juillet 2008
1

Gustav
Nous sommes arrivés à Piriac et nous n'avons pas encore parlé beaucoup de la Bretagne, préférant demeurer à contre sens. Pourtant la Bretagne devrait nous poser toute une série de questions.


D.
C'est le pays du rêve et c'est idéal dès lors qu'il s'agit de s'engager dans la réalité.


Mathieu
Je ne me rappelle rien de la Bretagne, c'est le souvenir qui se rappelle. Ainsi, porterons-nous silencieusement le souvenir.


Noëmie
C'est curieux comme le souvenir oublie tout ce qu'il ne connaît pas avec assez de transparence. Il est aussi superstitieux qu’amateur de règles et de règlements.

D.
Il faut oublier parfois le souvenir. C'est ce qui fait que des conversations qui s'étouffent.
2
Mathieu
Avec ou sans souvenir, nos conversations s'étouffent et il n'y a aucune procédure particulière en cas de défaillance.


Gustav
Nos conversations sont à éclipse. Nous pourrions parler de l'éclipse d'août 1999. Du passé, de mon passé de comédien et de personnage, Je me souviens seulement que j'étais un personnage souvent en colère, souvent irrité.


D.
Nous pensions que pour retrouver la mémoire et l'irritation et même la colère, il fallait retrouver le goût de partir, le goût de voyager. Mais c'est bien impossible de prévoir tes allées et tes venues dans les mots que je vous lance.


Noëmie
En effet, aussi probables que soient les conjectures qui m'entraînent d'un côté, le seul fait de savoir que ce sont seulement des conjectures, et non des raisons certaines et indubitables, suffit à pousser mon assentiment du côté opposé.


Gustav
Je devrais accepter la mer et la Bretagne, le commentaire du temps qu'il fait, un peu de mazout dans les cheveux, un peu de suie. Je devrais accepter.


Mathieu
Je devrais accepter.


Noëmie
Je devrais accepter.

D.
Je devrais accepter.
3
Gustav
Nous pourrions accepter. Cependant, il va falloir lutter encore avec la ville qui s'endort sans joie.


Mathieu
Nous pourrions faire l'annonce de l'arrivée d’un bateau de Venise, Cela la réveillerait peut-être.


Gustav
Il aurait été arraisonné au milieu de sa course


D.
Un bateau de Venise. Et quelle serait sa couleur ?


Gustav
Ce ne serait pas un vrai bateau. Ce serait l'histoire d'un bateau de Venise.


D.
Un jour, cependant, une histoire a déclenché une tempête.


Mathieu
Ce serait l'histoire d'un bateau de Venise dans la la tempête. Ce serait faux. Mais nous y croirions.


Noëmie
Je l'ai suffisamment expérimenté ces jours-ci, quand j'ai supposé qu'était absolument faux tout ce que j'avais auparavant tenu pour vrai et cru avec la plus grande force.

D.
De quel texte s'agit-il ? Un roman ? Un scénario ?
4
Noëmie
C'est juste une fuite de circonstance, sans perspective autre que d'oublier. Une fuite, toute la vie et je me garde bien de porter un jugement.


Mathieu
Quand elle ne sait plus quoi faire, quand elle renonce.


Gustav
Je ne savais pas que cette ville avait tant de souvenirs. Elle a même des souvenirs de nuits de chaos. Elle se lance des défis mais des défis que l'on n'achèverait pas.

D.
Je dois écrire cela. Je n'ai pas beaucoup le temps de réfléchir.
5
Gustav
La ville est un lieu où l'on se toise plus que l'on se regarde. Je préfère la mer, non pas la plage, mais la côte, une côte rocheuse et je marche au bord de l'eau à peine tourmentée.


Mathieu
Et si le vent s'était levé désormais ?


Gustav
La ville a un impact sur nos mémoires, impact sur nos imaginations, impact sur nos craintes. La mer nous rappelle la vie. Il n'y a pas d'images de la mer. La ville est un amoncellement de rues.


