novembre 2008
1

Mathieu
Mais nous n'avons rien fait. Nous n'avons encore rien fait. Nous n'avons fait que des phrases.


D.
Heureusement que toutes les phrases ne se valent pas. Pour l'éternité, toutes les phrases ne se valent pas.


Noëmie
L'éternité ne commence pas. Il s'est bien passé quelque chose en dehors de l'éternité. Je savais ce qui allait se passer.


Gustav
Il n'y a pas de satisfaction, il n'y a aucun plaisir à avoir raison, à avoir eu raison de penser, de penser et d'écrire que ce qui se passait, que ce qui allait se passer. Il n'y a jamais de satisfaction. Les villes savent à l'avance qu'elles vont subir des catastrophes. Les humains aussi et même les personnages.


Mathieu
Très vite les villes s'habituent à être vulnérables, à se donner des airs angoissés, à écouter les nouvelles avec un peu plus de calme qu'auparavant. Tu verras.


D.
Mais nous sommes à Strongoli et la ville citadelle de Strongoli se rappelle toujours l'Argonaute qui l'a fondée et l'on raconte que la muraille cache la formule magique, gravée, qui assure la paix éternelle.


Noëmie
La nature nous enseigne faussement le sentiment d'éternité. Cette nature enseigne bien à fuir ce qui apporte le sentiment de douleur et à rechercher ce qui apporte le sentiment de plaisir, et choses semblables. Pourquoi donc n'enseigne-t-elle pas à fuir le sentiment d'éternité ?

Gustav
Quand je pense à cela, je me couche comme on couche un enfant trop nerveux.
2
Mathieu
Tu te couches comme on couche un enfant trop nerveux, cependant perdu.


Noëmie
Car l'inquiétude s'adresse au seul esprit et non au composé de corps et d'esprit que tu pourrais être.


Gustav
Je n'ai pas besoin de corps pour évoquer les perspectives.


Mathieu
Tout cela est dramatique. La tristesse du réveil a donc marqué la journée.


D.
Il va falloir faire court. Il faut revenir au voyage.


Gustav
Je suis à Crotone et je n'irai pas voir le temple d'Héra.

Mathieu
Moi aussi je suis à Crotone, dans la ville qui peine à trouver l'hiver ou même l'automne ou même un semblant de froid ou de rigueur, je m'étonne.
3
Gustav
Je ne m'étonne pas. Je ne m'étonne plus. Je ne m'étonne jamais plus.


Mathieu
J'ai quant à moi encore trop d'émotions. Comment enlever de l'émotion toutes ces présences qui m'accompagnent ?


Noëmie
Les émotions s'épuisent comme on entre un peu dans l'hiver, jusqu'à la fin du monde. Nous sommes tous en danger face à cette absence d'émotion. J'en ai jugé ainsi dès mon plus jeune âge.


Gustav
Nous sommes à Catanzaro et Catanzaro est la cité du vent. Nous pouvons y faire silence.


Mathieu
Il n'y a là aucun corps. Il ne peut y avoir aucune parole.

D.
Et les personnages ne parleraient plus, restant muets le long de paysages autoroutiers.
4
Gustav
Je veux bien ne plus parler. Déjà tout le jour se passe sans que je le remarque vraiment.


Noëmie
C'est le jour et ce n'est pas assez long pour comprendre quoi que ce soit. On l'a constaté.


Mathieu
Je regarde souvent tes yeux dans leur absence irréelle. Je crois parfois distinguer du sang, mais alors, ce n'est pas rouge, le sang.


D.
Il nous faudra cependant continuer le voyage. Nous sommes arrivés à la pointe de la pointe Calabre incessante, jusqu'à Locri, dont je ne connais rien, dont je ne connaîtrai que quelques arbres, un peu de vent, comme toutes les villes que je traverse, comme toutes les villes que nous traversons.


Noëmie
Il ne fait pas chaud. La chaleur demeure une sensation fiable, une sensation qui donne confiance. Je n'ai pas confiance.

Gustav
Le froid et la chaleur ne sont que des sensations pourtant elles ne signifient rien si ce n'est de manière fort obscure et confuse.
5
D.
Ils jouent aussi le jeu des sensations. Ils reprennent le jeu et c'est bien ce qui donne sens à leur présence.


