Janvier 2009
  Noëmie
1
J'ai quitté Marseille. Je les ai laissés pour ma solitude, pour rejoindre le lieu des nuits de mon hiver, un lieu de nostalgie. Il n'y a que la nostalgie qui puisse me donner la force de revenir sur le passé et sur tous ces mots qui forment une boucle indéfinie.

Je me suis expliquée sur mon rôle dans cette histoire dans la treizième séquence de texte de 2006. Je vais cependant m'éloigner de cette fiction indistincte et puiser dans ma propre fiction, que je livrerai ici pendant 91 jours, puisque ce sont 91 jours qui me sont donnés pour l'hiver et pour la nostalgie.

Je suis désormais à Hyères. Je n'y ai pas de souvenirs. Je vais ainsi pouvoir plus facilement retrouver ce qui déclenche la nostalgie, qui n'est jamais un souvenir, qui n'est jamais un paysage, mais parfois le léger bruit du vent, avant même qu'il soit perçu.

2
Il y a ici des arbres renversés. comme en ce temps d'autres tempêtes, avant le passage du siècle. Un arbre abattu rend le regard plus doux sur le monde. Je voudrais parfois distinguer des signes dans ces tempêtes d'hiver mais les signes ne sont jamais certains. 

Il y a beaucoup de personnes âgées qui se promènent le long du port. Leur corps marque toutes les tempêtes. Les femmes se sont maquillées et les hommes sont encore endimanchés. Certains visages sont encore voilés par le trop de nourriture et d'alcool. Quelques couples jouent au couple, feignant le désir retrouvé, lui aussi maquillé. Et pourtant le désir, image peinte, parée, affublée des couleurs du réel, qui avance masquée, encombrée de soi, de l'autre, des autres, de tous les autres et de ce corps et de ton corps et de tous les autres corps, et pourtant le désir... J'ai essayé longtemps de faire surgir le désir dans les textes précédents. J'ai même joué à l'amoureuse. Je ne suis pas certaine d'y être parvenue. 

Je me demande ce qu'ils font sans moi, les deux autres personnages. Je les ai laissés à Marseille. Ils ne m'ont pas dit ce qu'ils voulaient faire et même s'ils allaient ou non séparer leur route. Je ne dois plus penser à eux, puisque je suis seule ici et que pendant tous ces jours passés, je me préparais à venir seule ici.

La vie commerciale et commerçante reprend doucement après la trêve fériée. Les conversations reprennent aussi et je reprends aussi ma solitude, sans plus de trêve.

3
Je n'aurais pas dû accepter d'assurer le service textuel des premiers 91 jours de l'année. Ce sont les plus difficiles. Les souvenirs du voyage avec Gustav et Mathieu, du voyage de toute une année, du voyage d'une année entière, de cette longue année entière, sont encore très présents et avec eux nos vies entrelacées.

Je n'ai pas envie de me présenter, de m'expliquer. Ils sont encore là et j'ai l'impression que je ne saurais me présenter, que je ne saurais m'expliquer que contre eux.

Il était prévu en 2006 que je ne sois qu'un personnage secondaire. Je ne me suis souvent  exprimée que par des citations, tronquées, détournées, des Méditations métaphysiques de Descartes. C'est ce qui donne parfois à mon expression une tournure un peu désuète et un peu maniérée. Mais pourtant, j'ai dans l'esprit, fixée depuis longtemps, une certaine opinion selon laquelle... ce serait amusant, ce pourrait être amusant si je pouvais seulement maîtriser un peu mieux ces phrases, le texte.

Je ne suis pas certaine de m'habituer à la solitude. Les paysages sont parsemés de panneaux invisibles qui dénoncent mon isolement. La solitude même tue la nostalgie, tue le texte. Si j'étais accompagnée, je pourrais m'échapper et dans ces moments retranchés, me souvenir et même me souvenir. Livrée, entièrement livrée à la mémoire, je ne me souviens de rien sinon que je suis seule.

4
J'étais hier une femme au bord de la mer, délaissée. C'est d'ailleurs curieux combien, toujours, une femme seule, au bord de la mer, apparaît, apparaît toujours, comme délaissée, abandonnée. Un homme seul au bord de la mer n'apparaît pas comme délaissé. Il apparaît en promenade. Il apparaît presque affairé. Une femme seule au bord de la mer qui se promène se trouve divorcée, veuve, abandonnée, romantique, presque. 

