décembre 2009


Daniel
1
La route s'élève et place le voyageur un temps dos à la mer avant de lui ménager avec elle un aurevoir furtif juste avant d'arriver sur le plateau. Alors, ce même voyageur ne sait plus s'il se cache de la mer ou si la mer se dissimule à lui. Il ne la voit plus mais il l'entendrait presque dans le vent de novembre qui lui apporte ses cris. Près d'un petit olivier, il laisse le temps passer un peu, se disant que pour une fois, il pourrait se souvenir de cet instant, "comme il arrive dans le sommeil, c'est-à-dire sans que je voie ni d'où il serait venu ni où il s'en irait".
2
Pour aller d'Ispica à Avola, il suit la ravine qui descend du plateau. Plus tard, il traverse "Coda di Lupo" puis laisse sur la gauche "Casa Santa Loppina" et cela, une nouvelle fois, l'a fait sourire. Auparavant, il a pris l'autoroute A18 par une large boucle confortable qui a permis à son automobile de tourner avec nonchalance et il a négligé d'aller revoir les mosaïques du Tellaro. Il fait tout cela jusqu'à la plage d'Avola et à aucun moment de ce voyage court et agréable il ne s'est souvenu vraiment d'un bout de route particulier, d'un quartier de mur, d'une perspective. Ce n'est qu'à l'hôtel, le soir, qu'il a reconnu la carte du restaurant, qui n'avait pas changé.

Il ne se rappelait rien d'autre qu'une sentence de Mathieu qu'il avait notée sur son carnet : "il faut, pour connaître la tendresse et même pour l'espérer, connaître le désir, ou même l'espérer".

3
Il se décidait parfois à s'arrêter, par coquetterie même, là où personne ne s'arrêtait sans une raison précise et déterminée. C'est ainsi qu'il avait loué la première fois une chambre à Priolo Gargallo, cette petite ville de Sicile coincée par deux complexes pétrochimiques. Puis il était retourné à Priolo Gargallo, par une autre coquetterie, celle d'y avoir des souvenirs de promenade vers des salins injustement préservés, pour quelques vergers siciliens, les fruits conservés au frais comme en orient. Peu à peu, l'idée de ne pouvoir, plus jamais, revenir à Priolo Gargallo lui était devenue désagréable. Il avait pensé s'y établir avant de décider qu'il suffisait peut-être d'y bâtir une fiction, un fantasme.
4
Du fantasme à la fiction, il n'y a que quelques mots travaillés et l'autorisation de le faire. Cette autorisation n'est jamais pleinement donnée. Ainsi la fiction n'est-elle jamais pleinement assurée. Je peux écrire que je suis tout près désormais de l'Etna. Je ne peux pas écrire que je suis sous les cendres du volcan. La fiction, mal assurée, a tendance à s'agglomérer malgré l'auteur à d'autres fictions plus stabilisées, par agrégation naturelle du fantasme. De la voiture, plus loin que les panneaux indicateurs de l'autoroute, il y a l'ancien volcan frondeur, l'Etna, dans ce complet silence.
5
Nous sommes ensemble. Nous nous promenons ensemble dans les rues de Taormina comme ensemble nous sommes allés sur les pentes de cendre de l'Etna. C'est encore ensemble que nous nous essayons à nous sourire sur un belvédère miraculeux. Puis nous rentrons. Nous repartirons ensemble demain. Il faudra bien que nous quittions la Sicile. Nous connaîtrons encore une fois Messine et nous ne nous retournerons pas. Nous sommes toujours ensemble. C'est pour cela que que nous racontons cette histoire, que nous entrons dans cette fiction.
6
Il était une fois une histoire avec des personnages et avec de l'amour entre les personnages et une histoire aussi avec ce sentiment curieux qu'il n'y avait pas d'amour entre les personnages mais que le narrateur, et l'auteur sans doute avec lui, ne pouvaient se résoudre à ce manque d'amour, à cette absence. Quand bien même, ni l'amour ni le manque d'amour ne suffisent à constituer la fiction qui continuera donc sa dérobade. C'est encore le tout début de l'histoire. Il y a des personnages et puis il y a aussi des personnages secondaires. C'est le sort des personnages que d'être d'un ordre principal ou d'un ordre secondaire. En sicile, les balais de cendre sont accrochés au porche des maisons dans le soir qui dégringole.
7
Et le voyageur reprend la fiction de son voyage dans la solitude choisie de l'Italie d'hiver. Il quittera aujourd'hui la Sicile pour la Calabre. Il ne s'est pas fait sicilien, il ne sera pas calabrais. C'est la dernière partie du voyage mais cette partie, la dernière, qui va de la Calabre jusqu'à l'aéroport de Rome n'a pas plus d'importance pour la fiction que toute autre partie, déterminée arbitrairement comme étant une partie du voyage, une partie de la fiction. C'est la narration, ce sont les narrateurs, qui ont habitué à donner une part plus importante aux morceaux de fiction qui viennent à la fin. Mais la fiction se moque bien de sa narration et de ses narrateurs. C'est donc la dernière partie de la fiction et la dernière partie du voyage et c'est ainsi et ceux qui voyagent et qui dès lors font semblant de voyager, font semblant de se souvenir de voyages, de vrais voyages.

