mai 2008
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Mathieu C'est cette fuite que tu poursuis. Je le savais. Mais il n'y a pas que le texte. Tout autour, la rue bruisse.
Noëmie Il y a aussi la photographie.
D. Quand l'image revient, elle rejoue le même tour. L'image est toujours une solitude.
Mathieu Il y a encore le voyage. Il est image et texte. Rien ne saurait s'ajouter à sa perfection. Il y a le moment où rien ne viendrait à l'esprit que le départ docile, ailleurs.
Gustav Je ne comprends pas.
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Mathieu
 
 
 
 
Le voyage est un éloignement du sens vers un autre sens. Si nous restions encore, encore un peu, les mots perdraient tout leur sens, pourraient perdre tout leur sens. Mêmes des mots très simples, des mots très habituels comme le mot rue, comme le mot trottoir perdraient le sens. Il n'est pas nécessaire que je connaisse la ville à la pointe de chacun de mes doigts. Je penserais connaître la ville et je ne connaîtrais personne et surtout, je ne saurais rien de la tendresse de la ville, de la tendresse des êtres de la ville qui ne seraient dès lors plus que des êtres potentiels.
Noëmie Et enfin je perçois que l'être objectif d'une idée ne peut pas être produit par un être simplement potentiel.
D. Descartes, toujours. Les Méditations métaphysiques. Je ne l'avais pas rappelé depuis longtemps. Mais ce n'est pas pour moi important. Mon action sur le réel aura été minime.
Mathieu Le prochain voyage sera sans doute moins lointain.
Gustav Je voudrais savoir où nous allons partir. Je ne veux ni m'éloigner du sens ni m'en approcher. Je voudrais vivre un peu.
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Mathieu
 
 
 
Tu voudrais vivre. Tu voudrais être dans la chaleur magnifique de l'action. Tu voudrais vivre et tu poursuis ce rêve de paix intérieure et de soleil chanté qui ne vient cependant jamais. Tu voudrais vivre comme dans un feuilleton mais déjà, je ne me souviens plus du titre du feuilleton. La vie, ce n'est rien de cela. C'est parfois un petit voyage, la Bretagne où nous allons partir, c'est un peu de cidre sur les larmes.
Gustav Je suis décillé. Mais ces rêves ont aussi été nos rêves. Que faire, dès lors ?
D. Vous devez les oublier.
Gustav Mais quand je suis moins attentif et que les images des choses sensibles aveuglent le regard de l'esprit...
Noëmie Merci.
4 Mathieu Je ne savais pas que tu pouvais aussi citer Descartes. Ce sont comme des mots de miroir qui jouent.
Noëmie Et si nous partions aujourd'hui, de qui viendrait la décision ?
Gustav De moi sans doute.
Noëmie C'est moins clair. La citation est trop tronquée. Mais ce n'est pas mal joué.
Gustav Je n'ai que des impressions éphémères d'avoir bien joué ou d'avoir mal joué.
Mathieu Nous sommes sur le boulevard des théâtres.
Gustav On ne sait plus si l'on est dans un théâtre. Je reste ici encore un jour.
D. Quand tu croises mes mots, tu me croises. La journée a été très douce. Nous partirons demain.
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Gustav
 
 
Nous ne sommes pas encore partis. Le voyage, ce doit être une plus grande fête et aujourd'hui, La nuit est au plus sombre. Bientôt viendra le temps du départ.
D. J'aurais voulu partir aujourd'hui. Je ne sais plus que faire. Alors, j'invente des histoires qui ne sont pas à toi, qui ne parlent de personne et qui s'inventent des événements qui ne connaîtront jamais de suite.
Mathieu Nous allons disparaître.
D. Il n'est pas vraiment question de disparition. Nous pouvons décider nous-même de notre départ.
Noëmie Si je tenais de moi mon être, je n'aurais ni doute ni désir.
D. Tu as une âme de personnage.
Noëmie Tu sais que tes jeux m'ennuient.
Gustav Ne vous disputez pas. Après les disputes, Les visages graves se dévisagent et la honte bue, revient déjouée.
Mathieu C'est vrai que la nuit est au plus sombre.
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Gustav
 
 
 
