août 2009


Gustav
1
Est-ce que j'étais un bon comédien ? J'étais célèbre mais rien ne dit, de cette célébrité que j'étais un bon comédien. Je pourrais tout aussi bien avoir été un mauvais comédien célèbre. Il y en a tant. L'étendue apparente de ma célébrité, mon exposition permanente dans les médias dont je parcours les archives laissent craindre que j'aie été plutôt mauvais. Je suis donc désormais un comédien amnésique incertain de vouloir reconnaître le comédien qu'il a été. 

Je ne retrouverai jamais la mémoire s'il s'agit, avec la mémoire, de rejouer ce même jeu médiatique et d'être aussi mauvais que certains comédiens célèbres que je vois à la télévision. 

Et pourtant je sais que, comédien, j'ai rêvé des flots et du sable qui se mêle de tout ce qui ne le regarde jamais plus, jusque dans l'hiver et que j'ai aimé infiniment la mer baignant son bleu, son blanc et le sable.

2
Je n'ai pas encore accepté de voir un film dans lequel je joue. Je crois que cela retarderait encore ma reprise de mémoire, ma reprise de souvenir. Qu'aurais-je avoir avec ce personnage à qui le scénario prête des sentiments, des volontés, des désirs et une diégèse à ellipse. Je crois que je préfère l'éclipse à l'ellipse. Je ne me reverrai pas sur un écran.

Je pourrais, s'il le fallait, devenir chanteur. Je pourrais chanter tout de que de Paris, j'ai oublié. Il y a toujours cette chanson dans l'air. Je vais marcher aussi dans Paris, et je verrai bien si cela fait dans ma tête de la musique.

3
Mais je ne serai désormais ni chanteur, ni acteur. Je ne veux plus participer au désordre du monde en ajoutant de la fiction à de la fiction. Je ne veux plus servir de support consentant à cet endormissement continu qui vient formater les vies de mes contemporains en leur racontant des histoires. Et ces histoires dirigent leurs amours, et ces histoires dirigent leurs colères. Et ces histoires font leur goût et les précipitent dans les magasins. Je promets ici de ne jamais mettre les pieds dans une salle de cinéma, de me tenir loin de toute idée de roman et de ne lire jamais aucun magazine. Et cependant j'écris, et ce sont les rêves qui me fournissent parfois des phrases entières.
4
Est-ce qu'en rêvant, je produis aussi de la fiction ? Rien ne dit que le rêve soit de cet ordre. 

Il faudra bien que les rêves reviennent. En rêvant, je produis plutôt de la vie, je produis de l'existence, je produis une part de mon existence. J'aime me souvenir de mes rêves. C'est ainsi que je sais que je rêve. 

Il y a dans mes rêves parfois des personnes que je ne connais pas. Est-ce que je les ai rencontrées du temps de ma mémoire ? 

Ne peut-on pas aussi, à partir de là, rêver encore ? 

Tu es peut-être l'une de ces personnes. Parfois je me prends à rêver. Parfois je me prends à rêver que je vais te rencontrer dans mon rêve. Et ce jeu de cache cache entre mon rêve et moi, cela t'amuse, je le sais.

5
Je pense qu'il y a plus de chance que tu sois à Paris que dans une des autres villes que j'ai traversées. Je pense qu'il y a plus de chance que tu sois à Paris, parce que je suis à Paris. Je suis de retour à Paris, chaque arrondissement de Paris est soudainement disponible pour toi, donnant ses rues aux trottoirs et fraternisant parfois avec la poussière grise et chaude de l'été. En cela je me trompe. Là où tu es n'a rien à voir avec là où je désire que tu sois, et rien à voir non plus avec mon désir. 

Tu n'es peut-être pas à Paris. Tu es peut-être à Paris. Je n'ai plus aucun moyen de le savoir si ce n'est, un jour, reprendre les pas de mes voyages et rencontrer des traces de toi, supposément réelles. 

Maintenant, tu voyages dans la solitude, sans moi.