Noëmie
Ainsi se dévoilait le sens. Je ne vais pas l'élucider. J'ai suffisamment élucidé auparavant.


Mathieu
Tu as raison, car on n'a pas dit, on n'a pas lu, on n'a pas écrit et c'est dans cette conversation qui n'a pas vraiment de sens élucidé que la journée s'est éteinte doucement.


Gustav
Je vais encore oublier, comme un oubli de la Sicile si proche, de la Sicile rêvée longtemps, contournée, avec l'espoir d'autres paysages secs. Et puis je ne fais rien.

Mathieu
Comme je te demande ce que tu fais, ta voix s'arrête, s'arrête, se pend à mes mots pour inventer quelque chose, pour me dire enfin quelque chose.
6
Gustav
Je ne dirai rien. Je ne te dirai rien.


Mathieu
C'est ce que j'ai compris depuis si longtemps.


Noëmie
Il s'agirait de lutter contre le mépris, de réagir contre le mépris. Mais il se présente pourtant ici une difficulté supplémentaire. Ce qui vient de se passer juste devant moi, ce refus de dire vraiment quelque chose.


Gustav
D'accord, je peux dire quelque chose. Je vis dans l'espoir que la nuit efface cette envie de pleurer. Léo Ferré dirait que le temps passe et que ce sont les mots des pauvres gens.


Mathieu
More or less, nous disons la même chose.

D.
Je crois que je vais attendre que tout se calme avant de partir en Sicile.
7
Gustav
Pourquoi ai-je accepté ?


Mathieu
Tu n'aimais plus la solitude. Tu ne trouvais plus aucune satisfaction à cela.


Noëmie
Tu regrettes désormais d'être parti avec nous en voyage. Tu as des remords.


Gustav
La solitude n'était rien qu'une impression. Ce pouvait être une impression agréable.


Noëmie
... qui peut cacher un poison et l'on sait avec Descartes que la nature pousse seulement à désirer ce qui contient la saveur agréable.

D.
Leur jeu n'est pas un jeu. Je suis désormais cependant devant le texte à écrire puisque je suis en Sicile.
8
Mathieu
Nous sommes en Sicile, à Milazzo, comme les lazzi siciliens au passage d'une fille.


Noëmie
Il n'est pas rare que nous nous trompions sur le sens des lazzis. Parfois, je traverse la ville et je me dis que le compte n'y est pas. C'est qu'il n'y a pas de spectateurs ou qu'il est une heure trop tardive pour que l'on puisse encore sortir.


Gustav
Certains sifflets sont comme des mélodies plaintives.


Noëmie
Ils disent alors tout de moi.

D.
Tout de toi, c'est l'inconnu.
9
Gustav
Tout de toi, c'est choquant. C'est comme la vue hagarde des palmiers.


D.
Confronté à la violence, je ne trouve que le texte. Tu sais cependant que tu n'existes plus pour le public que dans un souvenir de dernière génération.


Gustav
Déjà.


Mathieu
Ne crains rien. Il n'y a pas de public. Il n'y en a jamais et toujours pas.


Noëmie
Le public est comme la soif. Tu peux subir cette sécheresse de la gorge qui met ordinairement en l'esprit la sensation de soif sans pour autant avoir vraiment soif.

Gustav
Je sais et si j'oublie cette idée de public, je peux me souvenir. Je peux me souvenir d'autre chose. Je me rappelle cette rue qui n'a rien à voir avec le texte, sinon l'absence, sinon la mémoire, sinon le désir.
10
Noëmie
Le désir ? C'est un dérèglement du corps. C'est un dérèglement de la machine humaine. J'estime pareillement, en considérant la machine du corps humain comme réglée pour les mouvements qui se produisent ordinairement en elle, qu'elle aussi s'écarte de sa nature... en désirant.


Mathieu
Je ne suis pas d'accord avec toi. Je ne suis pas non plus d'accord avec ce détournement de Descartes. Je peux expliquer pourquoi. Ce sera quelques mots de plus, ce sera encore quelques mots. Nous pouvons nous permettre cela.


Gustav
Nous pouvons aussi nous permettre cela. Ce sera presque du repos. La journée bleue ne nous a donné aucun répit.


Mathieu
Et pourtant, il ne s'est rien passé du tout.