C'est pour cela. C'est juste pour cela. Comme la nuit venait, je suis parti, impatient de sortir, d'imaginer une autre vie où cela ne se passerait pas de cette façon presque brutale, commandée, abrutie. Je sais que j'arriverai j'arriverai dans la nuit, incapable de distinguer, même la brume. Je vais essayer de changer, d'acquérir de nouvelles compétences de vie.
Noëmie Et je ne dois pas croire que peut-être les choses qui me manquent sont plus difficiles à acquérir que celles qui sont déjà en moi.
Mathieu Des mots.
D. Mais il n'y a jamais que des mots. Que peut-il y avoir d'autre que des mots ?
Mathieu Il y a autre chose que les mots. Il y a des événements qui ne sont pas uniquement des événements linguistiques. Il peut même se passer quelque chose. Une promenade. Une rencontre sur un chemin. Un salut, ce salut qui déjoue la crainte, la crainte obscure venue de l'enfance.
Gustav Et puis après il n'y a que les mots. Je sais qu'il y a de la solitude dans l'avenir.
7 Mathieu Il faudra beaucoup d'obscurité pour guérir. Les visages autour de toi sont figés depuis si longtemps.
Gustav Si du moins je tenais de moi le reste de ce que j'ai. Si je pouvais un temps quitter la certitude d'être dans un temps toujours perdu, le temps qui passe toujours perdu. Si je pouvais oublier maintenant. ce que je dois oublier et me rappeler ce que je dois me rappeler au lieu de faire systématiquement le choix inverse. Nous sommes partis et nous sommes de nouveau en voyage dans ce monde froid d'enseignes lumineuses naïves et agressives. Il ne se passera rien.
Noëmie Tu ne sais pas.
Gustav Je sais que je pars, et que je rentre ensuite, puis que je rentre avec la peine qui marque la peine.
D. Vous voudriez que j'écrive quoi ?
8 Mathieu Tu pourrais écrire des souvenirs d'enfance.
Gustav Je me rappelle un jour, la bille était restée dans la gouttière.
Mathieu Tu pourrais écrire que l'on ne change pas avec le temps.
Noëmie Je n'échappe pas à la force de ces raisons en supposant que j'ai peut-être toujours été tel que je suis à présent.
Mathieu Tu pourrais écrire que le temps passe.
Gustav Le souvenir des morts se dissout dans la mort. Il faut laisser loin le cortège de leur souvenir. Les dates ne disent pas davantage.
Mathieu Tu écrire un texte de promenade, une promenade de conversation et d'arrêts.
D. Mais je vous regarde jouer sans fin les jeux de la conversation et du commentaire. Je suis frappé par la présence intense de l'absence. Pour un peu, je ne pourrais plus écrire au contact de cette absence-là.
9 Gustav Je regarde toute cette absence.
Noëmie En effet, tout le temps de la vie peut être divisé en d'innombrables parties, dont chacune ne dépend en aucune façon des autres.
Mathieu C'est aussi comme le jour, comme le petit matin du jour, et la mort du petit matin dans la lumière.
Gustav Le terrain de la vie est ouvert tous les jours et libre d'accès. Mais ce n'est pas vrai.
Mathieu Regarde autour de toi. Ce sont les lieux qui te connaissent maintenant.
Gustav Pendant un temps, cela m'aurait inquiété, cela m'a amusé. Je ne voulais pas m'arrêter. Je voulais recommencer.
D. Il y aurait l'idée d'une éclosion, il y aurait l'idée que du texte viendrait soudain quelque chose de plus fort, une plus grande force, quelque chose qui retiendrait la main, qui retiendrait le souffle
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Mathieu
 
Aucun chemin ne part aujourd'hui. Je voudrais que l'on me relève. Je cherche la relève. Le souvenir même devenait absent.
D. Mais il n'y a pas de sens à donner qui puisse se donner tranquillement, qui puisse se donner sans trouble, sans troubler, sans se troubler.
Noëmie Si bien que la différence entre conservation et création n'est que de raison. Voilà ce qui arrive de tenter, dans le même temps, d'y croire ou de ne pas y croire.
Gustav Le vent des ponts de Cancale épuise encore tout souvenir. Je m'endors calme dans l'orage qui menace.
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Mathieu
 
