octobre 2009


D.
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Je vais suivre mot à mot la méthode "Pinter". Je dois écrire ce que Noëmie, pendant 91 jours, du 1er janvier au 1er avril a pu vouloir dire, puis Mathieu, pendant 91 jours, du 2 avril au 1er juillet et enfin Gustav, qui vient de terminer hier et que j'ai rejoint pour une journée, pour cette seule journée, à Küçükçekmece, si près d'Istanbul. Ici, j'ai rencontré ce regard doux et triste, qui me disait que c'était bien l'automne. Si je m'en tenais à la méthode "Pinter", je recopierais seulement ce qu'ils ont dit et je décrirais seulement ce qu'ils ont fait, regardant le temps qui passe comme une gentille blague.

Le 1er janvier, Noëmie annonçait une méditation sur la nostalgie. Elle commençait. Le 2 avril, Mathieu se présentait, enjoué, même si je sentais en lui de la douleur, et le 2 juillet, Gustav assumait enfin sans ambiguïté le rôle de personnage principal.  Et moi je suis leur auteur. Je ne suis pas l'auteur mais bien leur auteur comme je pourrais être en d'autres circonstances leur chauffeur ou leur cuisinier, leur psychologue ou leur banquier. Je suis un prestataire à peine particulier. Je suis leur compagnon auteur. Si nous étions des personnages, nous serions du côté de l'art, nous serions des objets artistiques. Si nous ne sommes pas des personnages, nous n'existons pas du tout et l'on se demande bien ce que tout cela veut dire.

Mon nom ne commence pas par la lettre "d". C'est encore un effet de la méthode "Pinter". Il y a eu A., et B. et C. en 2006, qui sont devenus Mathieu, Gustav et Noëmie. Quand je suis arrivé, j'ai été nommé D. et je suis resté D. jusqu'à aujourd'hui et il me reste désormais 90 jours pour dire mon nom, pour trouver mon nom.

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Les personnages ont beaucoup en commun avec ce que l'on appelle les êtres humains. Ils leur sont si proches que l'on pense souvent qu'ils naissent par imitation ou par décalque. Proches, ils sont cependant d'une nature autre, accrochant quelques attributs réservés dans les mythes humains aux divinités, mais attrapant aussi d'autres attributs qui pour les êtres humains définissent les choses. Et comme les êtres humains, les personnages, tous les personnages, peinent à être ensemble. Le texte les renvoie toujours à leur solitude intrinsèque.
Puis il y a la question de la réalité des personnages. Est-ce que c'est une fatalité que les personnages aspirent à la réalité ? Dans cette quête-là, c'est l'agacement et la lassitude qui prennent toujours le dessus.
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L'auteur que je suis ne parvient pas à se satisfaire de la disparition brutale des personnages qui conduit nécessairement à la disparition de l'auteur. Je suis resté avec eux toute l'année dernière, commentant "en direct" leurs faits et gestes et les accompagnant dans leur voyage répétitif. Puis, à la fin de l'année, c'est moi qui ai disparu pour ne revenir que maintenant, pour ne revenir que pour une période donnée de 91 jours, qui, une fois échue, présidera à une nouvelle disparition. Je crois ainsi que ce sont les disparitions de l'auteur, mises en abyme, qui ont conduit les personnages à devoir se poser la question de l'existence d'un dieu qui serait littéralement l'auteur qui ne disparaît pas.

Je suis rentré dans la douceur humide du soir déçu, pensant à toi. Je suis en Orient, dans le soir qui efface tout, la nuit même qui ne saurait venir, et l'odeur de l'orient des voix, musique tendre.

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Je ne sais pas pourquoi je suis en Orient. Les personnages devraient le savoir. Ce sont bien eux qui savent pourquoi il y a un texte, pourquoi ils se lovent dans le texte, pourquoi ils le portent. Ils doivent aussi savoir pourquoi le texte les envoie en Orient. Et moi je suis là-bas, il n'y a plus de personnages. Des personnages dans le noir qui se taisent, est-ce que ce sont encore des personnages ? 

Il reste le texte.

Je suis arrivé à Ankara, mais ce n'est pas une destination. Je blanchis, deviens gris, m'étiole doucement sans savoir pourquoi et après avoir écouté quelques bêtises sans importance, je m'évade, je pars. Il faudrait que je devienne moi aussi un personnage pour pouvoir donner une explication à tout cela et je peine à devenir un personnage.