Gustav
Et pourtant, j'entends quelque chose.


D.
Tu entends le désir. Il se dilue dans le texte, tout le texte, et puis revient, réapparaît, scande les pauses, les hésitations. Malgré les silences et les approximations, malgré l'absence de public, le désir parvient à être là.

Gustav
Le voyage désire. Ici, je compte les pavés d'Acquedolci, avec douceur comme il se doit, un à un, patiemment.
11
Mathieu
J'ai trouvé un hôtel où les chambres sont des oeuvres d'art. L'atelier sul Mare de Castel di Tusa. Dans la chambre des mots, j'ai juste apporté quelques fleurs. Je ne doute pas de ta présence, de ma présence dans tes voyages.


Gustav
Je ne sais pas si j'irai jusque là. Je baigne dans une atmosphère bleue et je me sens comme un condamné. Je suis tout entier dans la misère symbolique et je ne peux en conséquence accéder à l'art. encore moins dans une chambre d'hôtel.


Noëmie
L'art, ce n'est qu'une dénomination extérieure pour dire la vie, sans même parfois une émotion, seulement la vie.

D.
Ils ne peuvent pas cesser de parler. Ils sont contraints de parler parce qu'ils sont contraints par tout ce qui pourrait se passer et qui ne se passe pas. Moi je lis, je ne parle pas. Ce sera donc un jour de lecture, de lignes passées l'une après l'autre, pour évader l'esprit de l'hiver qui commence, pour dormir un peu et calmer ainsi, un peu, des angoisses données par le temps qui passe comme le temps qu'il fait.
12
Noëmie
Les écrivains écrivent pour les hommes mais longtemps les hommes n'ont pas entendu le message.


D.
Et les écrivains ont continué d'écrire pensant que telle était leur nature ainsi comprise.


Noëmie
C'est bien ce qu'il fallait faire.


D.
Il suffit de cela, l'écriture, un peu d'écriture, pour justifier toute l'écriture.


Gustav
Mais le temps de l'écriture passe parfois plus vite que le temps qui passe. Et le voyage n'y change rien. Je suis allé plus loin et je suis revenu en marchant, trop lointain déjà pour espérer rattraper ce temps. Je vais rester un peu dans cet hôtel où il y a trop d'art pour rester un personnage honnête. Je vais rester avec ma tristesse.


Mathieu
Comment croire que cela va passer un jour, la tristesse qui éteint la lumière à mesure qu'elle se pose ?

Gustav
On entre dans le temps où l'on ne sait pas très bien ce qui peut se passer alors tout peut se passer, même l'extinction de ma tristesse.
13
D.
De ta tristesse, il ne fallait pas en faire tous ces mots vides.


Gustav
Tu ne savais donc rien de mes espoirs, sourire doucement du temps, oublier enfin cette cruauté de l'oubli.


Noëmie
C'est ton esprit qui oublie mais ton corps se souvient peut-être. Il y a une grande différence entre l'esprit et le corps. Regarde tous ces enfants tristes. Ils demeurent des enfants.


Gustav
Qu'est-ce que je pourrais faire ?

D.
Il faut écrire de la poésie. Les poètes ont tout oublié et ne connaissent pas l'oubli.
14
Mathieu
Tu pourrais regarder la montagne pour te souvenir.


Gustav
J'y suis retourné hier, puisque c'était sur la route, puisque c'était presque sur la route. Je ne me suis souvenu de rien et quand je ne me souviens de rien, je ne me souviens que de ces vers car ils viennent de l'enfance, car ils viennent d'un choix de l'enfance, d'un choix unique de l'enfance.


Noëmie
J'ai froid. Ni la Sicile, ni Termini Imerese ne peuvent me réchauffer. Il y a le froid et les souvenirs perdus, comme si leur image recouvrait encore la ville.


Gustav
C'est pour moi déjà vu et encore jamais vu. Je regarde en moi et je ne puis distinguer en moi aucune partie absolument une et entière. Je suis morcelé comme un texte morcelé.

D.
C'est très curieux ce texte.
15
Gustav
Oui c'est très curieux.


D.
Et si j'essayais maintenant le silence et je serais reposé sous les palmiers pensifs. Il faut bien regarder.


Noëmie
Je peux me reposer. Je sais que rien n'est pour autant retranché de l'esprit.