Je suis rentrée. Derrière les vitres, j'ai regardé longtemps la mer, cherchant comment on peut encore fabriquer des souvenirs, cherchant la nostalgie et cherchant surtout la nostalgie à venir, m'approchant et m'éloignant sans cesse d'un voyage qui s'estompe. Je n'ai trouvé qu'un peu de tristesse et beaucoup de lassitude. 

Je dois désormais refuser mon assentiment à toute cette fatigue, si je veux découvrir quelque chose de certain. Mais qu'y a-t-il cependant de plus certain que la douleur du monde ?

5
Je ne sais pas vraiment ce que je devrais raconter et je ne suis pas certaine que cela va pouvoir constituer un récit, va pouvoir prendre le rythme d'une narration. Souvent, je préfère être dans le silence et même dans le silence du texte.

Je dois cependant essayer d'écrire ici ce qui s'est passé mais ces remarques ne suffisent pas encore, il faut que je prenne soin de m'en souvenir.

Ce serait plus simple, ce serait plus facile, plus facile et plus simple, de ne donner, de temps en temps, que quelques impressions de froid, de villes endormies. Ce n'est pas possible, cependant. Il va bien falloir que je commence mon récit. Cela fait déjà cinq jours que je dois avoir commencé et je ne sais pas encore si j'ai vraiment commencé.

Je dois avoir commencé.

6
Je suis partie. Je suis rentrée. Le Sud n'était pas aussi propice à la narration que je l'avais espéré. 

Puisque je dois raconter, je pourrais décrire le monde et tous les enfermements du monde. J'ai déjà évoqué toute la douleur du monde et je tiendrai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et l'ensemble des choses extérieures ne sont que mystifications de songes dont il s'est servi pour tendre des pièges à ma crédulité.

Je ne sais pas ce que je peux raconter. Que faire lorsque l'aphasie guette ?

Je sais que je devrais parler de toi. Je sais que je devrais commencer à parler de toi mais je ne sais pas comment je pourrai encore t'évoquer.

Je voudrais ne plus te connaître.

7
Cela fait juste trois ans que l'on m'a entendue pour la première fois. Je récitais Descartes, comme je ne cesserai depuis de le faire. Je suis apparue par ma voix car c'est ma voix qui devait faire de moi un personnage. Je connaissais l'agent de Gustav. J'avais suivi dans les médias, comme tout le monde, dans tous les médias, le récit incertain de l'inexplicable disparition des médias de la star. Je ne connaissais pas Gustav. Je ne voulais pas le connaître. Son agent m'a expliqué son trouble et m'a proposé de participer en tant que didascalienne au dispositif de remémoration qui avait été imaginé, pour donner juste un peu de sens.

C'est ainsi que je suis entrée dans ce récit, dans cette situation, sans la moindre lumière, parmi les inextricables ténèbres des difficultés.

Ces trois années apparaissent aujourd'hui comme un songe et j'appréhende de m'éveiller. Je vais essayer de dire ce qui s'est passé et ce qui se passe aussi et je vais essayer de l'écrire ici, puisque c'est mon rôle, puisque c'est pour cela que j'ai été engagée. Didascalienne.

8
Nous étions trois personnages. Est-ce que cela commence suffisamment comme un récit ? 
Nous étions trois personnages sur la scène d'un théâtre. Puis nous avons voyagé. Puis nous avons fait des voyages. 
C'est ce qui s'est passé.

Entre les deux époques de ces trois personnages, puisque c'est bien d'époque que l'on parle quand on évoque des personnages qui sont venus puis repartis puis revenus pour une nouvelle série, de nouveaux épisodes, une nouvelle époque, ainsi, entre les deux époques de ces trois personnages, s'est déroulée toute une année, une année entière, une complète année pendant laquelle il n'a plus été question des personnages. Si le temps m'est donné, car le temps m'est compté, car le temps m'est décompté, si j'ai le temps, vraiment, je dirai peut-être ce qui est arrivé et ce qui s'est passé pendant toute cette année. Mais je n'aurai sans doute pas le temps.