 
Je ne sais pas qui tu es vraiment pour t'endormir dans le coeur de la chaleur des orages qui se perdent. Malgré la chaleur, il fait un peu froid, je n'aurais pas dû venir et le vent ne me porte plus que quelques bribes. des souvenirs et des voyages. Ce sont déjà des regrets.
Noëmie Regrets, regrets d'une tactique, regrets d'une stratégie, paroles, remords. Et cela ne me trouble pas, et je ne trouve pas cela troublant.
Mathieu Tu dois te souvenir.
Gustav S'il y avait en moi une telle force, sans aucun doute j'en serais conscient. C'est pourquoi je dois maintenant m'interroger sur moi-même.
Mathieu Tu dois continuer dans la vie qui marche et dans la vie qui court et dans la vie qui tremble et qui me donne à penser et à rêver ta vie, presque à toucher la mienne, presque, peut-être.
D. Puis il faut s'entourer de personnes qui, pendant la durée de l'obscurité totale, chercheront si quelque comète n'est pas à l'horizon.
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Mathieu
 
 
Regarder les comètes à l'horizon, c'est être dans l'inconscience temporelle du temps. Je peux assez imaginer l'humanité regardant le ciel d'une comète fulgurante qui détruirait la terre. Et je penserais que c'est donc cela qui devait se passer, advenir.
D. Je ne sais plus comment penser à tes mots aujourd'hui. C'est cela l'écriture. Tu te rappelles les mots des autres, les mots de quelques-uns. Puis le souvenir s'estompe, s'affadit comme plus clair, sans que l'on sache bien ce qui peut en venir. Parfois, il est possible d'écrire. Parfois il n'y a que l'idée même de pleurer de honte.
Noëmie Mais tu as pourtant le diplôme d'écrivain. Ce diplôme remplace celui d'initiateur qui n'est plus homologué. Tu as même dans la distribution des rôles, le rôle distribué de l'écrivain.
Gustav Moi je n'ai aucun rôle. J'expérimente le doute.
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Mathieu
 
Tu expérimentes le doute sans douter vraiment. Je connais aussi Cet air irrémédiable que tu sais prendre lorsque tes décisions sont prises.
Gustav Je peine. Je peine. Mais la pluie me détend.
Mathieu Il y a eu un moment. Ta peine à ce moment m'a laissé froid. Ce sera sans doute cela, ce serait cela, l'impossibilité.
Noëmie Il faut le laisser tranquille. Tu sais, peut-être aussi cet être-là n'est-il pas Dieu.
D. Je n'ai pas Dieu en dépôt-vente au magasin de l'écriture. C'est trop fragile et ça prend trop de place. Avec Dieu, on ne sait pas ce qui fait texte, ce qui refait texte.
14 Noëmie Je crois que c'est toujours possible de l'écrire. Il faut improviser. C'est fait pour ça.
D. Il faut avouer qu'elle aussi est une chose qui pense.
Noëmie C'est du détournement cartésien, mais c'est drôle.
Gustav Au cap Fréhel, je reste longtemps sur le parking. Puis je vais au plus bas du vallon. Le soleil aujourd'hui a proposé au soir une douceur du temps.
Mathieu Mais fais attention, le texte s'embrouille de mots et d'impressions et fait tout pour te perdre.
D. C'est mon travail.
15 Mathieu Et ce serait quoi l'événement ?
D. C'est n'importe quel record d'audience.
Gustav J'ai arrêté de m'intéresser au monde via les médias. Il s'agissait d'une forme d'aliénation jusqu'à ce que finalement on en arrive à une cause ultime.
Noëmie Comment est-ce que tu t'intéresses au monde aujourd'hui ?
Gustav J'attends des heures sous des abris improvisés.
Mathieu C'est le temps mis à disposition.
Gustav Mais je fais semblant.
D. Je ne sais plus rien de ce que nous nous disions.
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Gustav
 
