juin 2008
1

Mathieu
Tu ne te souviens pas ? Je t'avais fait un cadeau. Tu n'aimes pas les cadeaux.


Gustav
 
 

 


Je n'aime pas les cadeaux. Je me souviens même d'en avoir refusé, d'en avoir laissé derrière moi, oubliés, comme ça, pour que les autres ne prennent pas des souvenirs, n'imposent pas des souvenirs, des attaches que l'on retrouve ensuite, quand c'est trop tard, quand il y a déjà de la poussière. C'est aussi pour cela que j'aime voyager seul. Personne ne vous fait de cadeau lorsque vous voyagez seul. Je vais dans les petites villes. Je baguenaude à l'écoeurement, touché parfois par les vieilles photographies, un peu de pause vendue, les habits du dimanche, la raideur pour ne pas bouger et la mort dans les yeux en noir et blanc, l'oeilleton qui ne se referme pas. Je n'en ai ensuite aucun souvenir. Je n'aime pas les souvenirs, ce sont des guetteurs sombres.


D.
Moi je fabrique des souvenirs. J'en ai fait une profession. C'est une profession et une occupation aussi. J'agence entre eux les souvenirs et je m'aperçois qu'il y a d'infinies possibilités.

Noëmie
Pour moi les voyages sont des paysages. Ici, en Bretagne, je regarde la mer et l'ombre sur le ciel, oubliant ce début de larmes, et le jour qui change et le beau temps qui s'évanouit. Je ne suis plus si triste. Ensuite, j'expérimente qu'il y a en moi une certaine faculté de juger. Je regarde une silhouette et la silhouette disparaît peu à peu.
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Je marche le long de la mer, comme une promenade sans but, mais les mots viennent un à un, inventant une histoire de goémon, un peu de vert et de sable mêlés sur une peau abrasée, les embruns déçus.


Mathieu
Ce devait être une journée calme. C'est une journée d'excitation.


Noëmie
Ce devait être une journée calme. Il ne me semble pas que je puisse jamais me tromper. Je me souviens de soirs où nous hantions la ville surchauffée. Nous passions notre temps à mêler les mots, mêler les voix, mêler les idées.


D.
Vous marchez le long de la mer mais une marche n'a jamais fait un chemin, n'a jamais produit en soi de cheminement.


Gustav
Nous marchons toujours dans l'attente et à la recherche de l'éclipse, totale ou même annulaire. Mais l'éclipse annulaire lorsqu'elle est observable, sera donc très basse sur l'horizon.

D.
C'est sombre.
3
Gustav
Origine des azimuts : Sud.


Noëmie
Je ne décèle aucune cause d'erreur ou de fausseté, me gardant bien de me montrer.


D.
Tu cherchais les éclipses. Tu étais sans doute là, c'est maintenant ton genre.


Mathieu
Tu voulais aller dans les petites rues et croire que la vie est possible. Tu vas recommencer ? Tu vas retourner sur la scène ?

Gustav
Je ne retournerai pas sur scène. c'est un lieu où la mémoire déjoue ton existence même.
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Mathieu
Tu vas donc rester dans la ville. Tu vas rester à Brest. Nous sommes à Brest pour quelques jours.


Gustav
Je me perds dans Brest. Je ne saurai pas raconter ce que j'ai vu dans les rues des villes. Les grues grincent parfois mon nom. Tous les autres mots sont lourds et répétitifs. Il y a la police dans la ville et la police regarde toute la population avec ces yeux sévères, avec ces yeux soupçonneux, dubitatifs et anxieux. Puis j'ai quitté la ville. Je suis allé sans conviction me reposer dans une nature inconnue. Mais la campagne près de la ville n'est pas la campagne. C'est entre la ville et la campagne, entre le souvenir de l'enfance et sans doute rien.


Noëmie
"En tant que je participe aussi en quelque manière du néant ou du non-être", dit Descartes.

D.
C'est un voyage dont  chaque étape n'est pas datée. Et chaque étape est datée. Ce n'est donc pas un voyage, c'est un parcours.
5
Gustav
C'est un voyage. ce n'est pas seulement un parcours, et je ne sais pas ce que je vais pouvoir faire avec ce voyage.