6
J'aime imaginer que ta solitude vaut ma solitude et que nous sommes réunis par elle. Tu marches dans les rues et la solitude te calme et je marche dans d'autres rues et la solitude me calme. Tu regardes le ciel, incrédule face à la beauté des nuages. Je regarde le ciel, je sens un peu de vent qui bouge les nuages et je continue sans trêve les longues promenades. Nous sommes ainsi réunis, toi dont je ne me rappelle pas le nom, ni le visage, ni la voix.
7
Noëmie et Mathieu ont tenté, à ma demande, à ma demande rémunérée, de substituer des souvenirs présents à des souvenirs absents. Ils ont essayé. Ils ont même essayé de me donner certains de leurs souvenirs, de véritables souvenirs de leur véritable mémoire. Je ne les ai pas pris, sinon avec parcimonie. Les souvenirs me sont apparus soudain si encombrants que je craignais de perdre cet état d'apesanteur que j'avais atteint malgré moi dans mon amnésie. Rien ne nous oblige cependant à être tristes, à jouer tristes car nous ne sommes pas tristes.
8
Nous ne sommes pas tristes mais nous ne sommes pas joyeux. Je ne peux pas savoir s'il m'arrivait avant d'être joyeux. Sans doute puisque j'en ai l'idée en moi. Être joyeux existe donc puisque pour Descartes l'éternité existe bien puisqu'il en a l'idée en lui. Pourtant je ne suis pas cartésien puisque je ne crois pas que l'éternité existe en moi. 

Je n'ai sans doute, cependant, jamais été joyeux. En moi, il n'y a jamais rien de cet ordre. Et pourtant... il y a des lambeaux de souvenir comme les draps aux fenêtres de Venise, le drap jaune de la fenêtre de Venise, à jamais perdu, voletant là, juste dans la mémoire.

9
Je reviens toujours à Venise. J'en reviens toujours à Venise. Je n'ai pas trouvé d'autres villes où l'absence de mes souvenirs d'avant me pèse si peu. Venise est le réceptacle de la mémoire de ce monde, une mémoire littéraire un peu compassée, un peu troublée et qui vit doucement l'absence de son absence. Parce qu'il n'y a pas que le temps, il y a aussi l'espace, tout l'espace, tout cet espace et toutes les promenades, toutes les promenades de Venise à Venise.

Il n'y a pas que Venise, à la réflexion, qui tue le manque de souvenirs. Il y a aussi l'océan. Alors je fais venir la mer et même l'océan et je fais venir l'océan tout entier et le bruit de l'océan et tout le bruit, l'entièreté du bruit océanique, le bruit additionné de toutes les vagues sur toutes les côtes et sur toutes les coques aussi des navires au port et des navires en mer. La mer tremblée par le vent.

10
Je pourrais partir aujourd'hui vers l'océan, malgré les vacances, malgré la foule des vacances, malgré l'embrigadement de l'océan par les vacances, que l'on oblige toujours à davantage d'activités idiotes. Je pourrais encore trouver un peu d'océan qui échappe aux vacances.
Je ne partirai pas aujourd'hui pour l'océan. Il ne s'agit plus de laver mes souvenirs mais d'en retrouver assez pour pouvoir te retrouver toi. Le souvenir et la mémoire même.
11
Je pourrais aussi imaginer d'autres lieux. Je pourrais aussi inventer d'autres lieux. Je pourrais aussi m'éloigner des chemins déjà pris et ne plus retourner jamais dans les villes de mes souvenirs perdus. Ce ne seraient pas des lieux mystérieux. Ce ne seraient même pas des lieux intimes. Ce seraient des lieux, seulement, que je ne connais pas, que je serais certain de ne pas connaître, que je serais certain de ne jamais avoir connu. 

Mais sans mémoire et sans souvenirs, comment puis-je avoir cette certitude-là ?

Ou alors je vais retourner vers cette chapelle bretonne où je suis bien certain être déjà allé plusieurs fois et qui promet de dévoiler "la cause de notre joie".

12
Mais je parle de voyage et je ne bouge pas à amenuiser tout le temps de tout le temps. Tu n'es pas plus dans ces voyages, dans ces lieux parsemés sur un itinéraire qui sera toujours contraint, que tu es là avec moi, dans ces considérations quotidiennes un peu évanescentes. Et tu es là avec moi comme tu es là aussi dans les voyages que je fais et dans les voyages que je ferai encore car je ferai encore des voyages. Est-ce que je pourrais en faire des souvenirs ?

Ce sont peut-être des amoureux amnésiques qui ont inventé Dieu et le Christ lui même devait être l'un d'entre-eux et je retourne encore à la démonstration cartésienne pour qui du fait "que je ne peux penser Dieu sinon existant, il s'ensuit que l'existence est inséparable de Dieu, et par conséquent que celui-ci existe effectivement." 