 
Je sais que je ne voulais pas parler, je ne voulais pas porter de la parole, je voulais rester sans aucun doute muet. Avec tous ces mots qui se cachent, Je voudrais penser autrement. Les mots sont des des cibles, des indices de soupçon, des indices d'aiguillage. Ils peuvent s'éclipser et ne pas revenir. Faut-il préférer les images ?
Mathieu On ne sait pas très bien, jamais, jamais très bien ce que l'on photographie quand on photographie.
Noëmie Il est en effet assez évident qu'il ne peut y avoir ici aucun progrès à l'infini.
D. Et moi qui voulais écrire.
17 Mathieu Est-ce que tu télé-écris dans la nuit ensommeillée ?
D. Écrire, c'est cet incroyable mouvement d'esprit qui me détend. Je ne sais pas ce que je vais écrire. Et soudain, je le sais comme il se doit. Les causes en sont diverses et l'on ne saurait non plus feindre que peut-être une pluralité de causes partielles ont concouru à ma production.
Noëmie Il y a là une erreur de méthode. Ce serait comme considérer l'univers, regarder la lune en supposant que 50% des étoiles possèdent une planète de ce type.
D. Je ne crois pas que la lune soit une planète.
Gustav Je m'ennuie. C'est une scène sans tendresse. Je m'en vais. Je prends la route de la côte.
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Je me promène dans les rues en pente, un peu inquiet de cette solitude, de la pluie dans la solitude et de la tristesse qui vient. Je pense à des temps vides, à des temps morts. L'instant doux de la douceur de ne rien vouloir. Possible.
Mathieu Il s'agit encore du voyage. Ces moments sont une des principales perfections que je connais être en lui.
Noëmie C'est ce que Descartes dit de Dieu. Le Dieu de Descartes n'a pas de prophète.
D. Et que serait une prophétie inversée ?
Mathieu Le journal télévisé, surtout quand le pays ne parle que d'une seule affaire.
D. L'écriture aussi est une prophétie inversée.
19 Mathieu Il y a deux voies de souvenirs. Il y a le voyage et il y a l'écriture. L'écriture en voyage est une ascèse mémorielle.
Gustav Je ne suis jamais vraiment parti. Je me rappelle pourtant des jardins réels.
D. Et nous avons marché, nous avons marché ensemble dans le jardin. J'aime les voyages en voiture accompagnés de musique. Parfois la symétrie entre le paysage et la musique m'émeut. Et la journée douce passe ainsi dans des voyages musicaux revisités.
Noëmie Le champ sémantique du voyage est maintenant entouré. Il y a l'idée de l'unité.
20 Mathieu Ce sont nos parents qui nous ont donné l'idée de l'unité de notre être.
Noëmie Enfin, pour ce qui touche les parents, à supposer que soit vrai tout ce que j'en ai jamais cru, ce n'est pourtant pas eux, assurément, qui me conservent ni même qui n'ont été d'aucune façon la cause efficiente de moi en tant que je suis une chose qui pense.
Mathieu Je n'ai pas parlé de la pensée, ni même de la conscience de soi. 
Noëmie C'est clair.
D. Et pourtant notre être est comme un moteur que l'on ne peut pas lancer. Je ne sais rien. J'y ai beaucoup réfléchi et je ne regrette pas ce temps de mal de crâne et de grande fatigue.
Mathieu On m'avait dit que tu étais là. Avant de rejoindre la route du bas, sur la droite.
Gustav J'ai dormi presque tout le jour.
21 Mathieu La journée s'est passée calme.
Gustav C'est la première fois que j'aime attendre.
Mathieu Je t'imagine pauvre, remontant la grève et chantant un air oublié comme un poème romantique, déclinant la gamme, mineure et sinueuse. J'ai presque vu ton souvenir. Je ne l'ai pas photographié
Gustav Où irons-nous ?
Mathieu Ce sera n'importe quel autre lieu où porter la mémoire, la nouvelle mémoire.
Noëmie Il me reste seulement à examiner comment j'ai reçu de Dieu cette idée.
D. Je me rappelle quand il souffrait. Je me rappelle aussi son incrédulité devant tant de douleur.
Gustav Noir. Blanc. Il faut parier. Il faut parier sur Dieu. Il faut parier sur la mémoire et sur le souvenir aussi. Il faut parier sur la douleur et sur l'attente de la douleur aussi. Noir. Blanc.
22 D. Just the same or different.
Noëmie Il n'est pas non plus nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de l'ouvrage même.
Mathieu Je ne comprends pas.
Noëmie Lorsque je retourne sur moi-même le regard de l'esprit.
Mathieu Je ne comprends pas.
Noëmie Lorsque je retourne sur moi-même le regard de l'esprit, c'est comme une éclipse. Je ne sais pas le raconter. Il reste peu de récits de l'éclipse. Il reste peu de souvenirs.
Mathieu J'ai vu dans le jardin que tu marchais au soleil, que tu faisais semblant de regarder le ciel, qu'il ne manquait que les oiseaux dans le paysage faux que tu dessinais.
Gustav Je me rappelle les bancs du jardin, et leurs lattes rondes. La côte de la Pointe de Minard dépêche tous les chemins de promenade.
D. À ces rues, nous opposerons le souvenir.
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Mathieu
 