Mathieu
Notre conversation s'appesantit de mots à mesure que le soir tombe. A Brest le soir tombe avec les brumes et les oiseaux qui crient une détresse incompréhensible. Les oiseaux crient comme un jour d'éclipse, comme ce jour où "Les extrémités des cornes du soleil étaient alors excessivement aiguës, mais sans déformations apparentes."


Noëmie
Penser l'éclipse, penser à l'éclipse est une erreur car, avec Descartes, je reconnais bien que l'erreur, en tant qu'elle est erreur, n'est pas quelque chose de réel.


D.
L'éclipse n'est pas réelle mais l'horizon est plus proche.

Gustav
Je me rappelle un voyage dans les rues des villes le lendemain d'une éclipse totale de soleil. Je me rappelle les rues, je me rappelle leur intimité.
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Mathieu
Les éclipses totales de Soleil sont surtout remarquables ; on passe dans un instant du jour le plus éclatant à une obscurité plus grande que celle de la nuit ordinaire, du moins plus sensible et plus frappante.
Jérôme LALANDE, Directeur de l'Observatoire et inspecteur du Collège de France en 1795.


Gustav
De cette image, bientôt, il ne restera plus un souvenir. Je suis seul.


Noëmie
Les éclipses trompent l'oeil. Je n'ai donc pas besoin pour me tromper de quelque faculté accordée par Dieu à cette fin. Tu te trompes et tu es seul.


D.
Tu te trompes et tu es seul mais tu voyages et tu voyages et tu te promènes.


Gustav
Je me promène encore et la Bretagne revient. Je suis au milieu d'une campagne cossue, douillette, qui étale sa soirée. Il n'y a déjà plus aucun souvenir d'aucune éclipse totale ou partielle.


D.
S'il n'y a plus de souvenirs, aucun souvenir, alors il reste des rues et la première qui viendra à l'esprit sera celle que, dans un premier temps, nous allons garder et nous en ferons le symbole de la rue, le symbole moderne de la rue moderne, nous la filmerons et ce film sera symbolique. Ce film sera le symbole de l'indistinct de la mémoire.

Mathieu
Tu verras quoi ?
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D.
Je ne verrai rien. Il n'y aura jamais que des rues tristes.


Noëmie
Et puis il ne s'agit pas de voir. Je vois les rues, je vois leur tristesse, je vois bien, mais pourtant cela ne me satisfait pas encore entièrement.


Gustav
Je ne vois rien non plus. Je vais avec le jour, avec la nuit, vers le solstice sans plus de résignation. Je ne sais plus pourquoi je voyage ainsi, les idées tournent un peu avec le surplus de bière.


Mathieu
Il s'agissait certainement de vider les rues et de pouvoir écrire les rues ainsi vidées.

D.
Mais ce texte-là reste et demeure inaccessible. Je ne l'ai pas écrit, ni même le suivant. Je ne sais plus écrire, mais je peux te parler.
8
Gustav
Ce ne sont que des mots qui passent, des mots qui partent. Moi je voudrais aussi des textes. Et il ne se passera rien, puisqu'il ne se passe jamais rien.


Mathieu
Et les rues pourraient aujourd'hui se remplir, pourraient même grouiller de monde, il ne se passerait rien.


D.
Un mois d'éclipse, il ne se passerait rien. 


Mathieu
Il aura fallu des tours, des chemins perdus dans la ville et le froid du vent après l'alcool pour que tu acceptes de me rejoindre, comme une doublure décalée, asynchrone, privée de quelque perfection.

Noëmie
Tu cites Descartes, maintenant ? La date sera connue, assez connue, assez peu connue, pas connue, et l'on voudra qu'elle ne soit pas connue. Tu cites Descartes, mais je ne sais pas à qui tu t'adresses.
9
Mathieu
Je cite Descartes comme si je voulais trouver le seul livre qui donnerait la seule réponse.


Noëmie
Car s'il est vrai que plus l'artisan est habile, plus les ouvrages qui viennent de lui sont parfaits... Je suis allée à la Bibliothèque de France Je suis frappée par la beauté du lieu, les sons couchés, les livres posés comme des reliques. J'ai lu des livres sur l'observation des éclipses, m'attardant sur l'aberration sphérique qui interdit au bord et au centre de l'image d'être nets en même temps. Dans l'intranquillité du vide, j'ai trouvé un peu de solitude.