Mathieu
Et le spectateur regarde des images. Il ne faut plus être spectateur.


Noëmie
La ville est le lieu des itinéraires. Il faut toujours tourner à gauche ou bien tourner à droite et en allant au hasard, je me dis que c'est bien sur la vérité que par hasard je tomberai.

D.
Je ne connais pas bien la mer alors que la ville était dans mon imaginaire et je ne le savais pas
6
Gustav
La ville imaginaire, c'est Venise. Nous pouvons encore une fois aller à Venise mais je ne sache pas que les chemins de Venise sont encore ouverts à l'aventure. Nous resterons à Saint-Nazaire. Il y a des paquebots. J'étais à Saint-Nazaire pour le lancement du Queen Mary 2. Je me rappelle l'avoir suivi jusqu'au bout des yeux et attendu le soir.


Mathieu
Il y a aussi tous ces vieux bateaux, comme des souvenirs, et la rouille douce, et la douleur. Il y a ces paquebots dépecés, comme une ville déglinguée.


Gustav
Je vais rester là. Je vais rester là au moins jusqu'à demain, au bout de la jetée.


Noëmie
Reste la peine de ne pouvoir rester avec toi, jusqu'à demain. Je sais qu'il s'agit d'un usage non correct du libre arbitre. Je sais qu'il s'agit d'un manquement aux règles de notre récit. 


D.
Nous nous sommes donné la contrainte d'être ensemble, de rester ensemble comme nous étions ensemble pour l'éclipse d'août. Mais si tout tout se tient prêt, puisque les volontés sont nées, ont grandi, soudées pour que nous nous séparions, nous pouvons tout aussi bien nous séparer.


Gustav
Nous n'étions pas ensemble pour l'éclipse d'août 1999. Nous allons donc inéluctablement demeurer ensemble maintenant, à Saint-Nazaire.

D.
Je l'écrirai donc ainsi.
7
Gustav
Qu'est-ce que tu vas écrire ? Tu n'oublies pas que nous sommes réunis et que nous voyageons afin que je puisse retrouver la mémoire.


Mathieu
Il y a ce trouble et il est difficile d'admettre que ce trouble, c'est la perte de la mémoire. Cette perte de la mémoire, cette amnésie, ce temps de l'éclipse ne s'interrompt qu'avec le sommeil.


Noëmie
Le sommeil est un soi avec soi, une installation bleutée qui se passe de la mémoire. Ou alors elle se fait toute petite, elle rêve.


D.
Et encore...


Gustav
Je dors sans mémoire. Je dors sans rêve. Je n'ai en effet aucune raison de me plaindre.

D.
Il pleut.
8
Mathieu
Oui, il pleut, et nous voulions traverser le pont ensemble, nous donner rendez-vous et bien nous tenir à tous les bastingages.


Noëmie
Nous voulions le faire tout de suite. La volonté ne consiste qu'en une seule chose.


Gustav
Sauf si ça l'arrange. Nous ne traverserons pas le pont de Saint-Nazaire. Je n'apprendrai rien.


D.
Chaque jour l'histoire écrit de nouvelles dates qui nous laissent regarder la ville.

Gustav
Qu'importe les autres lieux puisque tu ne m'en parles pas.
9
D.
Je ne parle pas des autres lieux parce que le narrateur n'est nulle part.


Noëmie
Pourtant, tu es avec nous. Je ne me trompe pas. Que je me trompe ou que je ne me trompe pas n'a d'ailleurs strictement aucune importance.


Mathieu
Le narrateur est avec nous. Il n'est pour autant pas le centre. Mais il est visible.


Gustav
Il est parfois invisible, mais c'est un accident et quel récit faire alors de l'accident ?

