Février 2009
  Noëmie
1 Que s'est-il passé avec ces deux hommes qui étaient aussi deux personnages, qui étaient d'abord deux personnes et exclusivement deux personnages ? J'étais moi aussi un personnage. Je suis moi aussi un personnage. Dès lors, que s'est-il passé entre ces trois personnages dont un personnage féminin, puisque je suis un personnage féminin et que les deux autres personnages se prénomment Gustav et Mathieu ?
Il s'est d'abord passé du texte. Il s'est d'abord passé beaucoup de texte et ce que nous faisions ou ce que nous faisions semblant de faire était d'abord pour le texte, pour que le texte puisse continuer ou pour que le texte puisse simplement s'ébaucher.

J'aurais voulu être amoureuse. J'aurais pu être amoureuse mais le texte n'avait pas besoin de mon amour. Le texte n'avait pas besoin d'amour. Il se nourrissait de quelques paysages et d'une absence première qu'aucun des trois personnages n'a jamais vraiment réussi à identifier. Peut-être l'absence de courage car c'est toujours le courage qui manque. Et nous faisions semblant de nous souvenir et nous faisions semblant d'avoir "tout le temps" du courage.

2 Je n'avais aucun courage. je n'avais jamais aucun courage, même pour imaginer que je pouvais tomber amoureuse de Gustav ou que je pouvais tomber amoureuse de Mathieu ou que je pouvais tomber amoureuse d'un paysage, même d'un paysage car être amoureuse, c'est fabriquer des souvenirs et je ne voulais fabriquer aucun souvenir. 

J'oubliais avec application les villes italiennes de ce milieu d'hiver. je les oubliais avec autant d'application que pouvait les oublier Gustav, autant d'application têtue qu'avait mis Gustav à les oublier et à les oublier encore. Je ne veux plus rien voir aujourd'hui de la ville. Je ne veux plus rien voir.

Je ne pouvais l'aider en rien, et surtout pas en mémoire, et surtout pas en remémoration d'un amour perdu.

Peut-être était-ce que je pense maintenant ? Peut-être n'est-ce plus ce que je pense maintenant ?

3 Quand nous arrivions à destination, nous marchions dans les rues. Nous regardions les détails. Il n'y a jamais que les détails que l'on puisse regarder dans une rue. Il y avait parfois une vue. Il y avait parfois une perspective, de ces vues et de ces perspectives que l'on choisit souvent pour fabriquer des souvenirs. Mais Gustav continuait de marcher, sans vue et sans perspective. Il continuait doucement, déjà dans l'étape suivante de son amnésie.  Il ne se souvenait même plus de la fugacité des sentiments, de cette fugacité de sentiments qui ne sont que le sentiment d'écarts.
4 Il y avait aussi le temps qu'il faisait et le soleil et la pluie et le vent qui ensemble, ensemble ou séparément, modifiaient le rythme des promenades et parfois modifiaient le rythme même du silence. Car nous étions souvent silencieux. Car le plus souvent nous étions des personnages silencieux. Silencieux au milieu de la foule. Silencieux dans le  bruit. Nous étions silencieux, peinant à la vie bruyante de la vie. Dans ce voyage, dans ce texte, dans cette vie de personnage en voyage, nous perdions peu à peu toutes nos attentes, ces fébrilités de la vie, ces impatiences.
5 Je ne joue pas mon rôle. Je ne joue pas bien mon rôle. Je joue pourtant un rôle de personnage et j'essaye d'expliquer ce qu'est un rôle de personnage. Mais ce n'est pas mon rôle d'être un méta personnage. Je devais expliquer. Je devais vous expliquer ce qui s'est passé, ce qui s'est vraiment passé l'année dernière et aussi en 2006. Je devais éclairer pour vous ces paysages italiens obscurs, ces paysages absents, ces paysages de notre absence. Je n'explique rien. Je n'ai peut-être rien à expliquer. Je n'ai peut-être pas compris.

Où étions-nous l'année dernière ? Nous étions à Lodi. De Lodi, je disais : nous sommes à Lodi. Aujourd'hui, je dis que nous étions à Lodi et je n'ai peut-être rien d'autre à dire.