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Je suis encore à Ankara. Je croyais mieux connaître la ville, pouvoir l'enserrer davantage dans les souvenirs. J'espérais qu'en continuant le voyage de Gustav, de Mathieu et de Noëmie, je pourrais m'éloigner de la fiction et m'approcher du réel. C'était une naïveté que j'ai abandonnée au bord d'une autoroute rhénane. Je reste ainsi dans les limbes textuels et ce voyage devient un pèlerinage expiatoire. 

Qu'aurais-je à expier face au texte ? De te chercher puis d'oublier, dans le même temps, de te chercher. Je te cherche et je ne pense plus à toi, à l'amour, à cette entente évanouie. Dans cette quête et dans cet oubli concomitants réside le principal secret de la fiction. Dans le texte, il y a la nuit soudaine et le souvenir voilé... 

Cela fait de l'écriture une mystique. Il faut naviguer entre l'absence de mémoire, l'absence de souvenir de l'écriture de la veille, de ce qu'on fait les personnages, de ce qu'ils ont dit et les nouvelles du jour, les nouvelles écrites, les nouvelles parlées. Il faut naviguer entre le souvenir de l'éclipse, le souvenir des éclipses. Il faut naviguer entre tout cela, et puis écrire, entre tout cela écrire, avec par dessus l'épaule les grands anciens, les grands anciens bienveillants qui pourraient regarder. 

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Et je reprends au compte de l'écriture l'opposition de Péguy entre mystique et politique. Si l'écriture est une mystique, la politique de l'écriture, c'est le format, le format d'édition. Dès que l'on pose la question du format, l'écriture est formatée. Le grand formateur de l'écriture, c'est le livre. En passant du rouleau au livre relié, l'écriture s'est vu imposer de nouvelles contraintes apportées par le nombre de pages, d'abord, puis le nombre d'exemplaires attendus à la vente, puis la "commercialité" du livre, puis son marketing et l'écriture s'est alors couchée face à la communication. Elle survit encore dans des carnets secrets, de morceaux de papier qui s'abîment. Elle cherche la mystique dans les monastères virtuels de l'électronique. Et cela dure longtemps.

Si je me souviens, si je me souviens bien, si je peux encore me souvenir, les personnages, qui refusent la fiction, sont désormais dans le noir et ils vont bientôt se taire, dernière ruse pour échapper à l'auteur qui les traîne dans un texte qui traîne, qui les traîne longtemps dans un texte qui traîne longtemps.

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Mais je dois arrêter les considérations générales sur l'écriture et revenir aux autres personnages. Depuis leur apparition respective, le rôle de chacun d'entre eux s'est peu à peu précisé.
Noëmie joue un rôle dans le rôle, celui de "didascalienne". Elle doit commenter ce qui se passe, et ainsi donner sens à ce qui se passe. Elle a donc la charge d'une des premières fonctions du langage. S'agissant d'un personnage, ce qu'elle dit "se passe". N'est-ce pas ce que l'on appelle la parole "performative"... quand dire c'est faire. Elle prouve alors que toute parole crée une réalité apparente qui n'est jamais qu'une fiction réelle.
Mathieu est l'ami tarifé. Il a choisi de faire profession d'amitié. Ancien homme politique, il a utilisé sa première semaine de voyage à confesser les raisons de sa chute. Aux côtés de Gustav, il met en pratique ce qu'il a compris du langage qui fait promesse.
Gustav est le personnage principal, ce qui est un rôle en soi dans une fiction structurée. Il a perdu la mémoire, ou plutôt il a perdu le souvenir. Cette absence le pousse vers une philosophie du temps et de l'espace. Il voyage sans se souvenir et que devient dans ce cas le voyage sinon une déambulation poétique ? Il met en scène une autre fonction du langage qui serait de faire durer l'instant.
Et moi, je suis l'auteur. Je ne suis pas l'auteur de ces personnages. Je suis moi même un personnage qui est auteur. Je voyage avec eux. Je suis à Iskesehir au nom si doux alors même que tous mes sens me disent en effet que la vie ne recule pas, ne revient pas, ne se retourne pas. Je mets donc en jeu cette fonction du langage qui est de placer la fugitivité de l'instant dans une continuité.
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Qu'est-ce qu'un auteur peut faire dans un texte qui voyage alors qu'il en risque à chaque instant l'expulsion ? L'auteur qui voyage doit oublier que tout cela va durer, le texte, le voyage et qu'il ne s'agit pas, dans des carnets, de tenir la distance, d'arriver au bout ni de fixer comme par un croquis ce qui se passe. Ce serait un échec. On fait parfois semblant de l'ignorer, mais c'est toujours un échec. Il faut parfois cesser de regarder dehors, cesser de regarder la ville, cesser de regarder les gens dans la ville, cesser d'écouter les gens dans la ville. Alors, je retourne vers le Bosphore, regardant déjà Istanbul à marier, qui se prépare elle aussi à la fougue de la terre, qui va donner des coupoles en sacrifice, le bleu des céramiques d'Izmit, le bleu du Bosphore quand il fait froid.
Et puis il y a les personnages. Qui sait ce que font les personnages quand ils ne sont plus, quand ils ne seront plus jamais convoqués à l'écriture et que leur lecture demeure tant incertaine ?
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Les personnages, ces personnages, les trois premiers personnages, sont restés là où le récit les a arrêtés. Noëmie est à Paris, près de la Bastille. Mathieu est en Bretagne, à Piriac, exactement et Gustav à deux pas d'Istanbul. Cette géographie est celle de Louis Massignon et cela ne peut pas être un hasard.

