une mémoire troublée. Je ne me rappelle rien d'autre.


Mathieu
Tu te rappelles un peu mieux sans doute que tu ne le penses.


Noëmie
Je sens que la critique pointe.


Mathieu
Il n'y a pas de critique. Il faut réapprendre le sens des mots et regarder mieux et plus longtemps.

D.
Le sens, les mots... Personne jusqu'à présent n'a pu démontrer ces deux points.
12
Mathieu
Je ne sais pas si les mots peuvent vraiment résoudre toutes sortes de difficultés.


Gustav
Il y a la difficulté de la mémoire et il y a la difficulté de la vie et avec la fin annoncée, de la mémoire et de la vie, vient aussi la nostalgie, revient la nostalgie.


Noëmie
Cette difficulté-là, je l'ai enfin attrapée. et de cette difficulté-là, je ne sais rien encore. Je me promène encore, mais je vais trop lentement, enfermée dans la lenteur et avec une envie froide de prendre le froid avec moi.


Mathieu
Pourtant les rues ont marqué tout leur attachement aux promenades nocturnes et à leurs déambulations imprécises.

D.
Ce n'est rien, c'est bientôt Noël.
13
Gustav
C'est bientôt Noël et plus que quelques jours enfin, avant que la nuit soit vraiment longue.


Mathieu
Je ne sais plus ce que tu dis vraiment. La nuit, c'est ce que tu préfères vraiment maintenant.


Gustav
Mais il y a aussi le jour qui arrive et dont je ne saurai rien.


Mathieu
Et puis la vie qui passe et ses espoirs déçus et ses espoirs à venir. Je regarde les passants qui ne savent rien. Pourquoi sauraient-ils que je voyage pour une ombre ?


Noëmie
Mais vous allez voir. J'ai des idées et j'ose maintenant les proposer pour de très certaines et très évidentes démonstrations.

D.
Je veux bien des idées, certaines et démontrées car je n'ai pas d'idées, ni certaines, ni démontrées.
14
Mathieu
Ce n'est pas possible que tu n'aies plus d'idées.


D.
Je ne sais pas pourquoi il faudrait encore que j'en revienne aux explications habituelles.


Noëmie
Tu vois, tu pourrais parler un peu plus librement. Je le propose vraiment.


D.
Cessons de parler de nous. Nous sommes à Agropoli et Agropoli cherche encore Enée et la mer se couvre certains soirs de toutes les voiles de la mythologie. Nous pouvons avoir l'ambition d'ajouter de la mythologie à la mythologie. Je sais seulement que le temps revient.

Gustav
Moi je ne sais rien d'autre que ce désir de froid.
15
Mathieu
C'est le premier jour de froid ici. Il faudrait faire attention.


Noëmie
Il faudrait encore davantage faire attention et avoir pourtant un esprit entièrement libre de cette attention.


Gustav
Je vais aller dormir puisque c'est comme ça.


Mathieu
Je vais me promener. Ce sont encore des lumières et des sons qui me font échapper à ton absence et je m'échappe vraiment.

D.
Moi je rentre à l'hôtel, accablé de désoeuvrement, sans texte et sans phrases parce que mes phrases ne contiennent absolument rien.
16
Mathieu
Que dis-tu de tout cela, et de ton silence aussi ?


D.
Je ne sais pas moi.


Gustav
Je peux refuser l'oubli. Je me rappelle le matin dans le froid encore plus fort.


Noëmie
Entre l'oubli et la mémoire, il y a le souvenir, il y a en outre cette différence entre le souvenir et l'impression du souvenir.

D.
Nous devrions arrêter de voyager et rester un peu dans la réalité des jours. C'est la voiture qui rend inquiet, qui ferme les regards, entièrement.
17
Mathieu
Nous ne pouvons pas arrêter de voyager. Ce n'est pas maintenant qu'il faudrait qu'il se passe quelque chose.


Noëmie
Selon les dernières mesures, il s'est quand même passé quelque chose. Mais il ne peut pas se passe quelque chose qui en vaille la peine si vous ne m'aidez pas.


Gustav
Et puis... Je te regarde. La nuit est plus sombre soudain. Je retrouve ta dureté.

D.
La nuit est plus sombre. Elle vient comme une attente, comme une attente dure. Nous sommes une variation à l'infini.
18
Mathieu
On ne sait pas ce que l'on fait et on ne sait plus ce que l'on ne fait pas, n'est-ce pas ?


Gustav
Même pour vous, il n'y a pas vraiment de souvenirs.


Noëmie
Moi je ne doute pas qu'il se passe bien quelque chose.


Gustav
Il se passe quelque chose comme l'attente de catastrophes sans appel. La mémoire devient encore floue.

