mars 2008
1

Gustav
Notre conversation hier soir a de nouveau marqué notre distance.


Mathieu
Il ne faudrait pas que nous nous laissions aller à pousser l'avantage les uns contre les autres au hasard de notre conversation, cette conversation qui est en fait notre seule existence, notre vérité.


D.
Il y a la conversation et puis soudain, un instant, la vie, un nouvel élément, un autre élément et le monde qui claque.


Noëmie
Mais c'est justement toi qui règles le temps, qui devrais régler le temps. Mais tu as pris le temps. Et puis tu as repris le temps. Et puis tu as rendu le temps mais le temps était devenu bancal, le temps était devenu inutilisable, le temps était devenu asynchrone.


D.
Mais c'est parce que les personnages font semblant de raconter des histoires. S'ils acceptaient de jouer le jeu, je rendrais le temps, un temps redevenu synchrone avec leur histoire. Il y aurait même un effet de réel.


Noëmie
Or à présent l'ordre semble exiger que je commence par distribuer toutes mes pensées en genres déterminés et que je cherche dans lesquels d'entre eux se situent à proprement parler vérité ou fausseté.

D.
Je n'ai pas dit que ce serait vrai, ni d'ailleurs que ce serait faux, j'ai seulement dit, sans Descartes, que ce serait synchrone.
2
Gustav
Où allons-nous ? Où sommes-nous ?


Mathieu
J'ai trouvé une pauvre chambre d'hôte à San Pietro in volta.


Noëmie
La dureté des temps.


Mathieu
On ne voit que la lumière du téléviseur allumé.


D.
Je me sens seul, avec le repos que je dois prendre, avec les mots que je dois dire, avec tout ce fatras à penser. Nous sommes allés nous promener, puis sans un mot, nous sommes rentrés.


Noëmie
Et pourtant, j'ai dormi dans tes mots. Certaines de ces pensées sont comme des images de choses. On ne sait rien de toi.


D.
Je suis né à Babylone.

Gustav
C'est vrai, on ne voit que la lumière du téléviseur allumé.
3

 


Noëmie

 


Et pourtant, tout nous conduit à Venise, tout nous conduit à retourner à Venise et ce pourraient être soudain les bruits de Venise, et ce pourraient être soudain des images de Venise et nous serions à Venise, nous accepterions cette convention, cette convention-là d'être ensemble à Venise pour obéir aux commodités de l'histoire, de cette histoire.


D.
Mais pourtant, nous ne sommes pas à Venise et nous n'irons pas. J'ai promis que nous n'irions pas à Venise. C'était une condition pour qu'ils acceptent de repartir.


Gustav
C'est vrai. Je lui ai dit qu'au moindre doute, je prendrai un avion pour rentrer à Paris, au moindre doute de Venise.


Noëmie
Comme lorsque je veux, que je crains, que j'affirme, que je nie, je saisis bien toujours une chose comme le sujet de ma pensée.


Mathieu
Et cette chose, c'est Venise ?


Noëmie
C'est Venise, ou c'est la nuit et parfois c'est la neige.


Gustav
Le jour est tombé et la nuit devenait sombre.


Mathieu
La neige détourne les conversations et détourne le regard.

D.
On pourrait toujours se rencontrer, se renseigner sur les étoiles. Mais nous n'irons pas à Venise, ni le jour, ni même par temps de neige. C'est une promesse. C'est un serment.
4
Gustav
La ville est tapie dans la lagune, on pense qu'elle est éternelle et que l'on est aussi éternel qu'elle peut l'être et pourtant qui peut dire que je reverrai Venise.


Noëmie
Fuir. Ne pas parler du froid et fuir, juste pour le plaisir de gâcher le temps et le voyage.


D.
Pourtant, le texte est froid. Pourtant, le texte s'est refroidi. SI nous étions allés à Venise, j'aurais mis dans le texte tous les métiers de Venise, tous les métiers colorés de Venise et cela nous aurait donné un peu de chaleur.


Mathieu
J'ai chaque fois le désir de travailler avec eux et je peux être ainsi, successivement et dans la même journée, portier ou chasseur, garagiste et manucure, flic et cordonnier.


Noëmie
Que j'imagine une chèvre ou une chimère...