Je vais naître à ce temps avec ton absence et jusqu'à l'absence de ton souvenir.
8
Seul, le voyageur; seul, recherche dans les villes de son voyage, l'uniformité et quoi de plus uniforme, de la Turquie à la Bretagne, que les rues piétonnes. Elles alignent les mêmes magasins des mêmes chaînes de magasins et les publicités pour les mêmes produits se ressemblent au point que le voyageur lit soudain le turc ou le croate. Assis à l'une des terrasses d'une rue piétonne de n'importe quelle de ces villes de passage, il oublie de se souvenir. Ce qui lui resterait de mémoire se confond en une succession indistincte de repas équivalents pris à des tables sans saveur. Il aura même renoncé à mesurer l'uniformisation du monde. Mieux encore, il la goûte, rassuré, feignant une émotion désormais faible, factice.

S'il n'a plus de mémoire, il peut se nourrir du rêve mais rien ne dit que le rêve ne se nourrit pas de la mémoire.
9
Les scénarios des séries télévisées tournées au jour le jour prévoient l'absence de personnages pendant un temps plus ou moins long et cela permet aux comédiens de s'absenter, d'être malades parfois. Dans certains cas, la mort du personnage peut être envisagée afin d'entériner la rupture d'un contrat avec le comédien. Parfois aussi, le comédien meurt et le scénariste doit alors traduire cette mort par une mort dans l'espace de la fiction, ou alors un voyage, ou alors une disparition inexpliquée.

Tout cela est très banal.  
Il ne faudrait pas laisser imaginer tout cela, rien de cela.