D.
S'il se passe quelque chose, ça va finir par lâcher.
19
Gustav
Alors on verra plus tard.


Mathieu
Plus tard, il n'y aura plus personne au monde. L'idée est un peu désagréable. tant de fatigues fatiguées pour une disparition programmée. Je pourrais pleurer.


Noëmie
Cela n'empêche pas le temps de passer.

D.
J'ai changé. Toi aussi.
20
Noëmie
Je n'ai pas changé. J'en ai assez. Je ne veux plus répéter les mots d'une histoire incompréhensible puis rester silencieuse le reste de la journée.


Mathieu
Tu te souviens de ton impatience quand tu voulais vite rejoindre d'autres lieux ?


Noëmie
Il y avait alors trop d'espoir. C'est vous-mêmes qui l'avez éteint.


Gustav
C'est si émouvant.


Noëmie
C'est comme si j'avais perdu la vie et c'est comme si je devais revivre et c'est comme si je devais réinventer la vie.

D.
Il n'est même pas, même plus nécessaire de commenter, de s'interroger.
21
Mathieu
Tu peux commenter malgré tout, seulement pour annoncer la suite du texte, seulement pour en donner un avant-goût.


Gustav
Tu ne peux pas nous laisser comme s'il fallait s'arrêter, comme s'il fallait s'arrêter bientôt, à la fin du voyage.


Noëmie
Je sais que ce ne sera que le soir, que le dernier soir que je comprendrai vraiment le voyage. Ce sera encore la nuit. Ce sera le temps de la fête.


Mathieu
Déjà le plaisir de la route s'efface. Déjà, il n'y a plus vraiment de voyage.

D.
Je voulais arrêter mais vous ne voulez pas. J'ai donc une autre idée.
22
Mathieu
Quoi ? Il n'y a presque plus rien à dire.


D.
Dans la soirée qui arrive, tu regarderais ces mots comme un nouvelle lecture. Ce serait un texte nouveau pour une histoire nouvelle.


Noëmie
Je m'en vais aussi bientôt. Je ne vais pas rester plus longtemps à Orbetello. Je n'ai plus de temps pour les histoires, et même pour les histoires nouvelles.


Gustav
Le froid dérange un peu. Je vais toujours à Orbetello en hiver, regarder les bateaux qui partent un peu plus loin, Venise sans canaux, ville sans joie qui se rapproche lentement de la terre. Je veux bien rester ici.

D.
J'avais prié, dans ce discours, tous ceux qui trouveraient en mes écrits quelque chose qui soit digne d'être repris de daigner m'en avertir. Face à l'avenir, on peut faire le pari, c'est facile de faire le pari face à l'avenir, que certains ont eu raison, auront eu raison et que d'autres ont eu tort. Certains auront eu tort de rester à Orbetello, d'autres d'écrire de nouvelles ou de vieilles histoires.
23
Mathieu
C'est curieux, c'est amusant. Il continue d'écrire son texte, la journée entière passée dans les souvenirs, toujours et encore.


Noëmie
Il n'y a non plus rien d'autre qui lui appartienne effectivement. Le texte se cache un peu, pas trop. Et pourtant, ça doit continuer et pourtant ça continue, comme si c'était le dernier jour de quelque chose, comme s'il fallait se dépêcher avant que quelque chose ne meure.


D.
J'ai commencé à écrire quand j'ai compris que j'étais une chose pensante.

Gustav
Et moi je ne me souviens de rien et son texte ne m'aide en rien au souvenir.
24
Mathieu
Cette écriture, c'est du bricolage.


D.
Je sais que je pourrais avoir l'idée d'une chose plus parfaite.


Noëmie
On peut choisir les phrases que nous voulons garder et puis choisir les phrases que nous voulons jeter.


D.
Il ne s'agit pas de telle ou telle phrase. Il s'agit plutôt de retrouver de très anciennes empreintes de pas.


Mathieu
Avec toi.

Gustav
Nous sommes arrivés loin de l'été étrusque et des étranges rassemblements sur les plages. J'ai pu distinguer un peu de la campagne alentour. Elle ne me dit rien de plus que l'absence définitive du souvenir.
25
Mathieu
C'est en parlant davantage que les souvenirs pourraient revenir.


Noëmie
En parlant doucement pour ne pas réveiller les fantômes.


Gustav
Je me souviens de la zone industrielle et commerciale de Calenzano ou de Capalle. Ce sera peut-être mon seul souvenir. C'est mon cadeau de noël. Est-ce vraiment un souvenir ? Je ne sais.


Mathieu
Ce n'est pas si important.


Gustav
Je croyais que c'était important. Je tentais encore d'entretenir un peu d'amitié. Rien ne m'oblige à me souvenir. Je ne m'étais obligé qu'à être avec vous.