Quand je lis mes phrases, après les avoir écrites ici, je me dis que l'absence de l'amour est la mystique de l'amour.

13
Mais la présence de l'amour, c'est aussi la mystique de l'amour. Je parviendrais presque à toucher la notion incarnée de l'immanence. Les grands mystiques sont de grands amoureux. Rien ne dit que les amoureux ne soient pas des mystiques, le temps, parfois très bref, où ils croient à leur amour, où ils croient de cette croyance qui fait qu'ils voient leur amour, qu'ils le voient vraiment, qu'ils le voient pour de vrai.

Il n'y a donc pas tant de différence entre la présence et l'absence, puisque absence et présence en l'amour sont mêlées. Et si j'écoute encore Descartes, puisque "je n'ai pas en effet la liberté de penser Dieu sans existence",  ainsi, n'ai-je pas non plus la liberté de penser l'amour sans absence. 

Es-tu encore sur une plage et crois-tu penser à moi ou à ton désir ?

Mais moi je ne sais toujours pas, je ne sais toujours plus qui tu es. Alors nous errerons sans but, au long de promenades esseulées, méditant sur cet amour pour lequel, dans son absence épuisée, il n'y a pas de fin tragique. Et les amoureux vont continuer cette errance sur la terre parsemée dans cet à côté permanent du sujet qui les caractérise désormais.

14
Je crois pourtant que les choses changent. Je crois que quelque chose s'est passé. Je crois que quelque chose a passé.
Cela fait plus de dix ans maintenant que l'éclipse totale a obscurci la pensée du monde et cela fait plus de cinq ans désormais que mon éclipse se dilue doucement dans le temps qui passe. 

Ce n'est pas grave. Toi, qui que tu puisses être, comme moi, nous sommes des personnages et rien n'indique qu'il soit bien nécessaire que les personnages existent, qu'ils existent bien, qu'ils existent vraiment, qu'ils existent pour de bon dans notre fiction commune. Il y aura toujours quelques lignes, ces quelques lignes qui nous tiendront. 

Je n'ai donc plus besoin des souvenirs d'avant. Je n'ai plus besoin de ton souvenir. Je ne voyagerai plus pour rechercher ma mémoire de toi. Je te laisse au passé, à cette ignorance.

15
Je suis arrivé au quarante-cinquième jour de mon parcours ici. Je suis donc à mi-parcours. Ce pourrait être une assomption mais elle ne sera pas mariale. J'ai suffisamment versé dans la mystique ces derniers jours.

Je sais que je dois désormais décider ce que je vais faire si je ne te cherche plus. Comment utiliser ce temps qui passait à penser à l'image de toi indistincte ? Comment utiliser ce temps qui passait à souffrir d'une absence que je ne savais pas qualifier, ajouté au temps qui passait à essayer de qualifier ton absence. Que choisir de cette infinité de choix et insuffler de la liberté dans la solitude ? Je vais partir encore. Ai-je envie ? N'ai-je pas envie de faire ce qu'il faut ? Je suis allé dans tous les endroits où tu aurais pu être.

16
De tout ce temps désormais à jamais sans toi, je ne sais encore que faire. Il y aurait une facilité à rencontrer quelqu'un d'autre qui deviendrait "toi". Et je dirais que je pense à toi et ce serait quelqu'un d'autre. Et je l'embrasserais et ce serait quelqu'un d'autre. Et tu me manquerais encore, et ce serait quelqu'un d'autre, dont je me souviendrais, avec qui je voyagerais, et qui donnerait et qui recevrait toutes les caresses du temps. 

Il faudrait pour cela que je préfère la présence à l'absence, mais la présence est une illusion quand l'absence est une vérité sur laquelle je peux m'appuyer. 

De toi, qui que tu sois, en attendant, sans attendre, je ne peux rien accepter d'autre qu'une éclipse totale.

17
Puisque j'ai renoncé à te trouver et à te retrouver, puisque je ne vais pas voyager, puisque je ne vais pas travailler, puisque je ne vais pas refaire l'acteur, rejouer au comédien, redevenir célèbre, puisque je ne vais pas faire tout cela, puisque je ne vais plus faire tout cela, que vais-je bien pouvoir faire ?