Gustav aurait pu mourir, dans l'espace de la fiction, ou retrouver la mémoire et ne jamais mourir,
et parfois notre propre esprit est sans raison aucune.
10
J'ai appelé Gustav et je lui ai demandé comment il avait pu oublier, s'il y avait une technique, une méthode, un truc, un cheminement pour parvenir à cet oubli radical. Mais Gustav me disait ne rien comprendre de ce que je lui demandais. Il me disait qu'il se souvenait très bien du nom de cette ville de Calabre, Amantea, comme une invitation à aimer et qu'il se souvenait même qu'il n'avait alors aucun amour. Sans doute a-t-il raison. La mémoire n'est rien. Il n'y a jamais rien que l'absence de désir. Il n'y a jamais rien d'autre que l'absence de désir.
11
Nous transformons le vide détaché, cette absence essentielle de désir, cette fiction première, en temps qui passe et c'est le temps qui passe qui signale et qui marque ces petits riens que nous engrangeons dans une construction aléatoire que nous appelons "notre vie". Décider, comme Gustav, de se passer de cet appareillage enfantin que l"on impose à l'autre sous le nom de mémoire ou sous cet autre nom de "personnalité" qui veut qu'à la mémoire on veuille ajouter la prédiction, décider de se passer de tout cet artifice, n'est que bon sens, n'est qu'évidence.
12
Il y a la difficulté de la mémoire et il y a la difficulté de la vie et la difficulté de la vie perdure quand bien même la mémoire s'est évanouie. Mais ce qui adoucit la vie, ce qui, sans doute aucun, rend la vie plus douce, c'est l'effacement systématique, minutieux, presque mystique de tout souvenir, et, surtout, de tout souvenir pouvant devenir le support tentateur de la nostalgie. Je peux ainsi me souvenir de la place de mes objets les plus usuels. Je peux ainsi me souvenir d'un rendez-vous, d'un trajet, d'une correspondance mais je ne me souviendrai pas, mais je ne me souviendrai jamais, jamais plus, de la forme si particulièrement ourlée de tes lèvres. J'ai désormais assez de temps pour regarder ce qui peut flotter encore dans cette ville qui se fige, un peu de vent, du froid et tout ce qui se pose à terre, tout ce qui se demande, qui se tend et se détend.
13
Les soirs se ressemblent. Je me rappelle la voix de Roland Barthes terminant ce cours en 1976 par l'aveu que le soir est de l'angoisse pure. Si je poursuivais aujourd'hui son fantasme, j'imaginerais que la société humaine est la société humaine car nous retrouvons le soir, parce que nous nous cherchons désespérément le soir, parce que le soir nous rassemble. Ainsi, même sans mémoire, même sans souvenir, même dans l'ascèse de tout souvenir nostalgique, il y aurait ce grand trouble anthropologique du soir, du jour qui s'absente, de la température qui baisse et de l'image de l'autre à jamais estompée à mesure que le solstice approche.

Je suis à Marina di Ascea. Je regarde les passants qui ne savent rien.
14
Mais je n'ai plus que quelques jours pour mener à bien ma mission, cette mission qui serait de m'expliquer sur mon rôle dans ce texte, sur mon rôle d'auteur, le rôle d'un auteur qui n'est pas l'auteur de ce texte mais qui est l'auteur d'un texte dont on ne saura rien.

Engagé, prestataire comme Mathieu et Noëmie auprès de Gustav, j'avais la tâche d'écrire ses mémoires. J'avais la tâche d'inventer ses mémoires tout au long d'un voyage, ce parcours, cette fin de parcours où je traîne encore cette année. Assez vite le projet même s'est estompé. Le long de mes pas, le long de nos pas, nous n'avions pour mémoire que la mémoire d'amours inachevées, nous n'avions de mémoire que la mémoire d'amours ténues, qui revenaient en salves feutrées avec les paysages uniformes sur
le dernier bord de la Méditerranée déçue. Tout cela ne fait pas un roman, tout cela ne fait pas des mémoires. Ce serait métaphorique. Ce n'est pas possible. Ce serait nostalgique. Ce n'est pas possible. Ce serait littéraire et sentimental et ce n'est pas possible.
15
J'ai donc été engagé comme auteur mais après deux années ou presque je suis toujours sans texte. Je ne suis pas sans mots et j'ai même des phrases. Cependant, comme Descartes, "je crains toutefois qu'elles ne puissent être bien saisies par beaucoup de gens, d'abord parce qu'elles sont elles aussi un peu longues et qu'elles dépendent les unes des autres". Mais il n'y a pas de texte. Je ne peux pas fournir les "délivrables", dirais-je si je devais utiliser ce mot de la langue incertaine des consultants en entreprise. Je ne peux pas remettre aux agents de Gustav de manuscrit broché, n'importe quel manuscrit broché qui serait son journal de voyage de 2002 reconstitué, enrichi, annoté. Je ne peux rien faire de ce qui revient à l'écrivain dans l'imaginaire social, ni même dans l'imaginaire littéraire. Je ne peux revendiquer aucun des attributs de l'écrivain. Je ne peux qu'écrire encore quelques jours et puis céder la place. Je pourrais aussi ne pas écrire. Il ne se passerait rien. Ce serait comme ça.
16
Chaque étape du voyage me donne la possibilité de laisser le travail biographique jusqu'à la prochaine étape. Que pourrais-je écrire sur Gustav qui soit romanesque sans être romancé ? RIen. Quand je veux commencer, les mots viennent déranger l'ordonnancement fragile de la disposition de l'écriture. Les signifiants bousculent les signifiés. Je suis aujourd'hui, comme nous étions l'année dernière à la même date, à Castellammare di Stabia, et ce nom me fait penser au verbe anglais "to stab", qui signifie je crois "poignarder". Dans la préparation à l'écriture, parfois le signifiant s'impose au signifié et toujours le signifiant s'impose au signifié. C'est ainsi. Ce n'est pas maîtrisable et il faudrait en conséquence que je l'accepte si je veux pouvoir écrire, ou si je le voulais.