Où vont les personnages quand ils ne sont pas dans le texte ? L'interrogation n'est pas nouvelle. Elle peut même se radicaliser dès lors que l'on évoque la mort de l'auteur. Peu sont appelés à rejoindre d'autres textes. Peut-être que les personnages sont à ce point fatigués du texte qu'ils restent à Paris, à Piriac ou à Istanbul, dans un oubli confortable du texte, à redire les mêmes phrases en voie d'épuisement.

J'ai regardé quelques photos déjà vieillies de notre voyage. Les photos jaunes sont devenues vertes, bronze, et les contours dessinaient une mémoire inconnue, inconnue de moi qui suis tout de mémoire. Quand les personnages quittent le texte, ils ne peuvent même pas se réfugier dans les images.

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Je ne savais pas que tu étais un personnage lors de notre rencontre. Comment aurais-je pu imaginer que tu ne te pliais pas aux règles ordinaires de la réalité ? Mais j'ai compris assez vite que tu apparaissais et que tu disparaissais au gré des humeurs et des souhaits d'un auteur tout puissant dont les objectifs m'échappaient et semblaient t'échapper aussi. Nous n'étions dès lors pas maîtres de notre fiction.

Tu m'as avoué un jour que tu pensais aussi que j'étais un personnage dont tu ignorais l'auteur. Mais le fait que nous soyons tous deux des personnages qui ignorent leur auteur ne suffit plus pour accepter qu'il ne se passe plus rien, qu'il ne se passe vraiment plus rien.

Je suis encore à Istanbul, qui me rappelle parfois Beyrouth, la grande ville détruite de l'autre côté de la mer et les voitures américaines dans lesquelles on pouvait se cacher, s'enfouir pour aller à Baalbeck, ou ailleurs, repartir vers la frontière et revenir enfin.

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Je n'irai pourtant pas à Beyrouth cette année encore. Je vais repartir vers l'Ouest pour rentrer avant la fin de l'année. Je traverserai la Grèce, retrouverai les traces du Pasolini de La longue route de sable
Puis ce sera la France. 
Puis ce sera vraiment l'hiver. 
Puis ce sera encore l'hiver mais ce sera autre chose. 
Il n'y a aucun suspense géographique à ce voyage. Il va s'accomplir ainsi jusqu'à son terme, sans dévier, sans s'autoriser une seule déviation, une seule dérive. Je vais rejoindre la mer et partir doucement avec les bateaux que j'ai patiemment démâtés. Et je regarderai en passant les bateaux de voyage qui se demandent pourquoi ils ne sont pas encore partis.
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Je suis aussi un personnage. Je suis le quatrième personnage. Je n'ai pas encore vraiment révélé quel est mon rôle. Les raisons qui m'ont conduit à accompagner Gustav, Mathieu et Noëmie à travers toute l'Europe, l'année dernière, et jusqu'en Turquie, ne sont pas encore précises. Et je n'ai pas dit quel est mon nom. Je suis auteur. Je suis leur auteur, ai-je seulement concédé.
Je m'appelle Daniel. Fini de jouer. D., comme Daniel, quatrième lettre de l'alphabet et quatrième personnage. Je m'appelle bien Daniel, comme le prophète, comme le conseiller de Nabuchodonosor, comme celui qui interprétait ses songes à Babylone. Je suis écrivain, ce qui est la dernière figure possible du prophète. Écrire, c'est interpréter les songes des hommes.
J'ai été engagé pour garder un peu de mémoire du voyage accompli l'année dernière, réplique du voyage de Gustav en 2002. Et je suis engagé, cette année, pour trois mois, pour rendre un peu de mémoire, pour donner un peu de sens, pour délivrer un peu du sens de toutes ces choses-là.