Mais la vie rend le voyage impossible. Il y a très peu de temps pour se souvenir et très peu de temps aussi pour voyager. Déjà, je ne sais plus bien ce qui a pu marquer le jour.
Noëmie Mais il est possible d'écrire, n'est-ce pas ?
D. J'essaye d'écrire un texte de vacances, qui n'en finit pas et se mêle au voyage et qui fait basculer un peu de temps. C'est une histoire d'amour. Je t'attends méchamment avec des tas de mots de colère un peu douce. Je pense à la vie de toi marquée.
Gustav Camouflage.
D. Il y a le texte et l'idée du texte.
Noëmie Idée que n'affecte absolument aucun défaut.
24 Mathieu Tu veux venir désormais ? Tu veux venir alors que tu ne voulais pas.
Gustav Je ne sais pas encore. Oui, non et rien qui vaille, et rien qui aille, qui aille avec nos vies.
Mathieu Il faut que tu saches maintenant. Les heures se creusent. Regarde, Ton image descend dans l'eau avec les arabesques d'une flottaison malhabile. Les grands pylônes électriques soutiennent les nuages qui tombent.
Noëmie Ce sont des images. Ce sont des métaphores. C'est frauder le réel. Toute fraude en effet et toute tromperie dépendent de quelque défaut, la lumière naturelle le fait voir manifestement.
D. C'est aussi l'écriture. Écrire, ce n'est pas comprendre et ce n'est pas lire. Mais la vie...
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Gustav
 
Ce sera bien là-bas, dans le départ. Nous pouvons aussi choisir d'autres lieux et imaginer le trajet, le parcours, les voies qui conduisent à ces autres lieux.
Mathieu Il faut trouver combien de lieux ?
Gustav Plusieurs. Il faut en trouver plusieurs. Tous.
Noëmie Mais avant d'examiner plus scrupuleusement ce point et de poursuivre en même temps mon enquête en direction des autres vérités qu'on peut en recueillir, je voudrais m'arrêter ici quelque temps.
Mathieu Diversion, comme tant de commentaires, comme tant d'analyses proposées.
D. L'idée avance peu à peu de ne plus trop parler.
Gustav Je regarde les gens. Je m'amuse à les suivre, sous le vent, chasseur de bruit et d'odeurs. Cela suffit. Nous pourrions rester.
26 Mathieu Je vais encore voir les plages.
Gustav Moi, je me promène dans la ville avec ce soupçon d'inquiétude qui rend l'air plus sec et plus léger. Puis, je vais dormir dans l'oubli de ces jours.
D. Maximum Eclipse.
Noëmie Nous expérimentons qu'une telle contemplation, quoique beaucoup moins parfaite, peut donner le plus grand plaisir dont nous soyons capables en cette vie.
D. Avec le sommeil, nous n'avons pas le temps vraiment d'être au monde.
Mathieu Nous croyons alors nous révolter, mais notre révolte se révolte contre le passé. Nous ne retrouverons jamais les traces du monde.
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Gustav
 
 
 