Où en étions-nous en 2006 ? J'étais absente et ils parlaient de Venise, d'une table de trattoria à Venise, des bruits aléatoires de Venise et rien n'évoquait mon absence de Venise. Et rien n'évoquait leur présence à Venise. Rien ne présageait qu'ils étaient prêts à tout.

6 Il faudrait que je vous raconte et pour cela il faudrait que je me raconte et je ne sais pas me raconter. Il y a des instants, il y a des moments et ces instants et aussi ces moments sont dans le passé et ces instants et ces moments sont des souvenirs. Je ne veux pas raconter de souvenirs. Je ne sais pas vraiment ce que sont les souvenirs.

Je me souviens de quoi ? Je me souviens de qui ? Je me souviens de dehors, d'être dehors, silencieusement et sans parler, à scruter les visages, d'aimer être dehors, et c'est encore Venise.

7 Je sais que je n'ai rien dit de moi. je me suis habituée, trop habituée à ce rôle de personnage secondaire qui ne dit rien de soi, qui demeure, obligée, contrainte, dans le commentaire, la didascalie puisque j'étais bien didascalienne et que le néologisme avait été inventé pour moi. Je n'ai encore rien dit de moi, rien du vieillissement, rien de la solitude ou presque, rien de la stérilité, rien de ce rien qui transparaît pourtant dans ce récit, ce récit de rien, ce récit de pas grand chose.

Je suis ici, j'écris quelques mots, mais il y a plusieurs jours que je ne parle plus. Je pourrais écrire que je ne parle plus.

8 Dans le contrat de cette année, je dois "donner des éléments biographiques", qui devraient donc être des éléments autobiographiques... J'étais une petite fille sage. Je me rappelle avoir été une petite fille sage. Mes parents disaient que j'étais sage. Mes grands-parents disaient que j'étais sage. Que voulait dire alors être sage ? Je ne parlais pas beaucoup. Je venais quand on m'appelait. Je ne demandais rien de particulier au supermarché. Je n'interrompais pas le journal télévisé. J'écoutais le journal télévisé. Je voulais présenter le journal télévisé et mes parents étaient fiers de cela. Mes parents disaient à mes grands-parents que je voulais présenter le journal télévisé et mes grands-parents le répétaient à toute la parentèle. J'étais une petite fille blonde qui voulait présenter le journal télévisé. J'aurais pu vouloir faire autre chose. Je pense maintenant que c'était seulement pour justifier cette sagesse, qui était du silence, peut-être seulement le silence.
Mais je n'étais pas si sage, dans mon silence. Je me souviens que le dimanche, il fallait sortir. Il fallait sortir et je n'aime pas la campagne. Il fallait sortir et je n'aime pas les villes. Il fallait sortir et je savais déjà que ce ne serait qu'un décor, que tout ne serait qu'un décor. Je me souviens que j'aimais les tremblements de terre et que j'attendais l'annonce d'un tremblement de terre pendant le journal télévisé. Mais quelles leçons tirer de ces tremblements de la terre ? C'est le silence des tremblements de terre qui ponctue la vie.
9 Adolescente, j'étais une adolescente sérieuse. Je suis allée au collège puis je suis allée au lycée puis je suis allée à l'Université puis je suis allée dans une école de journalisme. Un soir, je n'ai plus été adolescente. Je ne me souviens plus de quel soir il s'agit. Ce n'était pas le début d'une histoire d'amour. Ce n'étais pas la fin d'une histoire d'amour, ni le début, ni la fin de n'importe quelle histoire. Ce n'était pas le travail. Ce n'étaient pas les autres. Ce n'était rien qu'un sentiment de ne plus être adolescente et de pas être encore une femme. L'adolescence avait laissé place au vide. Ce n'est que beaucoup plus tard que ce vide s'est maquillé d'un semblant de narration. Je suis alors devenue un personnage féminin.

Mais il y a eu cette histoire d'amour.

Je ne suis pas si certaine de pouvoir encore me rappeler ton visage, si ce n'est un air, comme le froncement permanent de tes sourcils, comme tes yeux qui tonnent et cette douleur diffuse qui revient sans cesse, qui revenait, qui dansait en lueur quand tu me regardais. Je ne suis pas certaine de te reconnaître un jour.