L'année dernière nous étions à Nice. Comme l'année dernière, j'ai l'impression que dans quelques jours, ça ira mieux. C'est assez douloureux de devoir se souvenir. C'est assez douloureux de devoir se souvenir d'un sens qui s'échappe pour des personnages qui ne se souviennent de rien, pour des personnages dont c'est même la caractéristique première de ne se souvenir de rien et je ne puis ni prendre pied dans le fond ni remonter à la nage jusqu'à la surface. Ils ont même oublié qu'ils avaient un corps. Ils ont même oublié qu'ils ont un corps.

Il y a deux ans, j'étais encore en coulisse. Je lisais et je relisais Descartes, méticuleusement.

9
Sur la scène du théâtre, les hommes parlaient, Je ne me rappelle plus qui était en scène ce jour-là mais la proposition était alors une proposition de voyage et d'amour, une proposition de voyage et de plaisir, une proposition de jeu, d'engouement. La proposition était une proposition de vie mais aussi une proposition de fiction, de véritable fiction, de ces fictions qu'on lit, qu'on voit au cinéma et même à la télévision.... Madrid, amour, Venise, caresse, Berlin, Budapest, Prague, Sarajevo...

Du texte de cette fiction, D., l'auteur, un auteur, un auteur de ce texte que l'on ne lira jamais, disait deux ans plus tard : "Il t'apprendra le jeu, il t'apprendra la fiction, il t'apprendra le réel." Mais il peut sembler paradoxal que le seul point fixe de la fiction et que le seul point fixe du texte soit le texte lui-même et soit la fiction elle-même. Descartes, certes, rappelle qu'Archimède ne demandait rien qu'un point qui fût ferme et immobile pour tirer de son lieu la terre tout entière. Mais il ne s'agit pas ici de la terre tout entière. Il s'agit juste de retrouver un peu de sens et de démêler patiemment des secrets parfois un peu doux qui pourraient demeurer dans le texte et dans la fiction, ici et là, doucement.

Mais je ne sais pas si je vais y parvenir. Je connais bien ce malheur si prompt à me saisir puisque tu n'es pas là.

10
Tu n'as jamais vraiment été là. Je ne me souviens que de ton absence. Je ne me souviens que de l'absence. Tu avais déjà disparu quand je t'ai rencontré. Tu parlais parfois de toi, toujours au passé, toujours dans un autre passé et j'oubliais vite qu'il s'agissait de toi pour imaginer que tu avais pu être autrement vivant. Désormais, ta disparition permanente me fatigue.

Je suis arrivée un jour sur le plateau du théâtre. J'avais une loge, pas très loin de la scène et je n'avais comme accessoire qu'un livre de Descartes et je n'aurai jamais comme accessoire que ce livre de Descartes. Je n'avais de rôle que de réciter à voix haute les Méditations métaphysiques. J'aurais pu les apprendre par coeur. Mon rôle n'exigeait pas que je sois toujours présente sur scène. Je ne les ai pas apprises. Quand la citation était trop longue, je me faisais apporter un prompteur. Et puis il y avait aussi mon silence. Je pensais à ton silence accolé à mon silence, embrassé par mon silence et nos deux silences étaient notre seule rencontre.

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Puis je suis partie en voyage, il y a un an ou presque, une année, presqu'une année. Puis nous sommes partis en voyage et tu n'étais pas là. Tu n'étais pas du voyage. Tu ne serais pas des souvenirs du voyage. Tu ne produirais pas de souvenirs ni tu ne produirais de souvenirs communs. Tu ne produis que de l'oubli. Tu ne produis que de l'absence. 

Il y a un an, il y a exactement un an, nous sommes partis en voyage et je me taisais, et je ne disais rien, et je ne disais rien de moi, et je ne disais rien de toi et je ne disais vraiment rien. J'étais candidate à l'ennui du texte, moi qui à présent de toute nécessité suis.

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Je dois me souvenir de ce départ vers l'Italie. Cette frontière italienne est floue. J'étais déjà en Italie et je n'étais pas encore en Italie. Les paysages gardent la mémoire d'autres appartenances, d'autres envies de voyage, d'autres envies. Je ne me rappelle pas exactement du départ. Ce départ particulier se confond avec tous les autres départs. Je ne me souviens pas de mes compagnons. Je ne me souviens jamais que de ma solitude. Je crois que rien n'a jamais existé de ce que me représente la mémoire menteuse.