Je pourrais écrire. Je pourrais continuer à écrire au delà de ces 91 jours qui me sont assignés à l'écriture. Et j'écrirais sur toi. Et je t'écrirais. Et je voyagerais pour écrire et j'écrirais sur ces voyages, pour tenter de donner "l'image d'une nature vraie et immuable"...

Il doit bien y avoir d'autres solutions. Je pourrais aller à Beyrouth.

18
Je me promènerais le long de la mer, à Beyrouth.

Dans le vide de mes souvenirs, le nom de Beyrouth résonne brillamment, d'un son sec qui retentit dans ma mémoire vacante. Il sonne étrangement familier, comme un nom de l'enfance, comme un nom de famille. Pourtant, mes biographes autorisés ne font pas mention de Beyrouth quand ils racontent ce qu'ils savent de mon enfance et que j'ai oublié. Ils ne font pas mention de Beyrouth quand ils racontent ce qu'ils savent de ma première jeunesse, et que j'ai oublié. De quoi pour moi Beyrouth a-t-il été l'enfance ? De quoi pour moi Beyrouth a-t-il été le commencement et la fin dans le gris des montagnes libanaises ? A quoi, pour moi, le nom de Beyrouth doit-il se substituer pour l'éternité ?

19
Je peux faire l'inventaire de tout ce qu'évoque le nom de Beyrouth pour moi, mais de cet inventaire, je sais que je ne tirerai rien. La magie de ce mot, qui déteint sur la ville qui lui est attachée, procède d'un autre type d'inventaire, qui est mieux qu'un inventaire biographique, qui est un inventaire historique. 

C'est donc d'abord une carte postale ancienne que je vois, qui montre Beyrouth et qui légende l'image du mot Beyrouth. Le mot et l'image sont dans un rapport de connivence qui n'est pas contractuel et qui dépasse le rapport d'illustration et qui dépasse aussi le rapport de désignation qu'entretiennent les mots et les images sur les cartes postales. Il y a alors, surgissant, quelque chose de l'ordre de la volition, la vie qui passe, le temps.

20
Beyrouth. Bagdad. De Beyrouth, je peux aller à Bagdad. De Beyrouth imaginaire, je peux aller à Bagdad imaginaire. De Beyrouth dévastée des années 80 je peux aller à Bagdad dévastée des année 2000. 

De cette dévastation à cette dévastation, qui est la même dévastation, de cet imaginaire à cet imaginaire, qui est le même imaginaire, un imaginaire qui se passe du souvenir, qui se passe de la mémoire et qui s'immobilise parfois dans un désert bien désert, assez désert.

Et pourtant, je crois un jour avoir eu accès au désir. J'ai pu alors m'approcher des choses comme on approche de mondes et de personnes, pour les regarder, les aimer parfois, sans y prendre garde toujours.