D.
Il n'est pas moins vrai que j'imagine autant l'une que l'autre.
5
Noëmie
Il n'y a non plus nulle fausseté à craindre dans la volonté comme telle ou dans les affections.


D.
Nous savons bien qu'il n'y a rien à craindre de la pensée. Quant à la volonté et aux affections, il y a cependant à craindre davantage pour ce qu'elles tracent dans la mémoire de méandres brouillés, échoués, et qui restent, qui demeurent, qui empêchent.


Mathieu
Je ne lui ai parlé de rien. Il n'attend plus aucune révélation, aucun souvenir. Ce voyage italien est devenu un voyage italien.


Gustav
J'ai réservé une chambre à Ariano nel Polesine et je vais rassembler dans le luxe les quelques indices recueillis sur les lidos mouillés. Je peux bien me retirer là-haut, vers là-haut, et ne plus descendre jamais.


D.
Si l'on ne sait rien, si l'on ne fait rien, si l'on ne raconte rien, je ne crois pas que nous allons pouvoir rester, rester ici, rester ensemble.

Mathieu
Nous n'avons pas le choix. Il y a cette  tendresse qui me blesse aussi et tout le temps, l'impression du temps, et cela suffirait, et cela suffit bien à faire que l'on reste ensemble, à nous faire demeurer ensemble.
6
 

Gustav
 

Je ne vois rien de la mer. Je ne vois rien du paysage. Il pleut trop et la pluie battante pèse lourd, déçue. De la fenêtre, je ne vois plus que l'encadrement. Les fenêtres offrent toujours le même encadrement mais ne dévoilent aucun paysage, mais ne découvrent rien, et il faut alors le regard pour dévoiler le paysage, pour découvrir le paysage. Je suis calme cependant, et mon esprit parvient à se poser sur les choses des jours.


Noëmie
Toute la journée s'est passée sans jour. Nous ne faisons rien. Nous n'avons rien fait.


Mathieu
Nous ne faisons rien, comme le monde ne fait rien et nous ne sommes pas les premiers à ne rien faire et nous ne sommes pas les derniers à ne rien faire et nous sommes à ne rien faire, nous sommes là.


D.
Je voudrais vous abandonner sur ces lignes de caractères qui s'enchevêtrent trop. Je regarderais alors le monde.

Mathieu
Mais le monde ne te dirait rien. Moi, si je cesse de regarder le monde et si je cesse de penser que ma pensée est assez forte pour en rendre compte, alors je ne me trompe jamais.
7
Gustav
Le monde ne te dirait rien comme il ne me dit plus rien. Il y a cette expression. Il y avait cette expression juste sortie de l'enfance : ça ne me dit plus rien. C'est l'aveu d'un échec. c'est l'aveu de l'échec du désir.


Mathieu
C'est une idée bizarre. c'est l'une de ces idées bizarres dont il faut se débarrasser.


Noëmie
Or, parmi ces idées, les unes me semblent innées, d'autres adventices, d'autres fabriquées par moi-même.


D.
Mais il faudrait pouvoir dire non à ce monde qui ne nous dit plus rien. Même la lecture des journaux, encore, donne envie de dire non.


Gustav
Est-ce qu'il se passe quelque chose dans ce noir complet ?


Noëmie
Il ne se passe rien sous la pluie des jours.


Mathieu
Pour retrouver le monde, pour retrouver le dire du monde, il suffit cependant de regarder les étoiles à la fin du jour. Hier, il n'en manquait alors aucune dans le ciel naissant. Et puis choisir un travail qui permette une errance un peu douce. C'est important le travail. Regarder le monde comme un vitrail... Le travail peut révéler que le verre est liquide. Il faut aussi trouver un lieu de promenades, doux comme la Pineta di Classe près de Ravenne, en ce début de printemps.


Gustav
La recette qui permet de redire le monde demande beaucoup d'ingrédients.

Mathieu
La vie.
8
Gustav
Je ne sais donc pas vraiment ce qu'est la vie. Je sais seulement qu'il y a des paysages, qu'il y a des scènes de ville, qu'il y a le monde.


Noëmie
Que j'entende un son, que je voie le soleil, que je sente le feu.