D.
Vous êtes d'une finesse incomparable. Je suis nulle part et je suis avec vous et si je m'absente, ce sera pour une autre promenade, une autre fois. Pour toutes les promenades, c'est moi qui imagine avec patience toutes les approches.
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Gustav
Est-ce que les promenades peuvent parfois exténuer l'angoisse ? Il m'arrive de me promener avec mon angoisse et quand j'arrive, le temps passé à mourir me regarde, perdu. Il y a de petites routes et des fossés luisants, la campagne et des paysages qui s'ouvrent et qui se referment. Je ne vois plus rien que la peine.


Noëmie
C'est l'angoisse, la raison formelle de la fausseté et de la faute. Et ce n'est pas le contraire.


Gustav
Qui peut dessiner le cône d'ombre de l'angoisse et l'effacer ensuite ? Vous êtes tout occupés à jouer le simulacre des vacances.


Mathieu
Il a essayé de le faire. Il a même fait procéder à une répétition générale. Mais c'est difficile. Tu ne te laisses pas faire.

D.
Pour sortir de l'angoisse, je me le rappelle bien, il faut sortir de l'observation permanente du temps qui passe et qui n'a pas besoin pour passer d'être sans cesse observé. Ensuite peuvent venir d'autres images, des images qui ne prendraient pas pour base, pour base commune, une posture romantique, romantique parce que nostalgique, nostalgique parce que mélancolique.
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Mathieu
Un peu de peur, de nostalgie, de mésentente, de mots qui s'effondrent les uns sur les autres. Le souvenir, la mémoire.


D.
Tous ces événements passés qui encombrent la mémoire... Il semble impossible de procéder à un récolement suffisamment efficace pour que le sens soit donné.


Noëmie
Je me souviens parfois de choses que j'aimerais oublier. J'aimerais alors avoir vraiment la liberté d'accorder ou non mon assentiment à certaines choses. La liberté totale.


Gustav
Je vois que la machine fonctionne. Et l'on ne comprend rien. La journée ne passe pas, les pas s'ajoutent aux pas, la promenade est longue, désolée entre les champs qui commencent à jaunir doucement.

Noëmie
Aucun de nous n'est jamais pressé.
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Mathieu
Nous pourrions visiter un château. Nous pourrions même habiter un château et le faire visiter.


D.
Je pourrais imaginer des visites décalées, déformées, changeantes, modifiées, des visites où le guide montre les éléments épars de l'émotion, les éléments dispersés du souvenir, les éléments morcelés qui fabriquent la nostalgie d'un moment et d'un lieu.


Gustav
Il y aurait des gens qui passeraient du matin au soir. Il y aurait toutes ces pièces les unes derrière les autres. Il serait dès lors impossible d'imaginer une vie silencieuse.


Noëmie
Je ne sais pas si j'aimerais cela. Je n'ai jamais habité dans un château. Or, il ne faut jamais juger d'aucune chose sans en avoir une claire et distincte intellection.


Gustav
Déjà, quand je rentre de promenade, je suis presqu'évanoui... Je ne peux imaginer faire visiter un château.


Mathieu
Rien n'est décidé. Le texte n'est pas paru au JO.

D.
Il n'y a aucun texte à faire paraître. Le narrateur a disparu.
13
Mathieu
Comment pourrions-nous conjurer l'angoisse de la journée, cette angoisse comme les volutes de l'air chauffé de cette journée sans grâce ?


Gustav
C'est désormais la nuit et c'est la pleine lune.


Mathieu
On peut voir très bien le pont ferroviaire qui enjambe la rivière. Il faut désormais, après le jour, conjurer l'angoisse de la nuit.


Noëmie
Nous pourrions compter. Nous pourrions compter les mots, les phrases. Nous pourrions compter les artistes et chercher vainement, jusqu'à l'épuisement le nom d'un peintre devenu très célèbre.


D.
Nous ne compterons pas. Compter, c'est compter les jours et c'est compter les nuits, c'est décompter le temps, c'est décompter le temps qui reste, qui demeure le temps.


Gustav
Et c'est donc admettre que nous ne sommes pas éternels. Cependant, aurions-nous été plus parfaits si nous avions l'éternité ?