10 Je ne sais pas si je vais pouvoir parler de cet amour. Je ne sais pas si je vais pouvoir parler de l'amour. Je ne sais pas si je vais pouvoir parler de mon amour. Encore aujourd'hui, dans le métro de Paris, quand je ne veux pas penser à cet amour, quand je ne veux pas penser à l'amour, quand je ne veux pas penser à mon amour, j'écoute s'égrener le nom des stations, comme le son qui est diffusé ici aujourd'hui, un peu comme le son, comme ce son qui gomme l'attente, qui gomme l'espoir d'arriver plus vite. J'écoute le bruit des stations, je lis quelques phrases dans le livre ou le journal de mon voisin, de ma voisine et je ne pense pas à cet amour, je ne pense pas à l'amour, je ne pense pas à mon amour et je ne pense pas au récit de tout cela. Puis, je ne me souviens plus. Se souvenir, c'est pouvoir arrêter quelque chose qui passe, quelqu'un qui passe. Le métro continue. Les passagers montent, descendent. Je n'arrête rien. Je n'arrête personne. Je ne m'arrête pas. Je ne sens plus mon corps car je n'admets pas encore qu'il y ait rien d'autre en moi qu'un esprit au lieu de m'engloutir dans des amours parisiennes sans aventures.
11 Je ne vais pas continuer à évoquer cet amour, évoquer l'amour, mon amour. Je ne crois pas que ce soit mon rôle, que ce soit écrit comme cela, que le récit soit écrit comme cela.

Je dois reprendre le récit du voyage de l'année dernière. Il n'y avait pas d'amour. Il n'y avait aucun amour. Il n'y a jamais eu aucun amour. Cette impossibilité de dire l'amour, c'est l'impossibilité de dire l'enfance. Encore la joie de l'enfant. Encore la joie de l'enfance.

Nous étions au bord du lac de Côme. Et il n'y a plus rien à dire d'autre que cette envie de dormir.

12 Nous étions à Bellagio, au bord du lac de Côme et je tentais d'être aussi à Bellagio au bord du lac de Côme. Gustav y était venu quelques années auparavant. Il était à Bellagio au bord du lac de Côme. Je regardais. J'essayais de reconstituer ses souvenirs perdus. J'étais Gustav au bord du lac de Côme quelques années auparavant et je me perdais dans ses souvenirs perdus, à Bellagio. Et qui pourra témoigner ? Je ne sais plus ce qu'est la mémoire. Faut-il vraiment reprendre le fil de cette histoire ?
13 À Bellagio, la perte de mémoire, la grande perte de mémoire de Gustav, sa perte absolue de mémoire a rejoint, parfois, au bord du lac de Côme, l'absence de mes souvenirs, l'absence légèrement trouble de mes souvenirs. Mais nous n'en parlions pas dans une douceur artificielle à force d'être douce

Il m'est arrivé de parler de mon enfance. Il m'est arrivé de raconter ma vie comme on raconte sa vie en vacances aux inconnus, avec des phrases simples, avec des enchaînements simples et parfois de grands ou de petits événements qui viennent irriguer cette histoire imaginaire, une couleur blanche, sur le mur. Nous n'avons pas parlé de l'amour. Nous n'avons  pas parlé de la perte de l'amour. Nous n'avons pas parlé de l'absence de l'amour et pourtant Bellagio même incitait à la romance, à parler de la romance, du manque et de l'existence.

Je veux me souvenir. Je ferme les yeux. Les lieux vont venir par la simple évocation, une évocation douce. Il faut seulement chercher chaque jour les indices de l'étape suivante. Et puis les lieux ne viennent pas. Combien de temps encore, à ne pas laisser l'agacement venir devant l'impossibilité de décrire le monde ?