Mathieu
Et le temps qu'il fait doit être comme le temps qui passe.


Gustav
Il faudrait donc que je me convertisse à la vie, maintenant, alors que je m'éloigne un peu des faux délices de l'Adriatique.


D.
Convertir est laissé à l'Esprit.


Mathieu
Tu peux aussi prendre des photographies mais tu dois savoir alors que la photographie transforme en écran toute surface plane.

Gustav
Je ne ferai rien de tout cela. Je me suis réveillé marqué par la nuit, yeux grands ouverts, sur les étoiles. C'est aussi cela la vie.
9
Mathieu
La pureté de la chair.


Gustav
Tu n'atteindras jamais cette joie là, tu ne sauras pas sourire encore et du mouvement de ton corps faire naître la grâce.


Mathieu
Je le sais. Je le sais parfaitement. Je ne la cherche d'ailleurs pas. Je me contente de me déplacer avec vous. Je me déplace et savoure d'être ainsi déplacé, poli, toujours si poli et chaque jour un peu plus transparent.


Noëmie
Il n'y a pas de transparence. Il y a parfois un peu de suffisance, parfois encore un peu d'insuffisance.

D.
Nous pourrions juste visiter la ville.
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Gustav
Je ne sais plus ce qui s'est passé aujourd'hui. Je reste sur cet effort là tout le reste du jour, me déguisant doucement une autre vie. Une autre vie mitigée de jour et de nuit. Je me regarde dans le miroir. Le visage grimace, et rit.


Mathieu
Quant à moi, dans la solitude moirée des jours qui passent gris, je me souviens bien du doré de la naïveté.


D.
Vous pourriez sortir un peu de vous-même. Vous pourriez contempler les angles parfaits que forment les bâtiments de la place. C'est une difficulté nécessaire.


Mathieu
Ce n'est pas prévu pour ça, pas vraiment et l'on ne sait pas à quoi sert la géométrie dès lors qu'elle ne rassure plus ni le regard ni l'esprit.


Noëmie
Il faut regarder les choses. Il faut mieux regarder les choses. Mais ici la principale question concerne celles que je considère comme tirées de choses existant hors de moi.

D.
Descartes.
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Mathieu
Est-ce que tu te souviens que tu es déjà venu à Subiaco ?


Gustav
Je me souviens que c'était le soir mais je ne me souviens plus des visages rencontrés ce soir là.


Mathieu
C'était au mois de mars, déjà.


Gustav
Je ne sais déjà plus rien de mars.


Mathieu
Le printemps allait bientôt exploser.


Gustav
Il n'y aura jamais assez de jours pour faire revenir à la mémoire toutes les explosions.


D.
Je les oublie parfois et c'est alors le roman qui revient. Je vais finir par devenir vraiment un touriste amusé, regardant les fresques et les tableaux, pensant parfois à Stendhal, à ses vapeurs, à cette fausse tristesse.


Noëmie
De fait, il me semble que c'est là un enseignement de la nature.


D.
Je regarde Noëmie. Elle fait bien son travail. Noëmie n'a pas une voix douce, quand bien même elle chuchote, quand bien même elle chuchote à l'oreille en baissant la voix, quand bien même elle lit parfois des phrases de Descartes. Elle les aligne consciencieusement.

Noëmie
L'intention géométrique est une intention d'image.
12
Noëmie
Et ce qui fait désordre fait image aussi.


Gustav
Je vois se dessiner un paysage.


Mathieu
C'est Fiuggi. Nous y resterons quelques jours. C'est cette ville d'eau et ville universitaire que tu avais aimée.


Gustav
Je me souviens bien de ces volées de marches qu'il fallait monter et descendre. Le soir, dans la fumée des cigarettes et des cigares, je redevenais cave, miné par les cernes. C'est une ville qui m'épuise.


Mathieu
Fiuggi, le temps passe, l'allée sombre et ruisselante.


Noëmie
En outre, j'expérimente que ces idées ne dépendent pas de ma volonté ni par conséquent de moi-même.


D.
Et puis ça recommence. René Descartes.


Mathieu
Il faut reprendre notre marche.