Jamais les traces du monde... Je me rappelle aussi. Je me rappelle le soir dans les villes et je me rappelle aussi avoir dit oui parfois, avoir dit non parfois. Désormais, nous ne faisons plus de fête et ces fins de semaine, les maisons restent vides, sans cris et sans désir. Puis, je ne me rappelle plus. Je ne me rappelle plus pour ne pas ressentir l'angoisse de choisir d'avoir raison ou d'avoir tort sur un avenir lointain.
Mathieu Tu me rejoindras près du viaduc de Morlaix, nous en compterons les arches avec méthode, recommençant sans fin pour ne pas nous tromper.
Gustav Tu proposes toujours des compromissions.
Noëmie Ou des compromis. Je me suis tellement accoutumée ces jours-ci à détacher l'esprit des sens, et j'ai mis tant de soin à remarquer qu'il y a fort peu de perceptions vraies concernant les choses corporelles.
Mathieu Ou bien ce sera quelque part entre Caen et Annecy, comme l'éclipse partielle de 2003.
D. Je ne sais plus quoi écrire de vos dialogues. Je ne sais plus quoi écrire si j'ai jamais su écrire quelque chose de vous. Vous ne regardez pas vraiment la Bretagne. Vous oubliez la Bretagne. Vous restez collés au texte que l'on vous donne, au texte qui vous est proposé, qui n'est pas le texte que j'écris. Vous pourriez faire autrement.
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Gustav
 
 
Nous pourrions ne pas laisser le temps jouer le temps. Mais il n'y a plus aucun espoir. Nous regardons la Bretagne. Ce n'est pas vrai que nous ne regardons pas la Bretagne. Je peux te dire que les plots de la digue vont être repeints pour l'été et les enfants auront l'espoir de sauter de l'un à l'autre sans tomber, surtout sans tomber.
Mathieu Je peux te dire où le soleil se lève, dos à la mer, à l'envers.
Gustav Il y a les souvenirs de Bretagne. Ce sont ces souvenirs qui sont les défis lancés aujourd'hui, là. Ce sont toujours les souvenirs. Je ne sais pas pourquoi.
Noëmie Il est sûr que j'ai de l'esprit humain, en tant qu'il est une chose pensante, et non pas étendue en longueur, largeur et profondeur, sans rien d'autre de corporel, une idée beaucoup plus distincte que celle d'aucune chose corporelle. Il en va ainsi des souvenirs. Je peux en avoir une idée beaucoup plus distincte que celle de la réalité.
Gustav Mais dans mes souvenirs, il n'y a pas de son.
D. Nous sommes chargés de cela, du son, de l'éclairage, des dialogues, pour toi. 
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Gustav
 
 
Je pensais avoir pourtant donné de longue date toutes les explications nécessaires. Je ne veux pas de mise en scène. Je ne veux pas de décor. Je veux que l'on me rende mes souvenirs. Je veux que vous m'aidiez à retrouver mes souvenirs. C'est à vous de jouer.
Mathieu Je ne sais jamais ce que tu vas inventer pour t'échapper.
Noëmie Il n'y a rien à faire. Je suis une chose incomplète et dépendante.
D. Je pense que nous t'avons déjà rendu des souvenirs. Il y a ce moment particulier où tu te penches par la fenêtre de la voiture. Il y a un peu de brume et les maisons qui ne se réveillent pas.
Gustav Je ne me rappelle pas. Je me rappelle la solitude, seule et seulement.
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Et puis je n'arrive pas à m'intéresser. La nuit, je ne dors pas vraiment. Le jour, je prends beaucoup de temps à regarder la carte. Et à présent il me semble reconnaître un chemin difficile. Le mot est venu des confins de l'enfance.
Mathieu Puisque tout cela, je pars aussi.
Gustav L'éclipse revient. Le mot est venu des confins de l'enfance.
Noëmie Tu pars, en une seule application d'affirmations, une seule application d'assertions et de promesses, une seule application de certitudes.
Mathieu Je pars.
D. Je pars.
31 Mathieu C'est une promenade que l'on ne peut pas faire.
D. C'est une promenade.
Mathieu L'allure et la direction semblent étranges. C'est une promenade que l'on ne peut pas faire la nuit. Prenons garde à la nuit, elle est libre, la nuit. C'est un faux chemin, c'est une fausse route.
Noëmie En toute tromperie ou fraude, en effet, on rencontre de l'imperfection.
Mathieu Tu te rappelles, tu as déjà essayé de faire cette promenade. Et puis tu as eu cette peur qui ne te quitte plus. C'est depuis que tu es dans ton absence permanente. Absent de cette absence.
Gustav Je ne me souviens pas.
Vers le mois de juin 2008