Mathieu
Aujourd'hui, la ville me disait que tu n'allais pas bien. La ville me disait qu'il fallait dénouer le destin enchevêtré. Il ne fallait cependant pas se presser, juste parce que l'on n'accélère pas le temps.

Gustav
Mais on peut continuer à voyager, ce qui est déjà, forcément, une accélération.
16
Mathieu
Il fallait accélérer le voyage, il fallait encore se presser, dire que l'hiver venait. Alors je me suis éloigné. Je n'entends plus maintenant que ta voix, qui se déporte un peu ailleurs, qui dit ceci et cela.


D.
Je ne me suis pas pressé. Je n'ai pas accéléré. Je voulais seulement voir, après tant d'autres, la Villa Valguarnera à Bagheria, mais c'était loin, si loin de l'hôtel. Je n'ai rien vue et je n'ai rien senti.


Noëmie
C'est un seul et même esprit qui veut, qui sent, qui connaît.


Gustav
On ne peut pas revenir en arrière.


D.
On ne peut jamais revenir en arrière. On ne peut pas retrouver le passé du texte, qui n'est pas un passé. On ne peut que l'oublier.

Gustav
Mais je me souviendrai moi, par chance, par hasard. Le souvenir est un destin.
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Mathieu
Et tu te souviens de quoi ?


Gustav
Nous étions dans la douceur du soir, dans la douceur, dans la tendresse des mots, dans la tendresse, dans l'idée de partir loin, dans le désir de partir ensemble peut-être, quand tout cela sera terminé, quand nous serons vieux.


Mathieu
C'est déjà un souvenir de demain.


Gustav
Ce n'est pas parce que je suis en retard. C'est avec mon esprit que je me souviens aussi de l'avenir.


Noëmie
L'esprit n'est pas affecté immédiatement par toutes les parties du corps, mais seulement par le cerveau.


Gustav
J'étais tendu dans le froid mais la Sicile se détend peu à peu.


D.
Oui. Ce serait peut-être le temps de lire, le temps de lire un peu plus longuement ce que disent les personnages, ce qu'ils peuvent dire.

Gustav
Il n'y a peut-être rien à lire. Je ne lis moi dans ce texte que la solitude grandissante, des marches désolées dans le froid.
18
D.
Pourtant je ne pensais pas au froid quand je suis arrivé là-bas. J'ai traversé les parterres de petites maisons sans grâce, tenant mon cou contre le vent, peinant un peu pour avancer davantage sans trouver aucun but.


Noëmie
Et moi je reste toute la journée à soupirer, comme si les soupirs ne valent pas aussi pour l'ennui. Puis j'écoute des incantations musicales qui m'emmènent loin.


Gustav
Je ne me suis pas réveillé. Le sommeil empâte encore mes mouvements et ralentit l'esprit. Je n'ai pas vu le jour se lever.


Mathieu
Et cependant tu as envie qu'il se lève encore.

D.
Ils parlent du temps, du jour qui se lève et du jour qui se lèvera. En cela ils redécouvrent le romantisme.
19
Mathieu
Ils redécouvrent le romantisme, mais dans les faits, dans la réalité, dans la vérité de leur pensée, ils n'y ont jamais pensé, jamais réellement pensé. Est-ce que vous voyez une raison, une seule raison, pour que nous ayons pensé au romantisme ?


Gustav
Je n'en vois pas.


Noëmie
Il y a parfois cependant tes yeux qui deviennent vagues. Il y a cette façon de regarder, que tu maintiens, ignorant mes protestations. Il y a ce mouvement de l'oeil qui te fait sourire.


Gustav
Les nerfs ne servent pas seulement à transporter la douleur. Ils transportent aussi les images.

D.
Je les avais laissés. Je les ai tous retrouvés, habitant la villa sans rien connaître du passé, sans voir les fantômes des arbres la nuit devant la mer. Ils n'avaient pas trouvé le romantisme. Il y avait cette image d'eux et je pourrais écrire que l'image est ressentie comme étant une représentation de la réalité. C'est encore le début.
20
Mathieu
Tu crois donc que c'est le début, mais c'est peut-être la fin.


Noëmie
Nous allons doucement vers la fin. Je ne m'étonne pas, parce que l'on nous a déjà fait ce coup-là.