21
La disparition de mes souvenirs serait donc liée à un trouble du désir. J'ai été envoyé vers des spécialistes des troubles du désir. Très vite, la cure s'est arrêtée car de quoi pouvais-je parler puisque je ne me souviens de rien. Nul souvenir d'enfance. Pas même une image de mon père et de ma mère. Pas même la certitude d'avoir eu un père et une mère. Je sais désormais que je n'ai ni frères ni soeurs. Mes parents généalogiques sont morts. C'est ce que révèlent les papiers officiels que l'on m'a montrés. Je ne suis pas né à Beyrouth. Je ne suis pas né à Bagdad. Je suis né dans un hôpital du dix-huitième arrondissement de Paris. Je suis né un 21 août. C'est mon anniversaire. Qu'est-ce qu'un anniversaire en l'absence de mémoire, sinon une commémoration intime et néanmoins sociale de l'absence. C'est alors une commémoration du temps qui vient. Il doit bien être possible d'évoquer aussi la vieillesse comme un temps de son temps.
22
Je ne me souviens pas. Je ne sais pas combien de fois j'ai pu prononcer cette phrase depuis mon éclipse. L'absence entraîne l'absence, comme le manque apporte le manque et l'oubli produit l'oubli, et s'étend, et s'étale. Il n'y a pas d'immunité possible à l'oubli, à l'absence et au manque. La mémoire est un palliatif incertain et peu fiable. Elle fait semblant d'engranger. Elle promet de faire fructifier et d'un coup, au moment même où le souvenir pourrait être de quelque utilité, n'importe quel petit souvenir comme le nom d'une place, d'une rue, d'un auteur, d'un objet usuel mais peu commun, la mémoire lâche, se dérobe, rend un signe effacé déjà et revient quand on n'a plus besoin d'elle. Ne plus avoir recours à la mémoire, même si ce n'est pas volontaire, est une façon commode de mépriser cet outil trop imparfait.
23
Il y a tant de facultés en nous, dont nous disposons à notre guise, qui ne nous lâchent pas, ou peu, ou seulement sous l'emprise de drogues. Il y a ainsi notre capacité à ressentir la douleur, notre capacité à souffrir. Le grand malade sur son lit de mort aura recours à la morphine pour que la douleur fasse semblant de l'abandonner. Mais, même sur son lit de mort, même sur son lit de grand malade prochainement mort, même anesthésiée par la chimie, la douleur est tapie toute proche. elle fait semblant de dormir et le malade sait bien qu'elle est présente, qu'elle est prête, qu'elle n'abandonnera pas. La douleur est pus fidèle à l'homme que la mémoire. C'est en cela qu'elle est d'une valeur plus importante et les Stoïciens, interrogés sur la mémoire et sur les souvenirs, auraient pu tout autant renvoyer l'apprenti philosophe vers sa douleur, et vers sa vieillesse, et puis vers sa mort.
24
Mais notre capacité à oublier la souffrance vaut tout autant que notre capacité à souffrir. Serions-nous à l'agonie et en recouvrerions-nous que l'agonie serait oubliée et qu'il ne resterait bientôt qu'un écho, traumatisme discret qui rappellerait la peur et la douleur et donnerait au regard une flamme de crainte. 

Dès lors, quelle douleur inconcevable ai-je pu devoir oublier pour perdre avec cet oubli tous mes souvenirs et le souvenir même ? 

Quelle est cette douleur occultée, si bien que sans elle on ne peut jamais rien savoir parfaitement ?

25
Est-il possible que tu m'aies fait souffrir avec assez de force, avec assez de conviction, pour que je préfère alors, soudainement, perdre mes souvenirs, pour être certain qu'avec eux, dans le flot de ces souvenirs, de tous les souvenirs, dans ce flot jeté à l'oubli, il y aurait le souvenir de toi et le souvenir de la souffrance de toi ? Si c'était cela, toute réflexion faite, c'était un mauvais stratagème et je donnerais aujourd'hui tous mes souvenirs contre la douleur de cette souffrance, ce qui est d'ailleurs un syllogisme. Nous ne pouvons pas encore prédire notre éclipse.

Mais je n'ai même pas le moyen de connaître si tu existes vraiment et je ne peux même pas être certain que mon oubli n'était pas seulement l'oubli d'une chimère. Peut-être aurais-je voulu que tu existes pour souffrir d'amour pour toi. Comme tu n'existais pas, j'aurais voulu oublier que cette vie sans toi dans mon existence n'était pas la vie. En oubliant et en t'oubliant, dans l'existence ou la virtualité, j'ai créé une nouvelle forme de souvenir et de ton absence j'ai fait réalité même si je ne prête plus attention aux raisons pour lesquelles j'ai porté un tel jugement.

26
Je vais reprendre la route, la même route par laquelle j'ai cherché les traces de ma mémoire. Mais cette fois, la dernière fois, je vais suivre ce chemin sans chercher aucun souvenir et ne plus te parler puisque tu n'es pas avec moi. 

Quand sera venu le jour où je devrai quitter cette écriture quotidienne pour céder ma place au quatrième protagoniste, je resterai là où je serai arrivé pour construire patiemment de nouveaux souvenirs et de nouveaux sentiments. En effet, être des personnages qui meurent, des personnages mourant ne nous impose pas moins d'être des personnages et pour cela de vivre et pour cela d'avoir vécu et pour cela de vivre encore. D'ici là, je vais regarder le paysage et le vide, encore terrassant, puis la certitude d'une fin infinie.