14 Je ferme les yeux, les mondes ne viennent pas. Je veux dormir et le monde demeure dans le lointain des sentiments, dans le lointain du souvenir des sentiments et des sensations. Je ne veux plus dormir. Je peux me souvenir de la présence et, du souvenir de la présence, peut se dessiner le souvenir de la rencontre. Mais il ne s'agit pas de moi, il s'agit bien du point d'équilibre des personnages, de ces personnages qui peinent, qui sont à la peine, qui sont en souffrance, qui demeurent, qui voyagent et qui ne voyagent plus, qui se parlent et qui ne se parlent plus, qui s'ennuient parfois, qui, visiblement, s'ennuient parfois.
15 Ils s'ennuient et je ne m'ennuie pas. Je peux inventer des histoires et raconter des histoires inventées. Je peux m'éclipser. Je m'ennuie parfois quand je dois jouer au personnage. Je ne m'ennuie pas dans l'éclipse, je ne m'ennuie pas dans l'attente de l'éclipse. Gustav compare souvent son état à une éclipse totale de soleil. Mon état serait une éclipse totale de lune, moins spectaculaire, mais plus fréquente. Ils s'ennuyaient parfois et j'aurais pu leur raconter des histoires inventées. Je ne savais pas l'année dernière comment l'histoire finirait et je me livrais à l'attente

Ils s'ennuyaient parfois. Ils le disaient et c'était déjà une parole. Je connais manifestement que rien ne peut être perçu par moi plus facilement ou plus évidemment que mon esprit, mon esprit d'ennui et leur parole d'ennui.

Et puis il y avait ton souvenir, le souvenir de toi comme si j'étais en vacances. Je suis comme en vacances. C'est bien une vacance ici, une vacance de toi et j'ai même des difficultés à imaginer à qui tu peux ressembler, ce que tu peux faire m'est entièrement étranger mais alors, je m'ignore, je m'éloigne.

16 Il y avait ton souvenir mais les lieux que nous visitions ne disaient rien de toi. Je n'y étais jamais allée. Nous n'y étions jamais allés. Il y avait ton souvenir et ce souvenir était entièrement disjoint des lieux que nous traversions. Ton souvenir était pourtant dans le reflet des vitrines. Ton souvenir m'attendait au bord des terrasses des cafés et m'accompagnait ensuite jusqu'au bout de la rue. Ton souvenir me pressait de rentrer vite ou de m'attarder. Ton souvenir voyageait à côté de moi, en même temps que moi, apparaissant et disparaissant à son envie sans que jamais je puisse prévenir de son irruption, de son interruption. Et quand ton souvenir s'éloigne un peu, autre part, c'est cet autre part qui change le temps qui passe, qui le modifie.
17 Il y avait ton souvenir. Il y avait toujours ton souvenir qui était devenu, ce souvenir, peu à peu, la source de tous les souvenirs, le point fixe de tous les souvenirs. Quand ce souvenir s'est d'abord estompé, quand il a ensuite disparu, il a entraîné avec lui, comme dans les contes pour enfants, tous les souvenirs qui, subrepticement, lui faisaient référence. Je suis restée avec des souvenirs épars, aussi épars que les objets d'une chambre cambriolée. Je suis restée sans référence, avec l'oubli comme seul espoir et le souvenir est comme un rêve. Je ne suis pas certain que cela me calme, que cela me rassure, que cela m'apaise. Pourtant, je sens parfois comme une fuite, une perte, un désir qui bouge là.
18 Et puis je ne sens rien. Et puis je ne sens plus rien. Et quand je ne sens plus rien, je retourne en Italie et en quelques secondes, et pour quelques minutes, jamais davantage, je marche au bord du lac de Côme, me répétant dans toutes les langues que je devine, que la vue est belle, que cet endroit est beau. Je choisis l'hôtel le plus triste de la ville. Je voudrais rentrer. Et puis je quitte le lac de Côme. Et puis j'y reviens. Et puis dans ces venues, dans ces retours, je me perds doucement dans un temps parfois accéléré et parfois ralenti, dans un film tressautant et haché. Et puis parfois, pour revenir, je dois transformer la ville en une image fixe dans un geste de crainte et de protection face à ce qui arrive, face à ce qui va arriver quoique les choses que je sens ou que j'imagine ne soient peut-être rien hors de moi. Je pense à toi. A mon impatience, tu donnes la patience et je pleure. Si un jour tu peux lire ces mots, tu pleureras sans doute, de façon malaisée, car le temps passe aussi pour toi.
19 C'est un anniversaire. C'est aujourd'hui l'anniversaire de mon arrivée, il y a trois ans, comme personnage avec image. J'étais auparavant encore un personnage sans image. Je suis arrivée il y a trois ans et tout de suite, presque tout de suite, mon image qui n'était pourtant qu'une image a laissé place à l'image d'un écran. Je suis une image derrière un écran, il y a trois ans. C'est après que je suis arrivée. C'est plus tard que je suis arrivée. C'est ce peu de choses que je sais, une image qui s'estompe, c'est encore ce peu de choses que je suis, une image, une image muette.
20 Je n'ai plus beaucoup de temps. Je n'ai plus trop de temps, moi qui craignais tout ce temps qui m'était donné pour tenter d'expliquer, pour tenter de m'expliquer. Je voulais déroger. Je voulais que ce soit clair. Je voulais déroger à l'obscurité d'une fiction sans fiction et j'ai continué, et j'ai perpétué l'absence, mon absence, leur absence et ce manque qui manque. Aurais-je vraiment pu faire autrement ? Pourrais-je vraiment faire autrement ?