D.
Ce n'est pas moi qui avais annoncé cette fin.


Gustav
Je me souviens de cette fin annoncée. Le soir, je suis rentré dans les rues. J'ai regardé les couleurs. C'est bien cette couleur qui redonne un peu de chance au temps, au souvenir.


Mathieu
Nous sommes revenus à Trapani.


Gustav
L'hôtel de Trapani m'assaille de désuétude et à mesure que je le regardais, faisant patiemment le tour des murs ocres, j'oubliais que c'était déjà presque la fin.


Noëmie
Par suite il sera nécessaire que l'esprit sente la même douleur que la mémoire.

Gustav
Je rentre à l'hôtel. Sur le canapé, personne n'est assis.
21
D.
Il n'y a toujours personne. Il n'y a plus que le texte. Tous ceux-là, avant moi, avaient raison, de dire qu'il n'y a plus que le texte et aussi le souvenir du texte.


Gustav
Je me souviendrai de Gibellina, de sa destruction en 1968 et de ces oeuvres à souvenir éparpillées dans la ville nouvelle.


Mathieu
Je sais déjà que tu ne me diras jamais quels souvenirs te viennent.


Noëmie
Je pourrai rapporter un peu de béton bleui ?

Mathieu
Je rapporterai le souvenir de routes encombrées de peines. C'est tout ce qu'on peut s'imaginer de mieux en cela.
22
Gustav
Je ne voyagerai plus.


Mathieu
Je ne te reconnais pas dans ces mots durs.


Gustav
J'utilise des mots durs car je dois faire attention.


Mathieu
Ces souvenirs, je pourrais te les donner vraiment.


Gustav
Et ce serait si rapide, et ce serait si facile d'oublier. Je ne veux plus me souvenir de ce que je pourrais oublier.


Noëmie
Le souvenir et l'oubli. Je ne pourrai pas retenir autre chose aujourd'hui que ce rapprochement-là.


D.
C'est un début d'ambiguïté.

Noëmie
L'expérience témoigne que tels sont tous les sentiments dont la nature nous a dotés.
23
Gustav
Encore faut-il avoir des sentiments.


Noëmie
Tu es comme le désert.


Gustav
Je suis comme le désert, et la joie.


Noëmie
En l'occurrence une douleur.


D.
Il n'y a pas de drame. Il ne doit pas y avoir de drame.


Mathieu
Tu dois savoir toi, l'écrivain, s'il y avait bien cette odeur mouillée dans la solitude de la ville. Moi je ne me souviens plus. La beauté de la route vers Menfi m'avait épuisé.


Gustav
Et les pas sur les trottoirs sont lourds.

D.
Je ne sais rien tant que je n'ai pas de personnages et les personnages me manquent encore. Mais les pas sur les trottoirs sont lourds.
24
Mathieu
L'invention de voyages imaginaires me fatigue davantage que ce voyage sicilien. Ici, dans la ville retrouvée, il n'y a plus que de l'énergie et le grand hôtel me repose du trop d'art des jours derniers.


Noëmie
Parfois tout me fatigue. Je lève le bras et, par exemple, ce mouvement lui-même m'épuise déjà.


Gustav
Quand vient la fatigue, il faut trouver des géants et se poser sous l'ombre des géants. Ce sont parfois des écrivains. Ce sont parfois d'autres artistes. Il ne fat accepter alors que les plus grands parce qu'il est raisonnable de ne confier sa fatigue, sa propre fatigue qu'aux plus grands.


Mathieu
On peut aussi se cacher dans le silence, puis tout devient silencieux, même la fatigue.

D.
Si c'est tellement silencieux, si c'est tellement le silence, si c'est ainsi, alors il faudrait aussi, il faudrait peut-être que le texte s'apparente au silence.
25
Mathieu
Nous pouvons constater la disparition du texte, de façon bien adéquate.


Noëmie
Il est parti au delà de notre regard et rien ne nous est plus utile en toute cette affaire.


D.
Je vais le rattraper et tu ne peux pas m'aider, tu ne veux pas m'aider.


Gustav
Je pourrais faire comme le texte. je pourrais m'échapper vers une Sicile imaginaire.