Comme l'avouait Gustav l'année dernière, nous quatre, "nous ne sommes qu'un récit, un trajet, une ligne sur une carte virtuelle". Il en concluait que nous n'avions pas de forme corporelle. Je laisse cela à sa responsabilité. Ces textes, ces voyages, ne sont pas en dehors du monde. Le monde se hisse jusqu'au texte, jusqu'à ces textes qui jusqu'à présent se sont passés du monde, se sont exclus du monde, qui cette année encore, et les autres années, se sont passé et exclus du monde. Voyager, comme écrire, reprenant en cela Blanchot, c'est toujours aller sur les lieux du désastre même.

Je ne sais cependant pas si j'accomplis correctement cette mission de "remémorateur". Je suis dans un hôtel estival presque déserté en cette mi-octobre. Impossible de se rappeler aucune date et l'hôtel entier semble s'apitoyer sur mon amnésie qui se donne des airs d'élégance. Aurai-je en somme jamais écrit pour une autre raison que pour comparer longuement ton manque d'amour à mon manque d'amour ? Qu'est-ce alors qu'un écrivain qui décide ne pas garder de trace ? Il est vrai cependant que je suis auteur et que rien ne dit que je sois écrivain.

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Je serais donc un auteur qui n'écrirait pas. Au bout de combien de temps le violoniste qui ne joue pas de violon ne peut-il plus prétendre à la qualité de violoniste ? Tout aussi bien, j'écris et rien ne dit pour autant que je sois écrivain. La raison en est assez évidente. Dans ces phrases, "écrivain" et "violoniste" renvoient moins à une activité, ni même à une capacité ou à une compétence, qu'à un statut social, une identité sociale, une perception sociale. C'est ainsi que l'on peut rencontrer des violonistes sans violon et des écrivains qui n'ont rien écrit depuis des années. 

Le statut d'auteur est différent en cela qu'il est de l'ordre de l'immanence. Certains écrivains ne sont pas auteurs et pour les auteurs les plus grands, écrire est de surcroît. Il faudrait aller vite, trouver le texte tout écrit, le trouver déjà écrit, même dans la tête, même dans sa tête, savoir déjà ce qu'il faut écrire, puisqu'il faut aller vite.

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Je reviens. Je vais revenir. Je vais finir la boucle, longue, du voyage d'Orient et du voyage d'Occident. Je recommencerai. Je recommencerai peut-être. Je reprendrai les mêmes routes. Ce seront encore les mêmes étapes. Seules les images changeront et au prochain voyage, je te rencontrerai peut-être et c'est peut-être cela, le texte, qui pousse l'écriture et qui efface l'écriture à peine elle s'est écrite, comme une vie sans souvenir, comme la vie sans souvenir, comme la vie.
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Quinze jours ont passé. La première partie de mon voyage est terminée. C'était la partie orientale, à laquelle est attachée le souvenir oriental, et aussi le souvenir d'Orient, et aussi le souvenir.

Aujourd'hui commence, sur cette île grecque, la deuxième partie de mon voyage, qui est la partie de la mémoire, qui est la partie de l'histoire, et qui est donc la partie de la mythologie. Et je célèbre Ulysse sur l'île de Thassos. Je recherche les angles de vue qui pourraient faire croire que les voiles sur la mer portent des messages favorables ou funestes. Moins de bruit ou moins de parole et le contrôle du bonheur, je laisse ma rêverie rencontrer les augures.

J'aurais tant voulu aller en Grèce avec toi.