D.
Je ne suis pas certain de la reprendre si vite, après cette pause un peu distante, ce réel un peu timoré, l'idée même d'un déclin.
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Noëmie
Mais le temps est plus fort, surtout le temps passé. Où serait la résistance ?


D.
Les jours à bascule, le rayon de soleil, sur la lucarne au dessus de moi, redonne de la joie, la musique d'avant qui s'époumone comme un dimanche, et le temps, Fiuggi, comme un malaise.


Noëmie
Ces raisons sont-elles suffisamment fermes ? Vous pensez comment ?


Mathieu
Je ne pense pas. Je réponds. Le téléphone a sonné sans interruption et j'ai répondu sans âme mais avec amabilité. C'est mon métier et mon métier ne porte pas de nom.


Noëmie
Encore une fois, ces raisons sont-elles suffisamment fermes ?


D.
J'ai lu je crois que la station thermale de Fiuggi est connue depuis le XIIème siècle et je m'imagine alors moyenâgeux à boire cette eau un peu trop douce.

Gustav
Je voudrais maintenant me reposer.
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Gustav
J'ai choisi, peu à peu, de jeûner cette journée, de sentir monter en moi le gris de la faim puis le calme et enfin les tremblements du manque de sucre.


Mathieu
La faim peut venir en effet comme le printemps. Le printemps avance doucement, les températures grimpent doucement, la sève des arbres remue doucement, le vent s'adoucit encore doucement. La faim peut venir doucement.


Gustav
Et il y a toujours la possibilité de l'ombre.


Noëmie
Le printemps est un enseignement de la nature. Quand je dis ici que c'est un enseignement de la nature, j'entends seulement que je suis porté par une certaine impulsion à le croire, et non point que quelque lumière naturelle m'en montre la vérité.


Gustav
Mais ce n'est pas vraiment le printemps. Comment veux-tu que je puisse croire encore qu'il peut y avoir de l'amour et de la tendresse qui seraient là

D.
Et il y a toujours la possibilité de la littérature. A Fiuggi encore, je pense à toi dans les brumes du Palazzo Fonte. Et le tour est joué.
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D.
Dans le train, je prépare une courte introduction et je parle de Proust de l'utopie.


Noëmie
Il y a ce voyage et il y a la littérature et il y a entre les deux une grande différence.


D.
Je voudrais inventer. Je voudrais pouvoir inventer. Que va-t-on inventer aujourd'hui qui aura cent cinquante ans dans cent cinquante ans ?


Mathieu
L'utopie, ce serait le lieu magnifique de l'amour apaisé.


D.
C'est toujours difficile, toujours aussi difficile d'échapper à la forme métaphorique. La journée s'inscrit blanche dans la mémoire.


Mathieu
C'est douloureux, cet apaisement.


Gustav
Moi j'imagine autre chose. Je les vois assis dans le bleu de la nuit, qui veillent sur la plaine latine.

Mathieu
Nous sommes à Sermoneta, comme un petit sermon. Je ne sais plus qui veille sur la plaine latine.
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Gustav
Encore la mer. Fregene étale les plages frileuses et le temps s'épanouit dans une dolce vita trop rance. Est-ce que nous allons rester toujours en Italie ? Qu'est ce que nous allons faire ?


Mathieu
Il peut s'agir tout aussi bien de susciter des surgissements insensés au coeur de la ville que de proposer une longue promenade calme pour apaiser une journée mouvante.


Gustav
Mes yeux palissent et mes traits se tendent. Je rêve de cris et de feu. Ce n'est plus le temps, ce n'est plus le temps de rien, ce n'est plus le temps de ça.


D.
Plus personne n'oserait alors rêver de batailles. Il n'y a pas plusieurs violences.


Noëmie
La violence... Il s'ensuit que j'existe.

D.
Parfois.
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Noëmie
Peut-être aussi y a-t-il en moi quelque autre faculté, qui ne m'est pas encore connue.


D.
Il y a cette faculté particulière de se promener dans les ruines et les ruines sont toujours les ruines du souvenir.


Mathieu
Je me souviens de l'Orient. C'est  le pays des ruines. Et puis on m'at dit qu'il fallait laisser l'Orient, un peu d'orient encore, laisser un peu d'orient, pour plus tard, pour la fatigue. Maintenant, je ne sais plus que faire pour le reste de mon temps.