Nous partions. Nous connaissions exactement toutes les étapes du voyage. elles étaient fixées depuis plusieurs années. elles étaient fixées depuis 2002. Nous pouvions suivre sur les cartes routières toutes les étapes de toute une année. Nous irons en Inde aussi, plus tard, au printemps. Ce sera d'abord un hiver italien. Gustav avait fait le voyage auparavant. Le voyage était une thérapie du souvenir. Il ne se souvenait de rien. Il ne se souviendra de rien. Il a une mémoire en morceaux. Bientôt, il n'y aura plus que l'absence. L'histoire ne se construira donc pas sur sa mémoire.
 

13
Le départ de Gustav pour l'Italie en 2002 n'a jamais vraiment été élucidé. La narration de son voyage hésite souvent entre le roman policier, le roman d'espionnage ou la course au trésor d'un jeu télévisé. Je n'arrive pas à croire vraiment qu'il ait pu, alors, passer inaperçu en Italie alors qu'il faisait souvent la couverture des magazines. Il n'a peut-être jamais fait ce voyage italien. Je ne le saurai jamais puisqu'il ne le sait plus. Ce voyage pourrait tout aussi bien dissimuler, comme une métaphore ou comme une allégorie, une histoire d'amour, une histoire d'amour possible ou impossible. De cela, il ne raconte rien.

Nous sommes restés plusieurs jours à la frontière italienne, du côté de l'Italie, sans doute jusqu'à ce que cette frontière italienne devienne la frontière française et que nous puissions avancer, aller au delà, vers le Sud, vers un souvenir toujours plus inaccessible. Pendant plusieurs jours, nous avons peiné à déduire du bruit de la frontière autre chose que de l'agitation.

14
De ce séjour à Vintimille, je me rappelle les jardins la nuit, inaccessibles, et leurs frondaisons éclairées. De ce séjour à Vintimille, je me rappelle le trouble parfois sincère, parfois feint, de mes protagonistes. De ce séjour à Vintimille, je n'ai pas beaucoup de souvenirs. Nous conduisions Gustav, rue par rue, place par place, lieu par lieu et nous lui racontions son séjour à Vintimille, une autre année, un autre temps, dans un autre trouble. Il ne pouvait se rappeler ce qui le faisait taire, ce qui le faisait taire entièrement. J'étais sur mes gardes, pensant à ce personnage que je devais endosser et espérant ne pas risquer de prendre imprudemment quelque chose d'autre pour moi.
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Il n'y avait rien mais le jour il y avait la mer. Il y avait la mer et il y avait le bleu de l'hiver sur la mer bleue. Je regardais la mer. Je m'échappais pour regarder la mer. Je regardais la mer seule, très seule, avec mes souvenirs puisque j'avais des souvenirs, puisque j'étais la seule à avoir des souvenirs. Aujourd'hui, je n'ai plus assez de loisir pour vouloir en gaspiller à ce genre de subtilités. Aujourd'hui, je suis loin de la mer, entièrement aux souvenirs et tout à la fois dans cet éloignement de la mémoire, ce texte. Dois-je encore remuer l'avenir pour écrire le passé ?

Ce sont d'autres voyages qui pourraient m'émouvoir. je me rappelle une forteresse, plus loin, là-bas. Je me rappelle que j'avais posé les mains sur ces pierres et que j'avais senti mes forces m'abandonner, ou plutôt passer de mon corps dans la pierre et se dissoudre. C'est à ce moment-là, dans un seul instant, à cet endroit précis que j'ai laissé la vie d'avant à la mémoire des pierres.

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Le troisième jour à Vintimille, ou bien le quatrième jour à Vintimille, un de ces jours-là, après deux semaines de voyage, environ deux semaines, Gustav avait renoncé à se souvenir et jusqu'aux amours, et jusqu'à ses amours et jusqu'à ses nuits. Je me suis demandée un temps s'il feignait de ne pas se souvenir pour ne pas devoir nous dire ce qu'étaient ses nuits de Vintimille six années plus tôt. Je me le suis demandée et je me le demande encore car c'est chose plausible. Le silence et l'absence se ressemblent.