27
C'est donc aujourd'hui le jour du départ. Je peux déjà construire un peu de nostalgie, me rappelant, l'année dernière, ce même jour de la fin août, à cette même place, cet autre départ pour le même itinéraire. Mais nous étions trois et je suis seul. Bien que cette solitude me procure un peu de légèreté et de silence, je peux échafauder un peu de nostalgie, sans culpabilité, en pensant que c'est bon pour ma cure de mémoire que de retrouver ces sensations inusitées quand on a perdu ses souvenirs. Je peux en effet me persuader d'avoir été fait par la nature. Mais c'est bien la dernière fois. Demain commence un voyage nouveau sur des traces anciennes, qu'il ne s'agira ni de retrouver, ni d'effacer, mais de sublimer en actes de nouveauté, en actes vivants, la vie.
28
Mais il faudra attendre septembre pour partir vraiment. Jusque là, ce ne seront que quelques tours, presque sur place, pour me préparer au voyage et à ses inconvénients. Car il y a beaucoup d'inconvénients à voyager, comme il y a beaucoup de plaisirs et plaisirs et déplaisirs se mêlent à la substance même du voyage. Celui qui a perdu la mémoire s'exonère de quelques déplaisirs. Il ne s'agira pas pour lui de constater sur les villes aussi les ravages du temps. Chaque ville lui sera livrée comme à son premier jour. Il ne remarquera pas les enlaidissements progressifs mais continus de leurs abords, le mobilier urbain vaniteux, et ne regrettera donc pas le vieux banc modeste, la campagne douce qui vient lécher les premiers faubourgs, sans publicité.

Il le regrettera cependant dans l'été qui se termine, qui dit le soleil, l'idée de vacances.

29
Je ne travaille plus. Mon travail de comédien, c'était d'abord user de ma mémoire. Dès lors que je n'ai plus de mémoire, je ne peux plus faire ce travail. Et puisque je ne travaille plus, je ne sais plus ce que sont les vacances. L'idée de vacances devient une idée qui ne s'applique qu'à autrui. Je regarde les gens dont tout dit qu'ils sont en vacances. Ils ont mis des vêtements de vacances. Ils ont adopté une démarche de vacanciers, comme si les vacances mêmes entravaient leurs pas. Aux terrasses des cafés, ils ont des conversations de vacances et, le plus souvent, ils parlent du temps où ils ne sont pas en vacances, avec un espoir à peine dissimulé que le temps normal du travail revienne, que la vie normale de travail réajuste leurs pas. Ils parlent de leurs souvenirs de vacances et du temps qu'il fait et du temps qu'il fera.

Moi je ne connais plus que les saisons. C'est encore l'été puis ce seront les automnes, l'automne de l'été et puis l'automne de l'hiver. Les enfants essaieront leurs cris de plage dans les cours d'école. Il fera plus froid et les arbres changeront de couleur et cela n'aura pas d'autre importance que de dire le temps qu'il fait. Et l'on m'opposera sans doute que j'ai été fait tel que j'aurai existé pour l'éternité et que mon existence ou ma non-existence ne sont rien et tout à la fois dans le temps qui passe et dans le temps qu'il fait.

Il y a de la chance à l'oubli, désormais, infini.

30
Comment vais-je voyager si je n'ai plus à constituer de souvenirs ? Que devrai-je regarder d'abord ? Si je regarde les paysages, je ne saurai quoi en faire. Sans le souvenir, quel usage faire de collines sous un soleil jauni ? A qui donner  ou rendre un matin bleuté sur un fleuve d'Europe et ce pont séculaire qui salue poliment ? Si je regarde les gens, je regarderai les gens mais sans intention à leur égard, ils disparaîtront dans le paysage. Je devrai donc m'appliquer seulement à mesurer le temps qui passe, sortir de l'imagination de l'avenir et le voyage deviendra l'allégorie de ce temps du voyage. Je marcherai dans les rues de la mémoire à venir. Sans souvenirs, je serai sans nostalgie, sans douleur du retour. Il n'y a pas de retour dans l'oubli ni de retour vers l'oubli. Je retrouverai peut-être alors des mots.
31
Mon voyage à venir sera sans doute un voyage de mots. Je vais aligner devant moi des noms de villes, des noms de villages et autour de ces noms de villes et de ces noms de villages, je mettrai des noms qui les accompagnent, des noms de rues, des noms d'impasses, de traverses, de chemins et puis aussi les enseignes des magasins. Je garderai tous ces noms, je les consignerai sur un carnet. Je ferai des listes et je verrai bien s'il en sort autre chose que l'ennui. Rien n'est jamais transparent dans les mots.

Dans tous les cas je retourne demain à la Ferté sous Jouarre.