Gustav
Les ruines, c'est la ville cachée, la fausse ville. C'est la ville qui fait Un autre mauvais coup d'oubli.


Mathieu
Il n'y a pas que l'oubli. Je me rappellerai bien combien tu m'as fatigué et tu m'as donné à douter.

D.
C'est curieux cette conversation. C'est presque romanesque. Je pourrais faire basculer le texte dans n'importe quel genre.
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Gustav
 

Oui. Le genre du texte, le premier genre, le seul genre, presque le seul genre, c'est le drame. C'est ce drame indéfiniment recommencé, et qui fixe le souvenir, et qui nous permet de nous souvenir. Un arc en ciel au loin sur le ciel noir et je meurs et c'est cette vie là qui se passe.


Mathieu
Je ne sais plus vraiment où tu es ensuite quand le choc de l'instant se produit.


Gustav
S'il n'y a aucun drame, s'il n'y a pas de drame, je pars en voyage et je ne connais de ce voyage que les valises, une seule valise parfois. Je peux me souvenir de toutes les valises de tous mes voyages. Toutes ces valises ne disent rien de mon voyage.


Noëmie
Le soleil n'a pas de mémoire. Il n'a pas non plus de souvenir. C'est pourquoi le soleil est présenté comme plusieurs fois plus grand que la terre. Parfois le soleil est couvert par la brume mais il n'y a pas de brume qui puisse refermer toutes les couleurs sur elles-mêmes.


D.
Pourquoi dis-tu cela ?


Noëmie
Je ne peux pas répondre à cette question, à cette autre question et je ne peux même pas entendre cette question, cette autre question.


D.
Tu es libre de répondre ou de ne pas répondre.


Noëmie
Jamais libre.

D.
Mais il n'y a pas d'autre intérêt à la continuation du monde.
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Noëmie
Arrête de jouer la comédie.


D.
Je ne joue pas la comédie. Je regarde encore le soleil. J'entends encore les cris.


Noëmie
Le soleil et les cris. Ces deux idées, à coup sûr, ne peuvent pas être l'une et l'autre semblables au même soleil existant hors de moi.


D.
Arrête de jouer la comédie. Il faudrait pouvoir se rappeler précisément les jours de pluie. Il y a moins de cris.


Noëmie
Les jours de pluie... Le temps déçu.


Mathieu
Je n'oublie pas que nous sommes à Rieti et que Rieti pourrait être aussi le début d'une promenade douce, mais rien n'est plus si doux.


D.
Les cris. Le temps déçu.


Gustav
Vous suscitez l'inquiétude et l'inquiétude m'a donné mal à la tête et m'a rappelé l'alcool. Dès lors, j'imagine chaque instant ce qui peut faire ma déchéance.

Mathieu
Il n'y a pas de déchéance. Il suffit juste de s'arrêter un peu. Ou alors il suffit juste de voyager un peu. Nous serons demain ailleurs, un peu plus loin, mais pas plus éloignés ni de la pluie, ni du soleil. Nous imaginerons encore notre voyage et notre vie.
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Noëmie
 

Nous sommes ailleurs. Nous ne sommes pas plus loin. Nous sommes peut-être même déjà sur le retour. Nous sommes arrivés à Borgorose. La route qui mène de Rieti à Borgorose se prend de jeu avec la montagne et les tunnels se succèdent, métaphore sombre, inconsolable.


Mathieu
Mais c'est le printemps.


Gustav
Métaphore sombre... L'arrivée du printemps donnerait donc toujours de la fatigue et encore un peu moins de temps dans l'air frais du matin pour se reposer et dire doucement qu'il faut que la vie passe.


Mathieu
Métaphore sombre depuis toujours. Je n'ai pas repris le cours des choses sans me reposer. Je sens que c'est le printemps.


Noëmie
Tout cela démontre assez que jusqu'ici ce n'est pas par un jugement certain, mais seulement par quelque aveugle impulsion, que j'ai cru qu'il existait des choses différentes de moi qui, par les organes des sens ou par n'importe quel autre moyen, envoyaient en moi leurs idées ou images.