Et puis, je ne sais pas vraiment ce que j'écris, ce que je vis. Sans doute rien qui ne vaille vraiment la peine d'être décrit, qui ne sache, qui ne puisse. Toute la journée, l'angoisse qui revient comme dans les très vieux textes tristes. Comme si le temps ne passait pas vraiment et se reliait et se liait aux souvenirs en boucles.

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Puis nous avons quitté Vintimille et c'est alors que le voyage a vraiment commencé. Nous ne séjournerons jamais longtemps dans chaque ville, y cherchant le passage, le cherchant sans repos. Nous aidions parfois Gustav à rechercher des souvenirs qui ne revenaient jamais, qui ne reviendraient jamais. Et moi, je m'exténue à reprendre en vain la même quête.

Mathieu était le plus assidu, le plus docile, le plus attentionné et peut-être le plus amoureux, le plus aimant, le plus épris. Je sais que Mathieu sera le plus constant. Parfois, il lui donnait un souvenir, un vrai souvenir, un véritable souvenir et Gustav ne se souvenait pas qu'il le lui avait donné.

De l'Italie de cet hiver-là, il ne reste que des noms de ville et les noms de ville ont même oblitéré les paysages et les paysages n'ont jamais rejoint les noms de ville. De l'Italie de ces hivers-là, il ne reste souvent que le soir, le soir d'hiver en Italie, comme l'algue verte qui revient, prospère, démange la côte, la nostalgie.

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C'est une drôle de chose, la mémoire. Et la mémoire n'est pas le souvenir. La mémoire est pesante, insistante, même dans son absence. Le souvenir est furtif, très près de l'émotion. La mémoire frôle l'effort. Le souvenir est une caresse; Sur le muretto d'Alassio, il n'y a pas de souvenir, il n'y a que cette volonté stupide de la mémoire, qui fait que le souvenir s'échappe, qu'il s'enfuit au profit de l'anecdote. car la mémoire est anecdotique et le souvenir est vivant. J'avais en mémoire sur le muretto d'Alassio ces plaques commémoratives marquées par la signature, quelques mots d'artistes. Je n'y ai aucun souvenir. Descartes a trouvé la solution. La mémoire n'existe pas. Ce qui est, c'est la pensée.
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Nous sommes restés plusieurs jours à Alassio, comme si nous aimions assez le nom de la ville pour y rester plusieurs jours. Nous sommes restés plusieurs jours à Alassio car Gustav y était resté plusieurs jours en 2002. C'était écrit dans son carnet de voyage et il nous fera suivre au jour près son carnet de voyage. Rarement les destinations auront-elles été incertaines. Rarement retrouvera-t-il les lieux exacts de sa mémoire fêlée. Mais il avait ce carnet et nous suivions ce carnet. Le plus souvent, je me taisais. Quand je me taisais, j'essayais de retrouver ses souvenirs et je ne trouvais jamais que mes souvenirs, ce qui pourrait devenir mes souvenirs et je les abandonnais à mon silence. Et Gustav se taisait. Se souvenait-il de la douleur qui s'était installée et qui ne l'avait plus jamais quitté, même dans l'oubli de tout ? Je marchais surtout avec les Méditations métaphysiques de Descartes et Descartes me dit toujours que même si je suis un personnage flou, je suis une chose véritable, et véritablement existante.
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Pourquoi l'Italie ? Je ne sais pas. J'ai trouvé refuge dans le nom des villes où nous faisions étape. Mondovi, par exemple, est rassurante. Mondovi me rassure. D'autres noms auront été inquiétants. Je me souviendrai de Mondovi. C'est là que j'ai dévoilé le rôle du quatrième personnage qui nous accompagnait et qui ne nous accompagnait pas en 2006. 

Pourquoi l'Italie ? Sans doute parce que nulle part ailleurs le fantasme de l'intrigue et donc le fantasme du récit n'est porté aussi loin. Le récit italien est pétri d'humanité, de remords, de vengeance et d'amour. Sans doute parce que nulle part ailleurs le fantasme de l'amour n'est porté aussi loin. Sans doute parce que nulle part ailleurs je n'ai aussi parfaitement conscience que je ne suis pas cet assemblage d'organes qu'on appelle un corps humain ; je ne suis pas non plus un air subtil répandu dans ces organes, ni un vent, ni un feu, ni une vapeur, ni un souffle, ni rien de ce que je m'imagine. J'ai en effet supposé que cela n'est rien. La supposition reste en place et pourtant, moi, je ne suis pas moins quelque chose. C'est ce que me dit Descartes et le cadran solaire alangui du Breo.