Il ne se passe rien. Et pourtant, il se passe toujours quelque chose. Dans la rue, il y a des gens qui passent et il y a des voitures, des motos, des scooters. Il n'y a rien de particulier. Il y a le bruit de la ville. Il ne se passe rien de particulier. C'est la vie. Ce n'est pas une imposture. Il n'y a pas d'imposture de la vie.

21 Et qu'est-ce que ma vie depuis que le jeu s'est terminé ? Et qu'est-ce que le temps depuis que la fiction se cale sur le temps qui passe ? Je marche encore dans la ville. Je regarde encore autour de moi. J'entends les bruits de la ville, tous les bruits de la ville. Je pourrais être une de ces voix enregistrées, une de ces voix concaténées qui sont diffusées dans les gares. Je suis certaine que je suis une chose qui pense. Je me réfugie parfois dans une odeur, un souffle d'air inopiné. Les journées se font plus longues déjà et l'air est plus léger bien qu'empoissé par la ville. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire un jour. J'écris.
22 Je ne sais pas ce que j'écris. Je ne cherche pas à le savoir. Je ne cherche pas mes mots. Je ne reformule pas. Je ne corrige pas. J'écris. Je suis seule à écrire quand j'écris. Je suis seule. Il n'y a plus aucun texte. Il n'y a plus aucune mémoire d'aucun texte. 

Et qu'est-ce que ce texte ? Il habille les souvenirs d'un voile de mots. Il masque mon amour et le souvenir de mon amour. Et je ne me souviens pas. Il faut alors que le texte lui-même se souvienne et qu'il n'y ait d'autres souvenirs, ces souvenirs admis comme certains, que le texte. Il faudrait d'autres espaces à ce texte pour écrire de longues nuits, tendues et douces, où les rêves s'enchevêtrent et où, une fois la lumière éteinte, les étoiles s'éteignent doucement. Je regarde la nuit, je regarde ces étoiles, dans le lointain de la conscience de l'univers.

Il y a trois ans, je découvrais mon visage. Il y a trois ans, le texte découvrait mon visage. Je m'en souviens et je ne regrette pas le temps où les souvenirs faisaient la sarabande et où l'émotion n'arrivait pas à les contenir, à leur jouer d'autres musiques qu'une vie qui ne demandait rien.

23 Je ne regrette pas. Je ne regrette pas vraiment tous les temps passés qui se donnaient l'illusion d'un avenir, tous ces temps qui se disaient que ça changerait, que ça allait changer, que ça changerait bien un jour. Il y avait ces temps d'espoir. Il y avait ces temps de désespoir et tous ces temps pensaient au futur. Je suis désormais au présent dans un temps immobile qui n'est pas un temps de désespoir et qui n'est pas non plus un temps d'espoir. Je ne regrette pas ce temps.

Je pense à toi parfois et ton souvenir est immobile. Tu ne sais rien de mes douceurs, rien de ma solitude grandissante qui se donne peu à peu.

Il neige un peu. Chaque flocon porte la parcelle de mémoire et livre le secret de l'enfance qui volette. L'enfance est aussi un temps immobile.