Et j'étais à Castellammare di Stabia.
Je passais dans les allées ensoleillées par un soir d'hiver italien inattendu. Je regardais le vent, un peu de temps jouer avec lui. Je me rappelle ta bouche et la façon dont tes lèvres se rapprochent et se sont rapprochées.

Je n'ai rien écrit de Gustav.

J'ai frôlé l'autobiographie.
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Puisque le roman est impossible, puisque la biographie est impossible et aussi l'autobiographie, il reste la possibilité de jouer avec les signifiants des villes italiennes. Je suis à Sparanise. Je ne déploierai pourtant pas les associations qui se construisent à partir de ce nom de ville : Sparanise. Je n'en ferai rien.

C'est la nuit.
La nuit est plus sombre. La nuit est soudain plus sombre, comme une attente dure. Même le signifiant de Sparanise s'efface devant la nuit. Il ne se passe rien. Il faudrait réfléchir, mais "quand il s'agit de l'humaine philosophie", la pensée se cabre et procrastine. Et c'est alors que je me souviens... Dans le soir qui donnait du soir encore, dans les journées douces qui s'étourdissaient à ta douceur encore, encore et encore marchant.
18
Ainsi, dans la vacance du sens, dans l'espace flou de la rêverie qui voyage, c'est toi qui reviens.  Tu ne prends pas la forme d'une image. Tu ne prends pas non plus celle d'un sentiment. Tu prends la forme ténue d'un mouvement, de ce mouvement vers le silence que je ne retrouve parfois que face au mystère d'une oeuvre. Je vais encore observer mes chimères et je m'arrêterai quand elles auront été amenées à la transparence à laquelle on peut, j'en suis sûr, les amener, c'est-à-dire au point qu'on doive les tenir pour des démonstrations très exactes.

J'entends le vent près de la fenêtre, comme dans des mirages d'enfance, et le vent pourrait déborder un peu et je superpose le voyage au voyage et je suis loin, comme si j'avais abandonné ces rues froides et humides, vides le soir, vides dans l'hiver et livrées au sons discordants. Je retrouve les signes avant-coureurs du manque de toi et je m'arrête. Il y a des sujets, il y a des événements, de terribles sujets et de terribles événements qu'il ne faut aborder qu'avec prudence, qu'avec une terrible prudence. Je les observe, je retrouve la forme d'un amour et je vais commencer à l'écrire comme on consigne quelque chose dans un cahier d'inventaire.
19
Je suis arrivé à Anzio avec plaisir et je reste à Anzio, dans l'écoute de voix perchées, nasillardes à l'italienne. Je me dis que la vie en Italie est douce. Je me dis que la vie en Italie serait plus douce. Ce n'est pas un jugement parce qu'il n'y a personne, parce qu'il n'y a presque plus personne et parce que cela n'est pas certain. Ce ne peut donc pas être un jugement qui s'adresse à d'autres, un jugement pour d'autres. Les autres ne servent à rien sinon à témoigner que nous avons été là. Je resterais à Anzio. Je rencontrerais beaucoup des passants de la ville qui pourront ensuite témoigner et enfin tous les autres accorderont facilement crédit à tant de témoignages.