D.
Mais c'est une fiction. le printemps est tout autant une fiction que notre voyage, que les rôles que nous jouons. La réalité obéit à l'ordre de la fiction.

Gustav
Quand je joue, on me demande parfois si je suis triste quand je joue une scène triste, si je suis heureux quand je joue une scène de bonheur, si je suis criminel quand je joue une scène de crime. On me demande si c'est le printemps quand c'est le printemps. On me demande si je suis bien une illusion.
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Mathieu
Mais nous t'avons donné le beau rôle. Nous pouvons même te donner celui de l'amoureux. Est-ce que tu sais encore jouer l'amoureux ?


Gustav
Si je prends ce rôle, si je joue ce rôle, si tu me donnes ce rôle, tu vas tuer tout ce qu'il restait d'amour en moi, tout ce que je gardais de joie, tous ces instants de générosité que j'avais construits et gardés pour une histoire de soleil et de calme.


Mathieu
Alors, tu voudrais jouer quel rôle ?


Gustav
Jouer est comme un sommeil, est comme le sommeil. Je voudrais vivre aussi, sans jouer et J'imagine alors une vie d'allées et venues dans l'espace qui rétrécit.


Mathieu
Zazou.


Gustav
Mais une autre voie s'ouvre encore à moi. Je pourrais utiliser ces antennes, ces paraboles, ces émetteurs pour transmettre un message, pour crier un texte à message.


D.
On n'apprendra rien, en fait, on n'apprendra jamais rien.

Noëmie
Je le connais ce sentiment.
22
D.
J'y crois aussi moi, par moment...


Noëmie
Comme l'alouette au miroir.


D.
J'y crois aussi, je vous l'avoue, à n'en pas croire mes oreilles, ah je suis bien votre pareil, ah je suis bien pareil à vous.


Gustav
Je ne connais pas le texte.


Mathieu
On peut le chanter. C'est Aragon.


Gustav
Je ne connais pas le titre.


Mathieu
Ce serait un drôle de titre.


Gustav
Je me sens si seul. Les rues sont rendues désertes par le froid qui s'impose comme une donnée brute de la ville ce soir, comme le printemps qui ne peut pas rester tranquille, qui joue avec les températures. Je me suis promené dans un musée. Je m'endors facilement sur des banquettes de velours rouges, fixant le marbre d'une colonne, un plafond peint.


Mathieu
Pas tranquille. Moi j'ai lu les journaux mais le monde machinal des journaux oublie le monde.


D.
Ils ont les mêmes idées de solitude.


Noëmie
Certes. Mais en tant qu'elles représentent l'une une chose, l'autre une autre, il est évident que ces mêmes idées sont fort différentes les unes des autres.

D.
Nous ne chantons pas la même chanson.
23
Gustav
Le téléphone a sonné cette nuit. C'était Paris. Je dois rentrer bientôt. Il s'est passé quelque chose. On a enlevé aujourd'hui les tableaux avec lesquels je vivais depuis plusieurs mois.


Mathieu
Je n'ai pas vraiment envie de rentrer. J'aime cette ville. Pescara me donne le souvenir et le souvenir de la mer.


Gustav
Ce que je joue, ce que je vais jouer là, je ne le répète pas, je ne le répéterai pas.


Mathieu
Indocile. Il faudra donc partir. La cause en sera ce changement de tableaux, qui était bien prévu, que l'on pouvait prévoir.


Noëmie
Car, je le demande, d'où l'effet pourrait-il donc tirer sa réalité sinon de la cause ?


Mathieu
L'auteur ne dit rien.


D.
L'auteur est grippé et il suffit d'un petit rhume pour que la présence au monde se voile, s'amenuise, s'efface.


Mathieu
Il ne s'agit pas du monde mais il s'agit du texte. Entre les deux propositions, il y a un ton, il y a une intonation, et le mot intonation est l'un des mots les plus élégants de la langue française.

Gustav
Je ne sais pas ce que c'est que l'élégance. Je veux seulement partir bientôt.
24
Mathieu
Je ne sais plus rien du voyage entrepris.


Gustav
Une image.


Mathieu
Je sais au moins que mon téléphone ne fonctionne pas.


Noëmie
Il suit de là qu'il est impossible que quelque chose provienne du néant.