21
C'était hier le jour de l'investiture de Barack Obama. Même les rues de Frabosa Soprana étaient vides, désertées pour les postes de télévision, les commentaires en italien et l'hymne américain en direct. Pendant ces moments convergents, ces moments médiatiquement convergents, je me promène. J'écoute, j'écoute encore et parfois j'entends un peu ce que peut être la vie et ce que peut être aussi le souvenir des événements historiques, et surtout le souvenir des événements qui sont annoncés, qui sont de façon convergente annoncés comme des événements historiques. Je les manque donc intentionnellement et, les manquant, je les retrouve.

Je ne sais pas si Gustav et Mathieu ont regardé l'investiture de Barack Obama. C'est passé maintenant. C'était une image. Gustav ne s'intéresse pas facilement au passé. N'est-il pas lui-même celui qui maintenant doute de presque tout ? Et on ne doute pas du passé, il faut l'oublier.

Puis j'ai pris un thé trop chaud à Frabosa Soprana, endormie, déjà dans la nuit. J'étais sans doute un peu pâle. Les autres me regardaient.
La sollicitude des autres me faisait sourire doucement.

Il faut bien avouer que je suis retournée à Frabosa Soprana.

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Il faut bien avouer que je ne suis pas retournée à Frabosa Soprana.
Il faut bien avouer que je ne suis pas revenue à Turin.
Je ne suis pas non plus sur la scène du théâtre. 
Peu importe où je suis et peu importent les bruit qui m'accompagnent et qui sont des bruits de la ville et qui sont les bruits de n'importe quelle ville.
Il y a trois ans, en 2006, on me voyait ce jour-là pour la première fois. On me voyait sur un écran de télévision. Je lisais Descartes. C'est en effet ce que je fais habituellement. Il ne se passait rien. C'est en effet qu'il ne se passe rien, habituellement. Il est possible d'imaginer une intrigue, imaginer quelque chose qui pourrait se passer, qui se serait passé, qui serait déjà passé. Mais ce serait une erreur, imaginer n'étant rien d'autre que contempler la figure ou l'image d'une chose corporelle.
23
Nous avons beaucoup disserté pendant ces années dernières, pendant ces dernières années, sur le statut de personnage, qui n'est pas vraiment un statut, qui n'est même pas un état, qui n'est issu que de l'intermittence de l'écriture qui répond parfois à lune intermittence d'une lecture. Il est assez convenu, il conviendrait qu'au statut intermittent de personnage corresponde une fiction, c'est à dire un peu de sens narratif. Nous aurons été les personnages d'une autre intermittence. Nous aurons été les personnages les plus proches d'une vie humaine quand la vie humaine ne se fait pas narrative, ne s'épuise pas dans une narration jouée, qui s'échappe. Et ce qui nous a permis cela, c'est Gustav, c'est la perte de mémoire de Gustav et aussi la perte de ses souvenirs et cette promenade retrouvée dans un temps définitivement perdu.

Descartes dit : "Après ces remarques, je ne me sens pas moins absurde en disant : je vais faire appel à l'imagination pour apprendre avec plus de distinction ce que je suis, que si je disais : maintenant je suis, certes, éveillée, et je vois quelque chose de vrai, mais parce que je ne le vois pas encore avec assez d'évidence, je vais tout exprès m'endormir, pour que les songes me représentent justement cela avec plus de vérité et d'évidence." Et c'est tout autant absurde d'aller puiser dans l'imagination des personnages pour créer une fiction.

24
Nous sommes des personnages imaginaires. Je suis un personnage imaginaire et "aussi je reconnais que rien de ce que je peux comprendre à l'aide de l'imagination n'appartient à cette connaissance que j'ai de moi".