Noëmie
Je reconnais sans peine que j'aurais été, en tant que j'ai le statut d'un tout... Plus parfaite sans doute et cependant, pas plus éternelle.
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Mathieu
Descartes dit aussi : "Je n'ai aucun droit de me plaindre que Dieu ait voulu que je tienne dans le monde un rôle qui n'est pas le principal et le plus parfait de tous." Et nous ne cessons pourtant pas de nous plaindre.


Noëmie
Nous nous plaignons parce que nous sommes les enfants de l'utopie. Nous sommes comme des enfants qui ne connaissent pas encore les images. Certaines de nos parties ne sont pas exemptes d'erreurs alors que d'autres le sont. Pour autant nous imaginons des utopies parfaites.


Gustav
C'est pourquoi nous aimons Venise et qu'il n'y a que Venise qui vraiment nous apaise. Je ne me demande jamais qui me regarde passer dans les ruelles de Venise. Je cherche les marchés et je sais que les fruits feront des collines. Et je sais enfin que le soir me rendra une solitude bleutée.

D.
Nous ne sommes pas à Venise mais à Redon, en Bretagne et nous irons ce soir au banquet républicain organisé dans la cour de la mairie. Je ne sais plus très bien qui nous y a invités ni pourquoi. Nous y transporterons les utopies et les solitudes bleutées et notre air de Venise, et même un peu d'Orient. 
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Gustav
Notre air de Venise... Nous avons le même regard circulaire et rapide. Nous avions ce regard-là dans les rues de Venise. Les enfants couraient autour de nous puis nous poursuivaient parfois, sans aucun cri. Personne n'enquêtera jamais sur notre silence à Venise, sur ce silence qui est comme le deuxième sens du mot éclipse.


D.
Il ne faut pas utiliser le mot jamais. Il ne faut pas utiliser le mot toujours. Je me les interdis.


Noëmie
Je les utilise souvent mais il est vrai que je ne peux me garder des erreurs
Mais pourquoi faut-il bannir le mot toujours ?


D.
Le mot toujours est un mot terrible, de la famille des mots qui mentent.

Mathieu
Utiliser le mot toujours, c'est déjà porter un jugement et il faut se garder de porter un jugement.
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Mathieu
Nous trichons avec les voyages. Nous trichons avec la vie.


Noëmie
Nous trichons pour perdre. C'est ce que nous faisons toujours et j'expérimente en moi cette faiblesse, ce silence plus grand.


D.
Mais tricher, c'est aussi expérimenter le possible du monde.


Gustav
Cela s'apprend.


Mathieu
J'ai été un temps un maître qui initiait les novices. Je me suis depuis fait pardonner.


Gustav
Pardonner ? Ce serait croire qu'une innocence perdue puisse se racheter.


Noëmie
Nous pourrions faire un vrai voyage, avec des falaises blanches.

D.
Je pense à tous les autres voyages.
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Gustav
Tu penses à quels voyages ?


D.
Je pense d'abord à Venise. Mais la ville aux canaux me prend mes mots. Puis je pense à la Bretagne un jour d'été quand le granit vibre, la lumière abasourdit. Puis je ne pense plus à rien, et surtout pas à l'été, l'été qui brûle, l'été qui fatigue, l'été qui embrume l'esprit de chaleur.


Mathieu
Et que fais-tu des souvenirs de voyages ?


D.
Ils sont dans une boîte bleue. Ils forment ce vieux réseau de clients fidèles qui me fournit en mots et qui les transforment.


Noëmie
L'écriture est sans doute la plus grande et principale perfection de l'homme.


Gustav
Je ne sais pas écrire. Et puis qu'écrire sur ce monde qui s'échappe et qui ne se comprend plus ?

D.
Tu as raison. Je voudrais écrire autre chose. Je voudrais pouvoir écrire des chansons, savoir écrire des chansons, des chansons que l'on fredonnerait, parfois doucement, parfois à pleine gorge.
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Mathieu
Un chant peut réparer le temps. Le chant est un réparateur.