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Quand je suis en Italie, je suis dans un texte. Quand je suis en Grèce, je parcours une récitation, une méditation, une psalmodie, un chant. Les paysages sont donnés et le regard les interprète sans partition, sans plus de codes que ceux de la tradition. La Grèce est toujours irréelle mais moi je ne cherche pas la réalité. Je suis arrivé jusqu'à la ville sainte des mots, Dráma, dans les montagnes, portant le gouffre de la littérature dans son nom, ville d'un drame qui n'a jamais été écrit. Je cherche des mots des mots que tu ne connais pas vraiment, que tu inventes et que tu crois pouvoir te rappeler, ces mots qui célèbrent dans un chant infini ton absence sans mémoire.
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Je suis en Grèce et je suis seul. Il m'arrive de me demander ce qui se passerait si, comme l'année dernière, nous étions quatre encore dans la campagne autour de Nigrita. Ils reviendraient certainement sur cet espace, sur le souvenir de leur souvenir, leur mémoire, leur patrimoine textuel, leur seule possession, leur existence, leur évanouissement programmé. Nigrita, la ville porte un nom de récit policier, blottie et n'aurait jamais l'idée de jouer avec mes souvenirs, avec toute ces idées de ne plus voyager. Je regarde la Grèce qui se remet doucement de sa brûlure estivale et cette image demeure.
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Accompagner Gustav sur un chemin de mémoire m'a conduit à considérer la mémoire et le souvenir comme des vanités. Se souvenir serait ainsi toujours se souvenir de la mort. Il faut beaucoup d'énergie pour mettre en tension, quotidiennement, le désir d'éternité et la mémoire d'événements passés, de personnes disparues, de choses détruites. La Grèce expose en permanence la mémoire détruite de l'Occident. La Grèce met les ruines sans dessus dessous, allégorie sans faille de la faiblesse et de la permanence de cette faiblesse. Les philosophes antiques qui ont contemplé ces monuments n'étaient pas moins philosophes de la ténuité humaine quand les temples étaient encore debout. Il n'y a rien, peut-être. Je pense à tout cela comme je rentre dans la nuit et mes pas éclairés font un peu de mémoire dans Langadas endormie.
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Est-ce que toute méditation dérive vers une méditation sur la mort ? Ce voyage grec me porte à la méditation et au calme. Mais le calme est une illusion sentimentale. Je pense alors à la mort, et je pense à la beauté. Les Anciens pensaient que les paysages étaient immortels. Nous savons que les paysages meurent et nous savons même les tuer. Les Anciens pensaient aussi que la terre était éternelle, avec le ciel. Nous savons qu'il n'en est rien. Et c'est au moment où nous savons que tout, jusqu'à l'univers, est mortel que la notion d'éternité peut enfin prendre sens. Et moi, sur une route grecque, entre ce "jamais plus" et ce "toujours" interdit, je retrouve la nostalgie des personnages, la tentation de la nostalgie.
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J'étais ici l'année dernière, avec eux trois et je crois que nous avons ri ensemble. Le rire était rare entre nous. C'est sans doute pourquoi je m'en souviens et je me souviens aussi avoir décidé, dès le moment de ce rire, de m'en souvenir. Suis-je bien certain cependant que c'est notre rire qui a déclenché le souvenir et même la décision du souvenir ? Cela pouvait être tout autre chose : un alignement, une lumière particulière, exactement semblable à une autre lumière et qui, sans possibilité d'être nommée, a exigé un support, un véhicule pour voyager dans la mémoire.

Je me souviens de notre rire et je les revois rire et la mémoire de leur rire est entièrement contenue dans un morceau de corps,  alors que je ne me souviens de rien de toi et que le rouge de tes lèvres ne peut plus être associé qu'à la cruauté. Pourtant, je me souviens alors même que je ne me souviens pas. Tu as quitté la salle de restaurant un instant et je griffonne sur un papier que je ne dois pas oublier le rouge de tes lèvres. Je marque sur un papier que je ne dois pas manquer ta bouche qui s'ouvre et se referme et qui parle et me dit les choses que je n'entendrai plus.

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Il pleut sur la Grèce aujourd'hui.

Il y a un mot qui nous relie, nous quatre, les quatre personnages de cette fiction qui voyage, c'est "toi". Il intervient de temps en temps, par surprise, presque par inadvertance, et tu es toujours avec l'amour. Il ne s'agit pas d'un grand amour, d'un fabuleux amour, mais d'un amour persistant, qui serait donc un amour véritable. Cependant, c'est aussi un amour, le seul amour, qui est un support de souvenirs, de mémoire et de nostalgie. Ce "tu" que nous partageons, sans jamais savoir qui est vraiment ce "tu" renvoie dès lors à une mystique, qui serait ainsi, de manière continue, une mystique de la déception.