Pendant tous ces jours de voyage et pendant tous ces jours de scène, nous n'avons jamais abordé la politique. Le seul personnage politique de nous-trois, puis de nous-quatre, le seul personnage qui s'était annoncé comme un personnage politique, s'était aussi annoncé comme ayant abandonné la politique. Mathieu avait été un homme politique abattu médiatiquement. Mathieu avait quitté la politique et la politique n'arrivait pas jusqu'à nous. Il y avait parfois des souvenirs de 2005 qui pouvaient surgir dans la mémoire de Mathieu, mais nous ne l'écoutions pas et le plus souvent lui-même n'écoutait pas ses souvenirs-là. Nous n'écoutions pas la radio, ne lisions pas de journaux, évitions les postes de télévision. Nous ne faisions rien de ce que doit faire un personnage consommateur ou producteur de politique et nous ne cherchions pas, nous ne cherchions pas non plus, nous n'avons jamais cherché de sujets de conversation, ce à quoi le plus souvent, sert la politique et surtout le commentaire politique.

Nous ne parlions jamais d'amour non plus. C'était peut-être mon rôle de personnage. Je ne l'ai alors pas joué.

25
Nous ne savions pas si nous pouvions parler d'amour et nous ne savions pas si la peine de Gustav, sa peine de mémoire était une peine d'amour. Pourtant, toute notre histoire, toute cette histoire qui n'est pas une histoire, tout ce temps de l'histoire qui n'est qu'un peu de temps qui passe est l'histoire d'une souffrance et l'on parvient presque à distinguer, à palper la souffrance qui est installée et qui taraude les personnages.
Sans histoire, sans amour, personnage sans histoire, personnage sans amour. Mais que suis-je donc ?
Je me rappelle un soir. C'était le soir. Je n'étais pas encore en Italie et pourtant la langue italienne chantait autour de moi.
Je pensais à Gustav, seul, sans doute, à remâcher la peine de son amour. Je pensais que Gustav était un personnage d'amour, un personnage avec amour, un personnage amoureux.
Je ne pensais rien d'autre et je ne disais rien.
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Mais il n'y a rien de plus proche de l'amour que l'oubli. Il n'y a rien de plus proche de l'amour que l'absence, que l'absence de mémoire et l'absence de souvenirs après les souvenirs. On ne se souvient jamais de l'amour, on en cherche les traces, on en cherche les marques sur un paysage, sur une ville, sur une rue, sur le vent qui passe et sur la lumière dans une ville, dans une rue, un peu de lumière dans le vent qui passe. C'était le sens de notre promenade
En 2006, Mathieu a tenté un long monologue sur le passé, qui est plus abstrait encore que le souvenir et la mémoire, un objet indistinct et terriblement flou. Il disait ceci et je ne suis pas certaine que Gustav l'écoutait vraiment.
" Il était une fois le passé. Il était une fois, dans un monde, dans un certain monde, un temps, un certain temps, que l'on appelait le passé. Le passé était un temps commode, un temps accueillant, qui engrangeait, qui accumulait, qui acceptait tout ce qu'on voulait bien lui donner et qui accueillait aussi quantité de choses que l'on ne voulait pas lui donner et qui lui revenaient sans qu'on l'ait voulu, sans qu'on l'ait jamais voulu, qui revenaient au passé, qui lui revenaient nécessairement, sans qu'on l'ait vraiment voulu, sans qu'on le sache même. Certains tentaient de se défendre contre la gloutonnerie du passé, mais le passé les avalait, les digérait, ogre vorace, ogre universel, ogre impitoyable. Ils lui avaient pourtant tout cédé, tout jeté, des histoires et des histoires, des enfances, des amours et des tas de souvenirs, des souvenirs et des souvenirs, des lectures, des douleurs, de grandes joies et des peines, ils avaient tout jeté au passé, vers lui, pour lui, pour ne pas être engloutis par le passé, qui ne se contentait pourtant jamais de leur bimbeloterie et qui finissait toujours par les prendre eux aussi."
Mon passé peut être séparé de moi-même. Ce que je peux dire ne peut pas être séparé de moi-même. Y a-t-il rien qui puisse être dit séparé de moi-même ? Je dois pourtant continuer à parler de ce silence alors même que je ne peux plus, en aucun cas, me permettre ce silence embarrassé.
27
Nous étions ce soir-là tout près d'Asti et tout près du repos, tout près de ce repos particulier du voyage, envahis de cette fatigue particulière du voyage, entre cette fatigue, qui n'est pas une fatigue et ce repos, qui n'est pas un repos et qui n'est pas encore un récit, qui ne sera jamais vraiment un récit. Nous dissipions nos personnages dans des promenades qui se terminaient à la nuit.