Je serai toujours cet enfant, puis cet adolescent, puis cet adulte qui attendait et qui attendait témoignage de cette attebte. Le temps ne passait plus, je regardais l'horloge, l'aiguille rouge qui marquait les secondes semblait s'arrêter et le coup de sonnette faisait battre le coeur.

Ce ne sont pas les autres qui marquent une vie mais bien le fait de les attendre et de les avoir attendus.
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A mesure que le Nord m'emporte, je retrouve l'hiver et la nuit de l'hiver. Que serait l'hiver dans le texte ? Ce serait le désespoir de la fiction et le désespoir de la fiction serait le désespoir de l'immortalité, serait le désespoir de l'absence de temps car il n'y a pas vraiment de temps pour les personnages, comme il n'y a pas vraiment de soleil, comme il n'y a pas vraiment de chaleur, comme il n'y a pas vraiment de solitude ou d' amour, comme il n'y a rien qui ne sert à rien, qui ne sert vraiment à rien. Ainsi, les personnages d'une fiction demeurent-ils toujours en hiver, le souffle court, la frilosité proche, prompts à reprendre une voiture pour aller plus loin, vers le Nord.
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Mais l'Italie, ce n'est pas le Nord, ce n'est vraiment jamais le Nord. En restant longtemps en Italie, nous, les personnages, nous ne prenons pas grand risque sinon celui de sortir, parfois, de la fiction pour aller, un peu, par subreptice, vers le mythe. C'est aujourd'hui le vieux mythe païen de l'hiver, qui a son jour, qui a sa nuit, qui est une nuit d'hiver, qui est la plus longue nuit d'hiver et qui est un mythe. Je voudrais encore parcourir le mythe, sachant déjà que cela ne marchera pas et que si cela marche, cela ne me sera d'aucune utilité.

Seul cette année dans le mythe ancien de la longue nuit d'hiver, je sens un peu de froid qui passe sous la porte, avec insistance, avec arrogance. Je sens un peu de brume au fond de mes yeux, qui brouillent les lignes, qui floutent le souvenir et qui font du clavier un instrument aléatoire. Je sens revenir des souvenirs d'hiver et des images de toi qui font encore froid et
je voudrais boire un peu de vin avec toi, que la soirée s'avance, qu'elle brusque le temps de l'hiver.
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Je suis enfin arrivé à Orbetello et il y a même des touristes, ces figurants du récit, ces figurants de tout récit de voyage, cet autre imaginaire. Je regarde les touristes et je pourrais, pour m'entraîner, écrire chacune de leur histoire avant de les plonger dans une intrigue scénarisée. Je les ferais ainsi passer du statut de figurant à celui de personnage. Ce serait pour eux indolore. Ils n'en sauraient jamais rien. Mais le soir, certains auront eu tort de rester à Orbetello, d'autres d'écrire de nouvelles ou de vieilles histoires. Orbetello se refermera sur toutes ces histoires qui sont autant de secrets et le porteur de secrets, l'écrivain, devra en payer le prix.
23
Avant les fêtes de la fin de l'année, et avant Noël, surtout avant noël, le temps se ralentit. Il se ralentit vraiment. Il se ralentit fort. Il se ralentit jusqu'à l'immobilité, jusqu'à l'impossibilité d'avancer, jusqu'à l'impossibilité de bouger, jusqu'à cette impossibilité d'écrire, de prendre des mots, de choisir des mots, de faire des phrases avec des mots. C'est ainsi, et c'est ainsi depuis l'enfance, ce ralentisement, sans que je sache bien s'il s'agit de la fête, s'il s'agit de l'hiver ou s'il s'agit de l'enfance. Et même en Italie, où le temps est plus flude, le temps s'empoisse et se fige. Alors je fais attention de ne pas me laisser prendre par ce temps blessé de l'hiver, le temps blessé de la fête, ce temps vlessé de l'enfance.