Gustav
Le temps poudroie et il n'y a pas de réparateur de sens. Il ne peut y avoir rien d'autre que cette absence.


Noëmie
Parfois, ce qui devrait apaiser inquiète.

D.
C'est sans doute pourquoi nous nous promenons en Bretagne. Je comprends mieux les landes et le sens plastique des mégalithes anciennes. Pour combler cette absence, il y a des nuages, en petite quantité. Nous irons au château de Largoët. Montre-moi le plan.
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Gustav
Il n'y a pas vraiment d'absence. Ce n'est qu'une éclipse. Il y a nécessairement toujours quelqu'un. Il y a toujours une parole, un rire, même un sourire parfois.


D.
C'est facile. Mais parfois je vagabonde et j'écris alors des textes que vous ne connaissez pas. Vous demeurez dans l'absence.


Mathieu
Tu gardes bien tes secrets, tes histoires amères et ce pli de la bouche quand tu prononces certains mots et le rythme de tes phrases ralentit, l'hésitation se fait presque perceptible.


D.
J'hésite parfois mais il est absolument impossible que je me trompe puisque je ne le veux pas.


Noëmie
Il oublie encore qu'il peut s'agir d'autre chose que ce qui se gouverne par la volonté.


D.
Je préfère garder mes textes secrets plutôt que de nourrir les commentaires, les plaisanteries, les conversations, le manque de conversations, le manque de plaisanteries.

Gustav
Tu nous laisseras toujours vraiment sans sommeil.
20
Mathieu
Tu es notre écrivain et peut-être même notre auteur mais tu ne proposes que d'attendre avec toi une éclipse qui ne viendra pas, qui ne vient jamais, qui ne peut pas venir.


D.
Vous souhaiteriez que j'écrive une histoire dont vous seriez les personnages. Vous souhaiteriez que j'écrive une histoire et qu'elle vous soit dédiée. Mais il faut refuser les histoires. Vous pensez que l'histoire va venir, comme s'il suffisait d'avoir placé les éléments de l'intrigue.


Gustav
Il n'est pas utile de connaître l'intrigue pour que naisse une histoire. Il n'est même pas nécessaire qu'il y ait une intrigue pour cela.


Noëmie
Une intrigue, je sais que c'est ce qu'il me faut éviter pour ne jamais me tromper.

Mathieu
Je suis allé me promener cette nuit dans Vannes, avec moins d'entrain que tôt ce matin, la nuit de Venise et de Vannes mêlées dans un souvenir confus. J'ai fini la nuit sur un trottoir du quartier. Est-ce que cela suffit à faire une histoire qui vous échappe ?
21
D.
Il est préférable de ne rien ajouter.


Gustav
Je n'ai plus assez de mémoire. Je voudrais donc une histoire que je ne pourrais pas entièrement garder en mémoire.


Noëmie
Je me rappelle une histoire comme celle-ci. Nous sommes à Carnac. Je regarde les mégalithes alignés en vain, vers un sens indescriptible, me rapprochant et m'éloignant dans une agitation choisie. Puis je ne sais plus rien de l'histoire, sauf le sourire qui crispe le soir.


Mathieu
Ton histoire est comme un rêve. Ton rêve est le produit de ton inconscient et Lacan fait de l'inconscient un langage. Personne ne parle le langage de l'inconscient.

D.
Je l'atteindrai en effet à coup sûr.
22
Mathieu
J'ai parfois trouvé la manière de conclure le pacte des braves avec l'inconscient.


Noëmie
C'est à quoi je vais dorénavant consacrer un soin scrupuleux.


Gustav
Comment faire ? Pile ou face, droite ou gauche, il manque toujours un pont, un passage, un plan. Mais puisqu'il y a le pacte...


D.
Il faut avancer sans souci du vrai ni du faux.


Noëmie
Cela ressemble à ces promenades que nous faisons en Bretagne. Je me perds et ne retrouve plus la mer occupée à jouer avec les roches de Magouero.