D.
Tu la regardes avec un sourire, tu ne veux pas l'apprivoiser.


Gustav
Je la regarde.

Mathieu
Il est possible encore d'observer le réel, ce qui se donne comme réel.
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Gustav
Le réel... Il y a les rues et il y a les coins de rues, le coin des rues, qui est le fantasme du double, de la double vision, du double paysage, deux possibilités, deux pistes, parfois l'ombre ou le soleil. C'est le réel. Et puis cesse le réel quand il n' y a plus que l'idée de la rue, l'idée d'une rue vide ou, chez soi, le plafond mansardé de la chambre.


Mathieu
Moi, la plupart du temps, je me souviens de paysages sans importance.


Noëmie
Je regarde et je me trompe. J'écoute et je me trompe. Pourtant, il n'est pas douteux que Dieu aurait pu me créer tel que je ne fisse jamais d'erreur.

D.
Tout invite au calme aujourd'hui. Je cherche un petit restaurant avec des nappes rouges. La journée se détend et se tend au rythme de vos mots.
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Gustav
Vous croyez que vous allez tenir ? Le réel n'existe pas.


Mathieu
Je regarde le fort de Bertheaume, juste là, et nous pourrions jouer encore tant de jeux.


Noëmie
En appréciant cela avec plus d'attention, il me vient d'abord à l'esprit que je ne dois pas m'étonner...


D.
Quand j'ai regardé le ciel, il y avait plusieurs couches de nuages entrecroisées. Si je me rappelle le ciel de l'enfance et cette impression d'ennui qui ne m'a plus quitté, je peux aussi faire venir en moi cette odeur douce d'une campagne de jeunesse.


Gustav
Le soleil ne tourne pas autour de la terre. Il ne se passera jamais rien qui pourrait vous concerner vraiment.

Mathieu
L'ennui de la fête, la joie de la fête.
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D.
La fête, c'est être étonné d'avoir encore un corps. Après, ce ne sont que des commentaires et les commentateurs font assaut de futilité. Un corps... Et cela n'est pas toujours triste.


Noëmie
Un corps ? Pour quoi faire ? Puisque je sais déjà, en effet, que ma nature est tout à fait bornée et faible.


Gustav
Un corps ? Qu'as-tu encore imaginé pour donner au ciel cette couleur d'encre à mesure que le temps passe ? Un corps ? Mais regarder le ciel. Le ciel n'obéit plus.

Mathieu
Je suis allé à l'île Molène sur la seule petite route du village.
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D.
Je suis de plus en plus fatigué et je ne me reconnais plus dans les vitrines du Conquet, tout à leur préparation d'un été à venir...


Mathieu
C'est l'été, les fenêtres sont ouvertes.


Gustav
Nous sommes les enfants de l'éclipse.


Mathieu
Tu n'esquisses jamais de confidence, vraie ou fausse. Sans espoir de donner le sens là où l'absence de sens est la règle, est la règle définie et ce qui définit la règle.


Noëmie
Un ensemble de choses toutes imparfaites. Il me vient aussi à l'esprit qu'il ne faut pas envisager une seule créature quelle qu'elle soit isolément, mais l'ensemble de l'univers.

Mathieu
Je pense à tous tes gestes et à ta voix qui les accompagne.
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Gustav
Je ne sais pas ce que ça va faire.


Mathieu
C'est un peu le résumé de notre histoire, si je peux appeler cela une histoire. J'écoute plusieurs fois ta voix et toute ma solitude.


D.
Moi j'écoute la foule, Toute la foule occupée à justifier son désir. J'écoute la foule toute à son désastre et Maurice Blanchot rappelle que le désastre signifie être séparé de l'étoile.


Noëmie
Depuis que j'ai voulu douter de tout... Je ne vois plus rien.

Gustav
Et je peux alors penser à d'autres villes et ne rien en dire, et ne vous en rien dire.
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Mathieu
Il y a bien cependant une limite, il doit bien y avoir cependant une limite à cette immobilité, à ce silence.


Noëmie
La limite, c'est notre choix, c'est notre choix de choisir ou de ne pas choisir de comprendre. C'est à dire la limite de l'entendement et conjointement de la volonté.


Gustav
C'est donc la limite de l'espace sans limite qui témoignerait non pour le jour, mais pour la nuit.