C'est à Asti que nous avons commencé à penser à la fatigue. C'est à Asti que nous avons commencé à parler de la fatigue. C'est depuis Asti que mes neurones fatigués marquent une sarabande d'images et de contrariétés qui ajoutent à la fatigue jusqu'à l'épuisement.

Nous aurions pu ne pas voyager vraiment. Nous aurions pu imaginer le voyage. Nous aurions pu avoir la puissance d'imaginer, la puissance même d'imaginer, d'imaginer le soir, d'imaginer le soir sombre dans une ville, dans une autre ville et cette ville est italienne, cette ville pourrait être italienne. Qui sait vraiment si nous sommes vraiment liés à Asti...

28
C'est ce jour. C'est exactement ce jour. C'est ce jour, il y a trois ans, que l'idée de voyager leur est venue. Il ne s'agissait alors pas de voyager mais seulement de sortir. Il ne s'agissait pas de sortir pour parler, il ne s'agissait pas de sortir pour comprendre, il s'agissait surtout de sortir pour se taire, il s'agissait de sortir de la conversation, d'une fausse conversation, de cette fausse conversation qui n'était pas un dialogue, qui n'était vraiment pas un dialogue, qui était un peu de mots sur l'absence de mémoire. Ensuite, le voyage les a accompagnés dans cet abandon forcé.
29
Mais cela fait déjà un mois, déjà un mois ou presque, pas encore tout à fait un mois que je suis ici et que je suis là. J'ai utilisé le tiers de mon temps, de ce temps qui m'est donné, de ce temps qui m'est imposé et je n'ai rien expliqué, je n'ai rien explicité, je n'ai rien raconté, aucune histoire, plus aucune histoire. Vous ne savez toujours pas pourquoi, parfois, nous ne voulions pas sortir ni visiter la ville. Vous ne savez toujours pas pourquoi Gustav a perdu la mémoire et vous ne savez pas non plus qui je pourrais être vraiment, le personnage que je pourrais devenir auprès de vous.

Sans doute ce voyage ne servait-il qu'à aller chercher des images et des nuages, parce que ça finit pareil, sans que jamais cela ne veuille vraiment dire quelque chose.

Je me suis endormie un soir à Casale Monferrato.

30
Nous nous occupions trop de la mémoire. Nous nous occupons trop de la mémoire. Tous ces voyages dont il faut se souvenir brouillent les paysages et brouillent les sensations. Tous ces voyages dont nous ne nous souvenons pas, dont nous nous souvenons guère masquent les sensations et cachent désormais tous les paysages, tous ces paysages brouillés.

Je regardais par la vitre de la voiture. Le plus souvent, je ne conduisais pas. J'étais à l'arrière ou j'étais à l'avant et je regardais par la vitre de la voiture le film ininterrompu du paysage. Je maintenais la tête droite, fixement, m'appliquant à ne pas détourner le regard, m'appliquant, dans cette fixité, à laisser venir un souvenir que j'aurais pu partager. Le plus souvent, il y avait un paysage et parfois il y avait une image rapide dont je savais à l'instant que je m'en souviendrais sans jamais savoir pourquoi elle se serait ainsi gravée.

Et Gustav disait que ses rares souvenirs étaient des souvenirs du monde comme avant.

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Nous nous occupions trop de la mémoire, nous nous occupons trop de la mémoire et cette préoccupation, cette préoccupation individuelle et collective oblitère le présent, le masque, l'annihile. Pendant tout ce voyage, pendant tout ce voyage d'une année, il n'y a jamais eu de présent, il n'y a jamais eu d'avenir, il n'y avait qu'un passé empêché. Il n'y avait qu'un passé qui se dérobait au souvenir. Il y avait parfois sur le bord d'une route une herbe, un petit bout de caoutchouc ou un petit papier qui pour des raisons indécises resteraient dans la mémoire et tiendraient le rôle de présent et tiendraient le rôle de l'avenir. Il y avait parfois un sourire. Parfois, nous parvenions à nous sourire et cela ressemblait alors à l'image d'un film.

Et je m'endormais, toujours plus épuisée, dans toutes les villes que nous traversions et même Vigevano ne parvenait pas à me rendre un peu de vigueur.