Mathieu
Toujours l'intrigue, l'intrigue de cette histoire, l'intrigue qui conduit à l'éclipse pourra se dérober. Et malgré tout je suis heureux.

D.
Heureux dans la solitude bleue du cône d'ombre.
23
Mathieu
Heureux, vraiment ?


D.
Heureux, certainement bien qu'éprouvant, comme Barthes à la fin de sa vie, mon délaissement. J'y reviendrai peut-être une autre fois.


Gustav
Je fais des ronds en Bretagne, comme dans l'eau des souvenirs. Est-ce que l'on se rappellera ce voyage ? Est-ce que je me rappellerai, moi qui suis désormais sans mémoire ?


Noëmie
On se rappellera sans aucun doute l'excitation du départ, comme une défaite, comme un oubli ; la déception.


Mathieu
On se rappelle toujours comme le monde marque l'inquiétude et les menaces dans les rues.

D.
Se rappeler n'est d'aucune utilité. Il faut tout oublier.
24
Gustav
J'oublie et c'est facile d'oublier encore davantage. Il fait curieusement chaud, la chaleur tue les souvenirs.


Noëmie
On ne peut rien obtenir de certain avec les souvenirs. or, il faut voir si l'on peut obtenir quelque chose de certain.


Mathieu
Moi je regarde la mer et j'oublie moins. La mer me fait penser au temps. Ses paysages me manquent souvent. Ce sont les herbes courtes et piquantes des marais salants qui me manquent le plus. j'y suis loin et le regard qui passe. Je pourrais y attendre l'éclipse de la fin du siècle comme j'ai attendu celle de 1999, dessinée en événement.


Noëmie
L'éclipse n'avait pas fait événement en 1961.


Gustav
Moi je voudrais prendre mon essor. Prendre son essor, c'est partir en tournoyant. Mon éclipse serait mon événement.

D.
Et vous êtes absents. Et vous m'êtes absents. Mais cela ne me fait plus rien, l'absence des personnages, leur absence au monde de la fiction, leur absence, leur éloignement de la diégèse.
25
Gustav
Nous ne sommes pas vraiment absents. Nous sommes seulement souvent en état d'éclipse.


D.
C'est sans doute ce qui fait que j'observe sans voir l'éclipse des personnages, votre éclipse, cette éclipse qui ne vous appartient pas vraiment, comme vous vous ne vous appartenez pas vraiment. Je ne comprends plus rien. Le monde entier est une masse indistincte et les idées que j'ai des choses sont aussi indistinctes que le monde.


Noëmie
Et pourtant non. Nous marchons. Nous repoussons cette envie de s'arrêter plus longtemps.


Noëmie
Et pourtant non. Nous marchons. Nous repoussons cette envie de s'arrêter plus longtemps.


Gustav
Je rêve au sable.

Mathieu
J'essaye quant à moi de me souvenir pour vous et le souvenir bleuit toutes les couleurs.
26
Gustav
Le souvenir et l'éclipse bleuissent les couleurs. Je me rappelle maintenant. Je frissonnais.


Mathieu
Tu te rappelles l'éclipse et tu ne te rappelles pas cet été-là, les soupirs d'accents, de scansion dans le soleil de la ville. Je t'ai alors pris en photo et c'est cette photo dont je te parlais.


Gustav
Je ne me souviens d'aucun voyage. Qu'est-ce qu'un voyage ?


Noëmie
Il suffit de réfléchir juste un peu. Ce sont des figures, situations, tous les mouvements locaux qu'on voudra, et à ces mouvements toutes les durées qu'on voudra.

D.
Certes, mais alors, le rythme devient évasif. C'est sans doute pour cela que je n'arrive plus à retrouver le rythme amusé du voyage de cet hiver. Et pourtant, de ce rythme, j'étais le seul à pouvoir répondre.
27
Mathieu
On dirait un roman. C'est peut-être juste un mauvais roman. Nous sommes peut-être seulement les personnages d'un mauvais roman.