D.
C'est la limite des corps.


Mathieu
C'est la limite du corps. Le pluriel est une approximation. Ton visage dément le corps trop sage.

D.
Le corps dans le paysage. Petit passage et la route défile. Un climat doux et amusé et amusé encore par les brumes qui délassent. Ces jours-là.
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Noëmie
Je suis toujours surprise par la feinte des messages. Tu évoques un corps dans le paysage et ce n'est que hantise et marches à travers la ville.


D.
Dans ce paysage, nous devions nous voir. dans un jeu d'étoiles, Envisagé dans ces limites précises.


Mathieu
Et l'on écoutera autre chose.


Gustav
Et cela n'intéresse personne.

Noëmie
Quant à moi, je ne fais que percevoir les idées sur lesquelles je puis porter un jugement.
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Mathieu
Un jugement ? Mais l'imaginaire échappe au jugement et il nous faut donner de l'imaginaire à l'imaginaire. Quand tu es en retard, je ne porte aucun jugement sur ce retard. Je t'attends en imaginant pour toi des jeux amusants.


Gustav
L'éclipse est l'imaginaire du monde, pourvue d'une géographie narrative. Des cartes précises ont marqué le passage du cône d'ombre.


Noëmie
Je ne sais pas si j'ai vraiment accès à l'imaginaire. Mais ce n'est peut-être pas négatif. Bien qu'en effet il existe peut-être d'innombrables choses dont il n'y a en moi aucune idée, on ne doit pourtant pas dire que j'en suis à proprement privée, mais que de manière seulement négative, je n'en suis pas pourvue.


D.
Mais l'imaginaire, c'est aussi le temps qui passe et c'est aussi le temps de l'écriture. Dans l'imaginaire de l'écriture, il n'est pas demandé d'aimer ou de ne pas aimer tel ou tel personnage, il n'est même pas demandé de préférer, il n'est même pas nécessaire de lire, d'écouter. Écrire. La force du geste, la sûreté du geste, la détermination du geste, la nécessité de ce geste.

Mathieu
Et le temps tarde. C'est une journée où le temps a tardé, toujours. Mais pourquoi cette solitude ?
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Gustav
L'éclipse. Elle s'avance disant le non dit, disant le dit, montrant son mensonge, étalant son mensonge.


Mathieu
Je ne sais jamais ce que tu fais et c'est fatigant. Je vais marcher dans Paris.


D.
Dans cette histoire, Je ne me souviens plus bien ce qui faisait quoi et ce qui faisait qui.


Noëmie
Nous pouvons encore choisir notre rôle. "Je ne peux pas non plus me plaindre de n'avoir pas reçu de Dieu une volonté, ou liberté de décision, assez ample et parfaite ; car, vraiment, j'expérimente qu'elle n'est circonscrite par aucunes bornes". Descartes.

D.
Je peux vous raconter ma vie, je peux faire ici ma biographie, une synthèse. Sans controverse, car Le mot controverse est le mot privilégié de la politique.
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Mathieu
Nous pouvons écouter ta biographie dans une voiture de personnage politique. La dernière fois que je suis monté dans ce type de voiture, je ne me souvenais pas que la voiture avait de tels sièges en cuir.


D.
Je me souviens de moments de lassitude à l'arrière d'une voiture avec des sièges en cuir noir.


Mathieu
Je ne me souviens de presque rien de la vie d'avant. Il n'y a pas de ligne rouge dans nos mémoires.


Noëmie
Et ce qui me semble tout à fait remarquable, c'est qu'il n'y a rien d'autre en moi de si parfait ou de si grand... que la mémoire...


Gustav
Il y a la mémoire et il y a l'oubli qui est l'éclipse de la mémoire. Les mots et l'éclipse, ensemble, sont ténus.


Mathieu
Il y a ta mémoire et la mémoire de toi. Il faut regarder. Il doit bien y avoir des traces de toi, le nom d'une rue, un brin d'air humide.

D.
La mémoire est comme une folie de vie en vie.
20
Gustav
Une folie sans raison. Tout est mémoire. Je me promène dans la ville, amusé par les rues et les jardins. Les rues sont mémoire. Les jardins aussi sont mémoire. Je regarde.


Mathieu
Toute une vie qui patine, qui chauffe. C'est un jour ordinaire.