D.
C'est la sensation de l'écart, la tension de l'écart entre ce lieu et cet autre lieu, ce lieu de soi et ce lieu de l'autre, ce temps de soi et ce temps de l'autre.


Gustav
Le soir, avant de dormir, vite, il y a déjà le sommeil. Et si je veux être rêveur, et si je veux rêver, et si je veux rêver encore d'une autre langue.

D.
Si ce n'est pas un texte, ce serait une sculpture.
25
Gustav
Cela serait le sommeil, cela aurait la transparence du sommeil. Je me suis endormi sur des marches. Ce sommeil qui me prend annonce sans doute les grandes fatigues de l'été.


Mathieu
Tu dors mais tu ne te souviens pas. Regarde l'île. C'est une autre image. En dormant, tu crées un espace accoutumé.


Gustav
C'est quoi l'espace, l'espace accoutumé ?


Mathieu
C'est un espace transparent où les mots sont décentrés comme les souvenirs.


Noëmie
Et cette vérité n'est pas seulement transparente concernant les effets dont la réalité est actuelle ou formelle.

D.
Je pense parfois que Descartes a une pensée tiède et que peut-on faire avec la pensée tiède ?
26
 

 


Noëmie

 


C'est une remarque curieuse. C'est une remarque étonnante. C'est juste une remarque. Ce n'est pas une réflexion. Ce n'est pas réfléchi. On peut dire beaucoup de choses de la pensée cartésienne. Lui attribuer de la tiédeur relève au mieux d'un acte poétique. Et quand Descartes parle de pierres, faudra-t-il lui attribuer de la dureté ? Autrement dit, non seulement il est impossible, par exemple, qu'une pierre qui n'existait pas avant commence maintenant à exister.


D.
Il nous faudra imaginer notre réconciliation, une réconciliation bleue.


Noëmie
Il n'y a plus aucune magie et tu ne pourrais jamais imaginer être là.


Gustav
Nous sommes toujours à Tremiti. Je suis sans voix, sur le même lit du même hôtel recommencé, sans rien penser de la plage qui s'étend là-bas, du printemps qui dépossède l'hiver peu à peu du froid, de ce qui fige et tous ces mouvements m'agacent comme des imitations de vie.


Mathieu
Je t'ai dit quelques mots qui parlaient de ton absence. Tu ne me réponds pas.


D.
Noëmie ne répond pas non plus. Pourtant, elle est devenue plus douce. La couleur de ces cheveux passe de ce blond agressif, ce blond de teinture à un blond doux, à un blond très doux et aussi très lumineux, un blond où l'on peut très facilement imaginer les cheveux blancs qui viendront un jour adoucir le blond encore davantage en le ternissant un peu, en lui donnant de la profondeur.

Noëmie
Il ne faut pas abuser des reflets.
27
D.
J'ai tenté de parler de toi et tu n'as rien entendu.


Noëmie
Je ne suis pas là pour que l'on parle de moi. je ne veux pas que tu parles de moi ni que tu écrives sur moi. Car, bien que cette cause-là ne fasse rien passer dans mon idée de sa réalité actuelle ou formelle, il ne faut pas croire pour autant qu'elle doive être moins réelle.


D.
Il n'y aura donc jamais que Descartes. Mais je ne veux pas, moi, qui suis, donc, commenter Descartes.


Mathieu
Tu te souviens de Vieste ?


Gustav
Je me souviens du retour dans le froid. Il faisait encore froid. Toujours. Je vais revenir en France, toute cette Italie m'ennuie trop, me fatigue maintenant et le printemps naissant me donne à pleurer.


Mathieu
Mais il y a la lumière.


D.
Et dans le coeur de la lumière, la lumière dans le coeur adouci, penser encore à la douceur, sans crainte.


Mathieu
C'est ce qui fait le texte, le soir et la lumière.

D.
Le soir ne modifie pas beaucoup l'écriture. Ce qui succède au texte, le soir, c'est cela. C'est écrit.
28
Gustav
Il fallait bien que nous partions. Il faut rentrer. Il faut désormais se concentrer sur l'apaisement.


Noëmie
Telle est la nature de l'idée qu'elle n'exige par elle-même aucune autre réalité formelle que celle qu'elle emprunte à ma pensée, dont elle est un mode.