Je finis les courses de noël dans le grand magasin de Grosseto. J'ai échappé à la foule avec constance et au crépitement des caisses enregistreuses.
24
C'est aujourd'hui un jour de pause et de ce jour, je ne ferais rien d'autre que de n'en rien faire. Je vais me réunir avec mes chimères, converser avec des amis imaginaires dans toutes les langues de la terre et surtout celles que je ne connais pas. Je ne fêterai rien et ne célèbrerai rien d'autre que cette vacance infinie de celui qui ne fête pas ce que les autres fêtent, ce qu'ils croient fêter, ce qu''on leur intime de fêter, dans une joyeuse normalité, dans ce sentiment content de faire comme il faut. Mais je n'ai plus la chance de pouvoir faire ainsi. Le temps est passé où nous pouvions encore nous aimer facilement.
25
Je devrais être à Florence. Je reste dans sa proximité, comme l'année dernière et comme Gustav en 2002, et je me souviens, moi, de la banlieue de Florence alors que Gustav dit n'en rien savoir. Florence lui faisait peur comme Florence me fait peur. C'est une peur que nous partageons, qui est la peur de la beauté désignée. Gustav disait ne pas vouloir faire à Florence d'infidélités à Venise et qu'il était comme cet homme qui ayant deux maîtresses sacrifiait l'une d'elle pour mieux, avec l'autre, vivre sa passion. Je suis moins exclusif et j'aime Venise quand j'aime aussi Florence.

Ce n'est sans doute pas important que je me souvienne ou non de la banlieue de Florence.
Importants ou pas importants, les souvenirs sont ainsi, que l'on s'en souvienne.  Je ne suis pas obligé de me souvenir et pourtant je me souviens. Je ne suis oligé à rien et pourtant je m'oblige au souvenir, à ce souvenir.
26
Le souvenir de toi, c'est le souvenir du manque de toi, quelle que soit le lieu, et même en Toscane, je cherche signe de toi et je ne trouve rien.

Alors, je visite La Spezia sans hâte, mais sans plaisir. Je regarde les cartes routières abimées. Elles indiquent en tout point ce manque, et ce manque de toi. Le port de La Spezia n'en sait rien et je regarde le mole qui n'en sait rien et qui n'en veut plus rien savoir. Les phares le long de la côte, n'en savent rien non plus. Telle est la solitude, que les signes du monde ne lui font jamais signe.

Le téléphone ne sonne pas, qui pourrait
me faire entendre que tu es là, que tu existes bien que tu n'es pas seulement le fantasme de mon tourment.
27
La station balnéaire de Rapallo est tout à la fois littéraire et désuette. J'ai regardé la mer et je suis parti vers les montagnes, vers la même littérature, vers la même désuetude, cette littérature qui ne fait pas d'histoire, qui ne raconte pas d'histoires.

Je n'ai pas raconté d'histoires. Je sais que l
e souvenir de la peine et le souvenir du plaisir laissent dans notre esprit d'autres traces qui ne font pas d'histoires, qui ne sont pas considérés comme des histoires. J'ai tenté de raconter cela et je ne sais à qui cela peut s'adresser, "si ce n'est seulement à ceux qui pourront et voudront méditer sérieusement avec moi et détacher leur esprit des sens ainsi que de tous les préjugés", écrivait Descartes à la fin de ses Méditations.

Je suis dans un hôtel confortable. Je suis seul.
Dans le soir, seul le chuintement des bûches qui fument pourrait ressembler à un soupir.

Je pense aux jours prochains. Les heures vont se déliter et puis rien n'aura changé.
28
La fin du voyage approche et l'Italie se fait douce, et l'Italie se fait calme, et Varazze m'accueille encore entre ses lendemains de fêtes et la préparation de la fête. J'ai repris l'autostrada azzurra qui est à elle seule un texte, qui à elle seule est une poésir ouvragée de viaducs et de tunnels, et de temps en temps le paysage maritime revient entre les collines. Je dépasse Gênes, l'industrie de Gênes et je passe sous les jardins de la Villa Durazzo Pallavicini avant de rejoindre la "longue route de sable" de Pasolini. Après tous ces jours italiens, après tous ces jours qui m'ont fait entendre la langue italienne, je suis encore pris du plaisir de tous ces "z" et de tous ces "i" qui émaillent des signifiants chantants, une invitation au plaisir, cette invitation même que je déçois..