D.
Je vous regarde et c'est comme la première fois que je vous découvre avec dans la voix même l'inquiétude toujours là. Cependant, je me tourne pour la première fois vers des choses qui étaient bien en moi depuis longtemps.


Noëmie
Un roman, c'est l'éternité posée, protégée dans une cosmogonie accueillante.


D.
C'est aussi ce qui peut autoriser tes cris.


Gustav
Et le cinquième personnage ?


Mathieu
Personne ne sait ce qui lui est advenu.

D.
Il n'y a jamais eu de cinquième personnage.
28
Noëmie
Il pourrait pourtant y avoir un cinquième personnage. Je trouve en moi d'innombrables idées.


Mathieu
Il pourrait y avoir autant de personnages que de figures sur le Pardon de Tronoen, cette générosité de la pierre.


D.
Ce n'est pas le nombre de personnages qui va modifier la rotation de la Terre, qui va de tremblements de terre en tremblements de terre. Il n'y a aucune chance que cela puisse aller plus loin.


Gustav
Je voulais me souvenir et essayer enfin de comprendre l'émotion de ce roman, puis trouver le lien étroit qui se dissout aussi entre se souvenir et revivre.

D.
Justement, ce n'est pas un roman.
29
Noëmie
Alors ce n'est pas un roman. Il y a pourtant à coup sûr une certaine nature ou essence ou forme déterminée de cette figure, immuable et éternelle.


D.
Le roman n'est pas une figure immuable et éternelle. Parfois, je dis au revoir avec la main aux voyageurs pressés, comme les enfants. C'est déjà une histoire mais ce n'est pas un roman.


Gustav
Dans les romans, il y a la question du temps et aussi la question de la mort, qui voudrait que le temps s'arrête et le temps ne s'arrête pas, et le temps passe tranquillement.


Mathieu
Peu importe que ce soit un roman ou non et peu importe même que ce soit une histoire. Je me suis promené dans Quimper. Il fallait que je me rappelle les chemins aux ombres multiples. La journée se donne du soleil. Je suis saoulé de chaleur lourde.

Noëmie
C'est le signe scientifiquement prouvé du réchauffement de la planète.
30
Gustav
Je ne crois pas au réchauffement de la planète. C'est un rêve.


Mathieu
Justement, ce qui fait l'humanité, c'est le rêve. C'est pourquoi nous avons passé tous ces jours en Bretagne car c'est la mer qui donne les songes.


Gustav
De la mer, je me rappelle plus la poussière que les rochers et plus l'odeur des herbes coupées que celle du sel. Je préfère parfois l'obscurité de cette chambre triste.


D.
Il y a toujours cette affinité de la couleur avec l'ombre. Peu importe les sens et les organes, parce que j'ai vu quelquefois des corps qui étaient sans aucun rêve.

Noëmie
Puisque nous abandonnons le roman, nous pourrions essayer la chanson. Est-ce que cela vous arrive de chanter, de prendre des chansons, de prendre une chanson depuis le début, depuis le début de la chanson et de chanter jusqu'à la fin, jusqu'à la fin de la chanson ?
31
Gustav
Le plus souvent, les chansons d'été racontent que l'été ne dure pas, que l'été va finir, que l'été annonce l'hiver. Comme dans la chanson, il y a le ciel, le soleil... et puis la mer, l'eau qui retombe en vaguelettes le long des rochers.


Mathieu
Je suis dans la nuit de l'Atlantique, sans douceur.


Noëmie
C'est un bon début de chanson. Ce serait l'été.


D.
Est-ce que cela vous soigne vraiment ? Je peux en effet imaginer d'innombrables autres figures. que je peut mettre devant vous comme un rayon de supermarché quand on ne sait pas ce que l'on voudrait manger, quand on ne sait pas ce que l'on aurait le courage de manger.

Mathieu
Nous ne sommes pas malades. Moi, seulement, Je me sens las, parfois, l'été, à aller au soleil, puis à revenir encore sous le soleil.