D.
Vous ne pouvez pas vous chamailler ainsi en utilisant des arguments empruntés aux lieux communs. Importants ou pas importants, les souvenirs sont ainsi, que l'on s'en souvienne. Je me souviendrai que nous avons appris hier la mort d'Harold Pinter, parrain avéré du projet des personnages.
26
Mathieu
Si même Harold Pinter est mort, nous ne savons plus très bien désormais ce qui nous oblige, si nous sommes obligés, si nous avons été obligés.


Noëmie
Nous avons pourtant toujours su que nous étions comme un texte enlevé de toute carte, incompréhensible et infini.


Gustav
Cela ne nous oblige en rien au devoir de mémoire.


D.
Je pense à d'autres voyages.


Mathieu
Encore.

D.
Celui-ci ne va plus durer longtemps. Je me méfie désormais de ces pages qui recèlent une fin. Nous n'avons d'autre obligation que de ne jamais terminer ce texte.
27
Mathieu
Et les mots ne nous manquent pas, ne nous manqueront jamais, même si nous n'avons pas construit d'histoire.


Noëmie
Cependant, après une première expérience, il faut changer de sujet, j'en suis certaine.


D.
La route ne m'a pas semblé longue et nous avons encore toutes les plages, toutes les routes.

Gustav
De ce voyage d'une année, je me souviens d'une course qui ne s'arrête pas et de mots qui sont jetés comme on jette des pierres dans l'eau, avec un peu de jeu, un peu d'oubli et puis rien.
28
Mathieu
J'ai l'impression d'avoir déjà entendu cela dans une chanson. Une de ces chansons dont on fredonne le début sans se soucier de comprendre la suite.


Noëmie
Les chansons relèvent d'un autre imaginaire.


Mathieu
Tu ne manques jamais une occasion de chicaner.


D.
Une chanson peut être quelque chose de ferme et de durable.


Gustav
J'ai marché dans le froid, sentant comment il peut encore mordre. Je suis désormais décidé à revenir à Paris.

Mathieu
Il ne faut pas craindre le froid. C'est terminé aujourd'hui.
29
Gustav
Il ne fait plus très froid mais la pluie est partout sur la côte ligure, elle imbibe la fin de ce voyage.


Mathieu
Quand je regarde la pluie, je n'y vois plus qu'une grande douceur.


Gustav
Tu fais semblant. Tout fait semblant. J'ai quelque raison de douter du froid et de la douceur de la pluie. On dirait une chanson.


Noëmie
Un jour comme celui-là...


D.
Il y a juste un an déjà...


Gustav
Je regarde la vie et ce voyage défavorablement. J'ai des raisons pour cela.


Mathieu
On ira où tu voudras quand tu voudras.

Noëmie
Moi aussi j'ai des raisons de ne plus douter et il se peut que je réussisse à en persuader aussi d'autres par les mêmes raisons que celles qui m'ont persuadé.
30
Mathieu
J'ose espérer qu'il viendra difficilement à l'esprit des autres quoi que ce soit.


Gustav
Tout peut devenir doute et même le temps qui passe. Regarde, plus personne ne semble croire à ces années qui passent. Mais le soir revient encore pour que je puisse repartir dans les rues de Bordighera.


Noëmie
Cependant, il ne faut pas laisser dériver le temps.


Mathieu
On peut même douter de son corps. Et ces mains elles-mêmes, et tout ce corps, mon corps, quelle raison pourrait-il y avoir de les nier ?


Noëmie
Cependant, il faut douter de son corps pour pouvoir imaginer ce que peut être l'esprit.

D.
Mais on ne peut pas douter du texte. Même cette année qui s'achève et qui dit que le désespoir existe est devenue un texte, qui va s'arrêter et qui va continuer sous un autre forme, sous une forme infléchie et l'ailleurs du texte, sans doute, reprendra sa place.
31
Mathieu
Il doit bien y avoir un peu de sens qui se cache dans tous ces mots de toute une année. Ce n'est pas non plus complètement stupide, ce voyage, ces paroles. Il y aura toujours des objections.


Gustav
Descartes dirait qu'il ne faut rien dire avant d'avoir examiné l'ensemble de ces objections et de leurs solutions.


D.
Moi je vais continuer le texte. Je n'évoque pas l'année écoulée, le texte n'est pas rétrospectif, déjà rétrospectif, ni même introspectif. Mais à présent en tout cas c'est avec des yeux éveillés que je regarde cette feuille.

Noëmie
Quant à moi, je suis sur le balcon tiède du studio de l'hôtel Le Corbusier de Marseille. Je pars dans un voyage qui pourrait bien continuer longtemps. C'est la vie devant moi maintenant qui est là.