Mais, c'est bientôt la fin de ce voyage et, comme Descartes "... j'ai délivré mon esprit de tous soucis, je me suis ménagé loisir et tranquillité, je me retire dans la solitude, je vais enfin sérieusement et librement me consacrer à ce renversement général de mes opinions."

Je ne voyagerai peut-être pas.
Ou je reprendrai la route.
Je pourrais être libre.
29
Je retrouve encore une fois Albenga et je m'y engloutis avec délice, ne parvenant cependant à susciter aucune nostalgie. Je relis un peu les notes prises pendant ce voyage et, comme Descartes, encore une fois, "je n'ai pas la prétention de me croire capable de prévoir tout ce qu'on trouvera difficile". Tout devient flou. Les fondemements mêmes du texte que je devais écrire sont sapés par ce manque, cet oubli, le souvenir de ce manque et le souvenir de cet oubli et "une fois les fondements sapés, tout ce qui a été construit sur eux s'écroule de soi-même."

Je ne suis plus à Albenga. Je ne suis plus en Italie. Je suis dans une chambre, seul, imaginant des ombres, me figurant des ombres.
30
De Bordighera, je peux voir la côte française et mieux imaginer ainsi nos retrouvailles demain. C'est le dernier jour de mon récit, c'est le dernier jour d'Italie. Je vais encore une fois me reposer près de l'olivier peint par Monet en 1884, par goût de la commémoration sans mémoire et par goût des oliviers antiques qui donnent place à toute rêverie. Je sais que j'ai failli à ma mission. Encore moins que les trois autres personnages, encore moins que ceux-ci, je ne me suis expliqué et cela fait quatre-vingt-onze jours que je voyage et quatre-vingt-onze jours que j'écris et je n'ai rien raconté. J'ai pris quelques notes et j'en ai livré peu. Je pourrais écrire un roman et je le ferai peut-être mais je ne sais pas ce que demain, je vais dire à mes trois camarades de texte que je retrouverai à Marseille, sinon qu'il faudrait que je sois plus sérieux. Je doute de la possibilité même de l'écriture. Tout peut devenir doute et même le temps qui passe.  Plus personne ne semble croire qu'il peut encore y avoir des mots et que ces mots peuvent encore porter de l'espoir.


+ 1 jour
31
Nous sommes réunis, quatre personnages, dans l'hôtel Le Corbusier de Marseille, comme nous l'avons déjà été et l'immeuble porte nos retrouvailles silencieuses.
Aucun de nous quatre ne souhaite tirer de bilan et chacun de nous quatre souhaite pouvoir s'éclipser avant le passage symbolique dans une autre année qui ne sera bientôt plus nouvelle.
Il y a quelques pétards et le vent porte de la musique qui doit être une musique de fête, un youyou, une trille. Nous n'écoutons pas de musique, stupéfaits comme toujours, et comme toujours stupéfaits par notre incongruité.

Noëmie : je n'ai pas aimé cela. C
'est trop tard pour les applaudissements.
Mathieu : je crois que oui. C'est fait, le spectacle. Il faudra que tu voyages avec moi et que tu imagines au même instant que moi les paysages durs que je décrirai.
Gustav : je ne sais plus. Il y aura toujours des objections. Comme si je n'étais pas un homme qui a coutume à dormir la nuit.
Daniel : parfois, comme une référence.
Il y a presque un sentiment de soulagement à ce que ce soit fini. C'est pourquoi je prie le lecteur de ne pas porter de jugement... René Descartes.

Je vais dormir maintenant, je  vais fermer ces textes, sans toi, sans toi qui ne les liras pas.