24 Je sais qu'il faudrait fuir et fuir encore cette immobilité du temps qui m'entraîne dans une immobilité de la fiction. J'ai essayé le voyage, les voyages et j'ai l'impression d'avoir essayé tous les voyages, les voyages les plus courts et les plus longs aussi. Je suis pourtant restée immobile. Je suis pourtant demeurée sans histoire. Je suis allée à Venise et Venise ne m'a pas donné d'histoire. Il n'y a rien à ajouter à la douleur nostalgique, nostalgique et floue.
25 Je pourrais repartir. Je pourrais repartir demain. J'irais à Venise ou vers une de ces destinations italiennes qui n'aiment pas mon hiver et que je rejoins pourtant quand le froid est venu. Je n'irais pas à Venise, dans une promenade qui pourrait nier Venise, comme destination et comme littérature. Je pourrais repartir et ce serait le voyage. Il y aurait de la fenêtre du train ce défilement continu d'images fixes, d'images filées par la vitesse plus ou moins grande du train. Il y aurait encore cet encadrement particulier, asymétrique du paysage par la vitre d'une voiture. Et puis il pleut. Les vêtements de pluie engoncent le temps et l'idée même de ne plus rien dire. Il y aurait tout cela face à mon immobilité, et quelques bruits parfois qui pourraient même m'inquiéter. Mais il n'y a toujours pas d'histoire. Ou alors il y a comme une histoire morte, comme une histoire déjà morte, déjà tuée.
26 Que serait une histoire vivante ? Je me promène dans les rues de Paris. Je regarde les titres des romans dans les vitrines des librairies et les titres mêmes, tout apprêtés à la consommation littéraire, me semblent vains, puis me semblent ridicules, empesés, chantournés, maquillés, grimés, travestis. Les vitrines des librairies font étalage d'histoires mortes. Je regarde les affiches des films. Parfois même je m'approche des cinémas et je regarde les photographies des films, qui font la retape, qui font l'aguiche. Les films aussi ne veulent montrer que des histoires mortes et je me détourne des marchands de fiction, ces dealers de rêves éventés. 

Ce doit être possible d'être vivante dans une histoire vivante. Ce doit être possible d'être vivante dans un souvenir d'amour. Je peux me souvenir que j'étais dans la douceur de toi, dans la chaleur enlevée, apportée, emportée et le froid de cette année retombe sur les épaules découvertes et le corps ne sait plus rien de ces émois alors évidents. et la mémoire souffre mais je suis alors vivante. Je ne sais pas comment ton existence me donne cependant encore comme une touche de calme et d'élégance.

27 Je reviens sur mes pas dans un voyage indéfini pour reprendre le souvenir, pour reprendre sa recherche et je pense à toi. Je ne garde que quelques images claires, distinctes de tout paysage et sur ces images, il y a ta peau. Tu as cessé de te promener dans les paysages de mes promenades et pourtant, parfois, dans une image fixe, décalée et presque bruyante, il y a ta peau, encore. Je m'égare même dans ce dont je crois avoir avec les yeux de l'esprit l'intuition la plus évidente possible.

Je reviens sur mes pas dans le soir, le plus souvent, après une journée entière à palper lentement le silence. Les bruits n'ont pas changé. Les couleurs n'ont pas changé. Venise est là, toute proche, prête à bondir de nostalgie. Il y a du soleil. Je reviens sur mes pas et je ne me souviens pas de mes pas. Je reviens sur mes pas et je ne me souviens pas de mes mots. Il y aurait une chanson peut-être, qui pourrait m'accompagner, un fredonnement pour attirer l'attention sur un amour perdu et les images ensuite cesseraient.

28 Dans quelles retraites se réfugient les personnages désoeuvrés ? Dans quels lieux indéfinis sont rangés les personnages sans affectation ? Car nous sommes bien, et depuis trois années, trois années au moins, des personnages sans fiction, des personnages sans histoire, des personnages sans amour. Les voyages n'y ont rien changé et Venise même n'y a rien fait. Aucun décor n'aura su susciter l'histoire, provoquer l'amour. Il n'y a que le vide, ce vide que je laisse à notre amour, ce trop plein.

Il y a pourtant une histoire puisque je me rappelle que je riais doucement à tes sourires.