Les nuages ne découdront rien, ne dénoueront rien de cette histoire qui n'a jamais été nouée. 

J'ai aimé que tu sois là, jusque dans mon souvenir.

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Je suis parti sans toi et je suis sur le chemin du retour sans toi. Je regarde sur la carte le chemin du retour et je mesure le parcours à ton absence. C'est une absence qui ne dure pas vraiment mais c'est une absence qui se renouvelle. Elle renaît de ville en ville, d'étape en étape, de chambre d'hôtel en chambre d'hôtel. Quand elle apparaît, la ville devient ce décor où il ne se passe rien, ce décor qui ne fait plus rien, qui ne donne plus rien d'autre que son existence, sa permanence. Ton absence se cache alors dans des endroits incongrus et resurgit dans des moments bizarres. Elle est là dans la courbe d'une nuque sur une affiche publicitaire. Elle est là encore dans la couleur acidulée d'un ruban. Et puis elle s'estompe, et puis elle revient encore.
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Je suis peut-être la synthèse des trois autres personnages. Quel personnage serais-je alors ? Un comédien ancien politicien qui aurait perdu la mémoire et qui dès lors, rencogné dans une posture de commentateur ne connaîtrait que des amitiés contractualisées. Je ne suis pas ce personnage-là. Si je suis la synthèse des trois autres personnages, c'est par le rêve que je les rejoins, par le voyage aussi, par le même voyage qui est toujours le même voyage et nous serons nous-mêmes notre propre souvenir. Il n'est pas si nécessaire d'aller plus loin, de chercher plus loin, de chercher ailleurs, encore. Quant à ce "tu", je lui suis très étroitement conjoint et comme mêlé, au point que je compose avec lui quelque chose d'un, et je rejoins alors Descartes.
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Je ne connais pas bien Noëmie. C'est un personnage assez mystérieux. C'est le seul personnage féminin. C'est le seul personnage ouvertement féminin. Pourtant, seul son nom lui donne son caractère féminin, sa spécificité. Rien dans ses actes supposés, ni dans ses paroles supposées, n'impose qu'elle soit une femme. Certes, elle était un peu amoureuse et je ne me rappelle pas si elle était amoureuse de Gustav et de Mathieu.

Où sont les personnages ? Les autres personnages ? Est-ce que les personnages peuvent échanger en dehors de ce qui est relaté ?
Cela m'ennuie de parler des personnages. Je ne sais rien d'eux et je voudrais ainsi parler un peu de moi, dont je ne sais pas davantage.
Je ne sais plus pourquoi je ris encore de ces amours déçues, de tous ces mots qui disent la solitude.