D.
Et pourtant tu es là, mémoire, à peine, sur la voie d'un oubli. Tu as décrit pour moi le jardin pâle avec une voix monocorde qui semblait ne pas t'appartenir, comme si tu te souvenais enfin.
26
Gustav
Mais je ne me souviens de rien. Canicatti se lève sans moi, se réveille en Sicile comme je me réveille ailleurs, joue un peu d'un automne sicilien qui ne restera dans aucune mémoire, qui tremble un peu de vent, de pluie, et de l'ennui fade des fins d'année qui approchent. Alors, je pars tôt pour ne pas te rejoindre.


Noëmie
La mémoire est quelquefois trompeuse.


Mathieu
Il n'y a pas vraiment d'autres catastrophes à ma nouvelle solitude.


Gustav
Je préfère rester seul. Quand on est seul, on peut alors raconter ce qui passe par la tête, ce que l'on ne dirait pas.


Mathieu
Non. Je ne crois pas à cette fable de la solitude et de sa liberté. Comme la mémoire, la solitude est quelquefois trompeuse.


D.
Parfois je me demande s'il faut continuer. Parfois, je me demande vraiment s'il faut continuer vraiment. Mais je sais bien qu'il faut continuer.

Noëmie
Quand je me demande s'il faut continuer, je pense longtemps à cette image, qui est une image d'été, qui est l'image d'un temps qui n'a jamais existé et qui m'apaise par son inexistence même.
27
D.
Parfois je ne sais plus s'il faut continuer. Vous pourriez considérer que cela dure trop longtemps et penser que je suis de manière naturelle dans l'erreur.


Gustav
Cela ne dure pas trop longtemps. Tu ne me connais pas encore.


Mathieu
Si quelque cause existe à notre rencontre, nous ne nous sommes pas encore rencontrés.


Noëmie
Je ne te connais pas encore et  je ne me rappelle pas avoir perdu autant de temps à essayer de me rappeler le visage de quelqu'un.


D.
Parfois je m'étonne qu'il soit encore si tôt.


Gustav
Je voudrais juste un peu plus de soleil.

Mathieu
Sur cela comme sur beaucoup d'autres choses, tous les documents n'ont pas été retrouvés.
28
Gustav
Tu crois qu'il y avait ma mémoire sur ces documents perdus ?


Mathieu
Il y avait des images et des mots qui représentaient ta mémoire. Le temps était plat.


Gustav
Et si l'on retrouvait ces documents, comment seraient-ils devenus ?


Mathieu
Ce serait juste, ce serait juste comme avant, illisible. Avec des mots comme des tesselles de mosaïque anciennes.


Noëmie
Comme celles de Piazza Armerina qui bleuissent sous la pluie de Sicile.


Gustav
On ne sait jamais. Je ne sais pas pourquoi il est nécessaire que la mémoire ou l'absence de mémoire fassent toujours sentir à l'esprit la douleur.

D.
Je connais cette douleur et je te connais un peu. Je te promets que dans la solitude des temps qui passent, je te donnerai quelques mots qui viennent.
29
Gustav
Je resterai avec tes mots les yeux dans les yeux de mon souvenir, à tenter d'être un peu moins épanoui dans la tristesse. Tu sais que quand je suis triste, ma tête se resserre sur deux ou trois idées un peu tièdes, et je deviens tiède, et ainsi du reste, je consens, je cède et tout se plie encore.


Noëmie
Si tu crois que je te crois...


Gustav
Tu peux me croire, je ne suis pas très différent de vous.


Mathieu
D'ailleurs nous sommes comme la plupart des gens dans la rue.

D.
Nous sommes aussi le vent et la pluie des jours.
30
Gustav
Nous sommes aussi l'ennui d'être là et puis rien, sans espoir supplémentaire.


Mathieu
Toutes les routes de novembre reviennent en mémoire, dans la tristesse.


Noëmie
Il faut nous souvenir avec notre entendement, cet entendement qui a déjà élucidé toutes les causes d'erreur.


Gustav
Rien n'est élucidé. On confond tout.


Mathieu
Dès lors, on ne sait plus, on ne sait plus du tout ce qu'il faut faire.


D.
Regardez la ville est encombrée. Nous n'allons pas trouver l'adresse de l'hôtel.

Mathieu
Est-ce qu'il y a toujours une adresse ?