Noëmie
Je regarde. Je ne pense plus rien de toi. Du fait même que je puis en former l'idée... je ne le fais pas.

D.
Je reflue et espère. Je regarde. J'évalue ma pensée. Elle est en moi tout à fait étroite et finie.
21
Mathieu
Oui, il suffit que je regarde un oiseau dans le ciel, une fourmi ou un être plus simple et plus petit encore pour mesurer une liberté plus grande.


Gustav
Je n'en sais plus rien. Je voudrais bien le croire. Je ne parviens plus à le croire. Je voudrais bien les croire. Je ne parviens plus à les croire. Je voudrais bien vous croire. Je ne parviens plus à vous croire.


D.
C'est cette violence qui l'a poussé à l'abandon.


Noëmie
Pourtant, il n'y a que la volonté, ou liberté de décision, que j'expérimente si grande en moi. Et la vie fait plus envie encore. malgré l'impression de kermesse désolée.

D.
La vie, la mémoire, ce sont  des mots qui viennent pour toi avant que tu n'existes.
22
Gustav
La vie, la mémoire, comment penses-tu que cela va tourner ?


Mathieu
Cela tourne lentement, comme une horloge d'une échelle presque galactique, entre le labyrinthe et le manège.


Noëmie
Il n'y a aucune nécessité à ce que nous comprenions. Nous nous portons à affirmer ou à nier, à rechercher ou à fuir ce qui nous est proposé par l'entendement.


D.
Moi, Je ne sais plus bien de quoi il s'agit. Nous étions ensemble à Rennes, avant cette petite nuit courte, empesantie par la chaleur, poisseuse, dansante, sautillante, et rieuse et criante. Et puis 'jai perdu ton nom dans la ville et tes pas et tes rires.

Gustav
Tu as perdu mon nom avant que ne commencent les rires et les promenades.
23
Mathieu
Je n'aurai jamais la force, jamais la force ni le courage d'imaginer encore pour toi un autre nom, d'imaginer encore ton nom dans l'énervement des jours et des nouveautés de ta vie.


Gustav
Il faudra pourtant choisir. Je ne suis pas seulement une illusion.


Noëmie
Je peux quant à moi choisir en liberté. Il n'est pas en effet nécessaire, pour que je sois libre, que je puisse me porter vers l'un et l'autre côté, mais au contraire plus j'incline d'un côté, plus je suis libre en le choisissant.


Mathieu
Je ne connais pas cette langue.


Gustav
Si tu crois que tes folies impressionnent les miennes. Je vais dormir. Le sommeil du soir m'a porté vers le sommeil.

D.
Et nous avons oublié que nous avions rendez-vous devant l'église de Bain de Bretagne. Ce n'était pas une illusion. Ce n'était pas un élément dramatique. Nous ne pouvions ni choisir ni imaginer. Nous devions juste nous retrouver.
24
Gustav
Nous ne pourrons pas nous retrouver si tu me lances de fausses pistes. Nous sommes ici pour que je puisse aller de nouveau vers l'avenir et tu me proposes toujours de tourner la tête en regardant vers le passé. Alors, je crois distinguer l'avenir et l'avenir se cache. C'est fatigant.


Mathieu
Tu ne comprends pas ce que procure la fatigue. Tu ne comprendras donc jamais cette indifférence que j'expérimente.


D.
Je n'aime pas lire les traces de la fatigue dans le texte. J'écris ainsi rarement le soir. Je ne suis plus le même le soir, dans la nuit qui ferme mes yeux.

Noëmie
La fatigue, la fatigue et le sommeil, et le sommeil aussi, sont une éclipse et l'éclipse peut faire pleurer.
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Mathieu
 

 


Je suis resté dans la fatigue. Je me suis promené, manquant m'évanouir parfois, comme si les masses de liquide de ma tête se déplaçaient soudain, laissant mon équilibre se remettre doucement. J'ai promené ma vie poussiéreuse, pleine de poussière, qui soudain se ramasse, qui soudain se contracte, en une seule douleur, en une seule douleur vive, une douleur ramassée.


Noëmie
La fatigue oblitère la puissance de vouloir. Puis le soleil revient.


D.
Cela n'a pas d'importance. Il faudra bien qu'il se passe quelque chose.


Mathieu
Je pense à toi qui noues et qui dénoues, noué, nouant, sans arrêt. Tu avais décidé de jouer l'inconsolable.