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Je devrais certes parler de moi. Des autres personnages, en effet, le lecteur connaît quelques éléments biographiques. De moi, le lecteur ne sait rien, ne sait vraiment rien, sinon, qu'un jour au moins, j'ai été amoureux et que sans doute, une fois au moins, j'ai vraiment fait l'amour et enfin, qu'une nuit au moins, ou un jour, j'ai pleuré, de peine et de joie, et de déception aussi. Le lecteur sait que je suis un auteur et que j'ai voyagé avec les personnages, comme auteur, pour entreprendre le sens de tout cela, de leur voyage, de leurs échanges extensifs. Mais je n'ai pas toujours été auteur. Je n'ai d'abord été que personnage dans un autre texte. Mais c'est une autre histoire, dont je n'ai que des souvenirs déchus, dilués dans d'autres souvenirs moins anciens. Je me rappelle seulement la fermeté de tes lèvres, et leur caresse sur les miennes et ton cou doux qui reçoit les baisers. Je crois que j'étais amoureux.
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Pour retrouver et retracer ce voyage amoureux, il me faudrait certainement davantage de jours que 91 jours. Pour cette histoire, qui serait donc une histoire d'amour, je suis bien la synthèse des trois autres personnages. Je suis comédien. Je suis amnésique. Je suis commentateur, sans autre point de regard triste que le regard triste de l'autre, et je suis devenu l'ami de tous puisque je ne suis plus l'amant. Si je devais reprendre cette histoire, qui est une histoire ancienne, qui est déjà une histoire ancienne, qui est une histoire qui, au coeur, ne se lasse pas de son ancienneté, si je devais me forcer à reprendre cette histoire, je ferais un autre voyage, ou je ferais encore une fois le même voyage et je regarderais ailleurs, et le temps, encore, et le temps, si dommage, si assis et le temps.
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Ce temps du voyage, ce temps du texte, le temps de ce texte, le temps long de ce texte-là, est un temps oscillant, un temps qui oscille, description du temps doux du voyage et du temps violent de l'amour dans un battement lent, dans ce battement lent, dans ce battement très lent qui dans le texte peut agacer le lecteur et qui dans la nuit est la berceuse de nuits de mots, le sourire de rêves qui parlent. Je vais reprendre le temps du voyage, je vais repartir dans le temps du voyage et je n'y garderai qu'un peu du temps de l'amour, comme un jeu de patience que l'on prend en voyage. Je pars vers l'Italie, encore, rejoindre un autre hiver. Je pars encore vers l'Italie et c'est encore l'hiver.
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Pourquoi n'aimer l'Italie qu'en hiver ? Je ne sais pas si je choisis l'hiver pour l'Italie ou si l'Italie ne m'accepte qu'en hiver, quand les plages sont vidées, quand les hôtels ferment, quand le pays entier peut se livrer au culte des processions et et de la superstition. 
Pourquoi n'aimer l'Italie que sans toi ? Je ne sais pas si je choisis la solitude pour l'Italie ou si l'Italie ne me connaît qu'esseulé, au point juste de cette solitude non choisie, mais qui devient pourtant la marque la plus définie de ma personnalité qui lutte contre cet oubli, contre cet oubli de tant de choses passées. Je retrouve en Italie cette façon de fiction de se diriger vers le monde, de se diriger vers l'extérieur, de se diriger vers le dehors, vers le dehors de soi, vers le dehors des personnages, vers le dehors de la fiction.
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Il n'y a pas que la solitude. Il y a aussi les nuages. Les nuages me font de la peine et les nuages en Italie me donnent une peine italienne. Ce sont les nuages qui portent le mieux les métaphores du temps qui passe, de la fugitivité, mais aussi de certains obscurcissements de la pensée, de l'humeur et du goût de vivre. Ce sont encore les nuages qui se prêtent au modelage patient des enfants qui restent à les regarder. Que puis-je voir quant à moi dans les nuages italiens ? Je n'y vois rien. Je n'y vois même pas ton absence d'Italie. Je n'y vois aucune prédiction météorologique. Je vois le ciel, derrière, qui s'amuse encore un peu. Je vois le ciel, bleu, du même bleu qu'il y a en moi... de la même façon "que dans un corps blanc ou vert, il y ait la même couleur blanche ou verte que je sens ; dans un corps amer ou doux, la même saveur, et ainsi du reste ; que les astres, les tours, et tous les autres corps éloignés qu'on voudra".
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Est-ce que je t'aime encore ? Est-ce que je t'aimais encore quand nous étions l'année dernière à Scanzano Jonico et que nous cherchions encore une fois combien de jours pouvait bien avoir le mois d'octobre ? Tu étais juste à côté, juste du côté des vacances, au lido, après les cultures maraîchères, vers la mer, vers la fin de l'Italie, dans la fin de l'histoire. Et c'est ainsi. Je m'évertue jour après jours à construire une histoire que tu ne lis pas, que tu ignores même et que tu détruiras sur le sable blanc d'une plage blanche, dans une métamorphose estivale et littéraire.

Tu vas partir pour aller ailleurs, vers d'autres mots et d'autres tendresses. Nous serons donc sans référence. Nous resterons silencieusement sans référence, sans cet espoir qui ne fait rien dire, qui ne fait rien. Nous serons sans récit, sans le récit du jour, sans le récit de la nuit. Nous resterons tous les trois, sans rien.

Tu ne voulais pas m'accompagner.

Tout cela n'est pas nouveau mais il n'y a jamais eu l'idée de faire quelque chose de nouveau.

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Je me promène. Je me promène aussi bien dans la campagne italienne que dans cette écriture quotidienne qui va vers toi par vagues douces et qui s'endort ensuite, qui s'échappe, qui s'évanouit. 
Je me promène. Je me promène doucement au regard des choses, au regard des passants parfois quand le souvenir de toi me laisse un peu de place pour prendre avec moi un peu de souvenir encore d'autres passants.
Je me promène sans rien savoir de la promenade, au rêve, à mes rêves. Et puis il y a encore du vent.
Je vais encore me promener et si tu étais là, nous pourrions changer de destination, nous pourrions changer de voyage. Viens. Personne ne nous verra, personne ne nous entendra.