D.
La première partie du film est terminée. Cependant, on ne peut pas vraiment penser qu'il s'agit d'un film.


Mathieu
Je ne suis pas un spectateur.


D.
C'est vrai. Je suis bredouille sans histoire. Avec dans ma tête tous ces canaux de la mémoire d'une ville offerte, que je ne connais pas. Je voudrais ne plus rien faire. J'ai déjà connu cela. J'enviais des journées entières dans le lit, ensuite, en sueur.

Mathieu
Ce sera pourtant le printemps et il y a de la douceur à laisser venir le printemps en vous, il y a de la douceur humide, de la douceur un peu marine, douceur qui rêve de l'océan, là-bas, à l'Ouest.
29
D.
Mais cela ne traduit rien, rien d'autre que le besoin de prophéties. Un commentaire qui ne s'arrête jamais et qui prend la place du monde.


Noëmie
En effet, si nous posons qu'il se rencontre dans l'idée quelque chose qui n'a pas été dans sa cause, elle le tient donc du néant.


D.
Mais Descartes en déduit la nécessité de l'existence de Dieu.


Mathieu
La ville s'en moque. C'est toujours aussi flou.


D.
Je retrouve l'idée même de la solitude, celle où l'on comprend bien ce que disent les gens dans les cafés et le désoeuvrement se fait désoeuvré et tourne et tournicote sans qu'on se le dise.


Gustav
Pour tout cela, tu partiras bientôt.


D.
Il faudrait un événement, un événement non daté.

Mathieu
Ce qu'il y aurait de non daté dans l'actualité, ce serait un événement inscrit depuis l'éternité dans sa brièveté, l'éclipse.
30
D.
Cet événement serait fugitif et précis. Sur cet événement, nous pourrions méditer sur la fugitivité de la vie.


Noëmie
La réalité que je considère dans mes idées est seulement objective.


D.
Et l'éclipse est-elle objective ou subjective... Peut-elle accéder pourtant à la réalité, de cette réalité pourtant très subjective ? J'ai ainsi trouvé un article d'un psychiatre intitulé Le théâtre de l'ambivalence dans lequel la question de la fugitivité de la vie apparaît, disparaît, apparaît.


Gustav
Je suis mieux à Paris.


Mathieu
Moi aussi. Et puis il fait humide. Même les plaies que j'entretiens patiemment, au lieu de se rouvrir, profitant de l'humidité et de l'orage même qui parcourt la ville, se referment et pourraient même disparaître si j'y prêtais davantage attention.


Gustav
Ne me parle pas de cela. Reste distant


Mathieu
Je suis distant. Je ne sais déjà plus vraiment ce que je t'écris.


Gustav
Je voudrais voir une manifestation, Place de la République ou Place de la Nation. Ce serait une réalité objective aussi. Les gens vont manifester, parler, parler fort, parler encore, se disputer, pour de vrai, pour de faux, parler fort encore. et je serais distant.

Mathieu
Je n'aime pas les manifestations. Même à distance, je suis gêné par le bruit. Je suis incommodé par les parfums aussi. Parfois, par un changement de couleur.
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Gustav
 

L'idée de la ville me prend et me déprend. Parfois, dans le soir, le vent de la ville accompagne mes pas. J'ai du mal, ensuite, à trouver le sommeil. Je ne sais pas si je pouvais avant trouver plus facilement le sommeil. Je sais qu'il faut s'endormir jusqu'au lendemain.


Mathieu
Je le connais, ce sentiment. Je sais comment faire. Quand la ville se fait trop pesante, tu regardes de loin avant de t'évanouir vers d'autres lectures d'une vie martelée. Tu transformes alors le rythme de ce martèlement en sommeil propitiatoire.


Gustav
Il y a donc une autre solution. Mais tu sais que je ne veux pas jouer et je ne sais pas apprendre.


Mathieu
Ce n'est pas un jeu, c'est une technique. Ce sont des idées.


Noëmie
Le mode d'être formel revient aux causes de ces idées.

D.
Mais il n'y a pas, peut-être, d'autres solutions que cette formalité.









Vers le mois d'avril 2008