Gustav
Je ne sais pas ce qu'est la fatigue. Je pense que c'est parfois une consolation. Je pense qu'elle peut atténuer la douleur. Je sais qu'elle vient plus facilement avec le voyage et avec la mémoire. Et je n'ai plus de mémoire.
26
Mathieu
Il faudra que je pense un jour à te la rendre. Il me vient parfois que j'ai pris ta mémoire.


Gustav
Alors tu as pris aussi mes erreurs et mes erreurs de jugement. Tu as pris mon absence et rien ne détruit l'absence.


D.
Moi je pourrais te rendre le récit de ta mémoire mais je n'en connais plus la trame. Alors j'invente mais j'ai pourtant parfois raison.


Gustav
La course de ces jours me pèse sur la tête.

Noëmie
Quant à moi, très vite, je ne sais plus ce que je fais, je ne sais plus ce que je dis.
27
Mathieu
Et pourtant, tu es industrieuse et discrète.


Noëmie
C'était avant, quand j'avais l'intuition que la vie pouvait être tranquillement autre. C'est sans doute un petit plaisir sans lendemain.


Mathieu
Moi, je m'arrête de longs instants, pour ne rien manquer. C'est ainsi que je me trompe.


Gustav
Moi, je ne ressens rien. Et à cette absence, à cette éclipse des sentiments, correspond une absence, un affaiblissement de la volonté.

D.
C'est ainsi l'état dans lequel vous êtes. C'est ainsi votre état de personnages. Pour écrire, puis-je être conscient ou non de l'état des forces en présence quand il n'y a plus de force ni de présence ?
28
Mathieu
Après une trop longue succession de paroles, les mots sont empesés. Je ne sais pas s'il s'agit d'avoir de la force, du courage ou seulement de la constance, ou seulement de la patience, de la patience morne.


D.
Patience ou non, morne ou non, quand j'écris, quand j'écris vraiment, avec constance, quand je vous écris vraiment, je crois que la fatigue me quitte, ou bien, au moins, ou bien pour le moins, ou bien a minima, s'estompe.


Gustav
Tu crois que tu pourrais écrire, imaginer puis écrire des événements qui ne s'éteignent pas.


Noëmie
De tous ces mots, je crois que je n'ai retenu que leur accumulation.

D.
J'ai été sur ce point précis moins indifférent à l'accumulation de mots qu'aux promenades le long de l'estuaire de la Loire. Je suis allé sur la plage mais je ne suis pas resté.
29
Mathieu
Les promenades servent à inventer des souvenirs. Elles peuvent aussi imaginer la ville.


D.
Elles n'ont pour moi, dans mon travail d'écriture, aucun rôle particulier.


Gustav
Il n'y a que quand je me promène, quand je me promène vraiment, quand je me promène sans but, sans autre but que la promenade, il n'y a que dans ces moments, ces quelques heures chaque année que je sais que j'existe. Parfois, je m'arrête un instant, je laisse les yeux fermés. Quand je rentre, parfois, pendant une heure ou deux, j'arrive à comprendre ce que je lis.


Noëmie
Les conversation hésitent, vont et viennent et se marchent lentement les unes sur les autres. Elles parviennent toujours à leur but. Elles en reviennent toujours à l'existence, à la mémoire, à la mémoire qui invente l'existence. Elles en reviennent toujours à l'auteur.

D.
Je ne suis pas l'auteur qui a choisi votre nom.
30
Mathieu
Nous ne connaissons pas l'auteur.


D.
Vous n'êtes pas mes personnages. Je ne suis pas votre auteur. Une fois j'ai cédé à mes personnages en leur révélant mon identité. Ils sont partis et je ne les ai jamais revus. Ils sont partis dans le temps qui passe et qui tue tous les mots et le désir soudain, et le désir aussi.


Mathieu
Il est certain que dans la réalité, les corps font autre chose que ce qui s'écrit.


Noëmie
Réalité ou fiction, je suis indifférente à affirmer l'une ou l'autre.

Gustav
Dans la réalité comme dans la fiction, il n'y a rien d'autre à faire que de partir à la découverte lasse d'un monde fatigant. Il y a parfois une éclipse et l'éclipse dédouble la nuit, qui me bouleverse doucement.









Vers le mois de juillet 2008