Diégèse
2010
janvier texte initial reprise n° 1 reprise n° 2
1 Je ne crois pas devoir, de façon explicite, de cette façon explicite qui fabrique les histoires, devoir, comme Noëmie, puiser dans ma propre fiction pour commencer un texte, pour commencer ce texte, qui n'est jamais et qui ne sera jamais que le texte que je continue, et aussi le texte que je n'ai jamais commencé. Je ne crois pas devoir, de façon explicite, de cette façon explicite qui fabrique les histoires, devoir puiser dans ma propre fiction pour commencer un texte, pour commencer ce texte, qui n'est jamais et qui ne sera jamais que le texte que je continue, et aussi le texte que je n'ai jamais commencé. C'est un texte que je continue et c'est un texte que je n'ai jamais commencé.
2 Il s'est passé quelque chose. Il s'est passé quelque chose dans ma vie, il s'est passé quelque chose digne du souvenir et la mémoire, dès lors, s'est appliquée, s'est employée à enserrer cet événement, qui est l'événement fondateur du texte et qui est aussi l'événement fondateur de cette histoire, de cette histoire que je vais écrire, que je dois écrire et que je n'écris pas.Il était une fois, dans une ville, dans une de ces villes du Sud rendues presque muettes par un lendemain de fête, dans un parc de la ville, dans un paysage mi urbain, mi bucolique... A la source du texte, à son commencement, au point même de sa justification, de ce qui le justifie, de ce qui le provoque et de ce qui le crée, bref de ce qui l'écrit, il y a qu'il s'est passé quelque chose, qu'il s'est passé quelque chose dans ma vie, qu'il s'est passé quelque chose digne du souvenir et la mémoire, dès lors, s'est appliquée, s'est employée à enserrer cet événement, qui est l'événement fondateur du texte et qui est aussi l'événement fondateur de cette histoire, de cette histoire que je vais écrire, que je dois écrire. Il était une fois, dans une ville, dans une de ces villes du Sud rendues presque muettes par un lendemain de fête, dans un parc de la ville, dans un paysage mi urbain, mi bucolique... A la source du texte, à son commencement, au point même de sa justification, de ce qui le justifie, de ce qui le provoque et de ce qui le crée, il y a qu'il s'est passé quelque chose.
3 Il était une fois ton souvenir dans une ville rendue au calme, ton souvenir que je n'attendais pas. Je ne pensais pas à toi, je n'aurais pas pu vouloir penser à toi. Et ton souvenir est venu. Il est donc arrivé quelque chose, dans ce calme apparent de lendemain de fête.

J'ai pensé à ton nom et j'ai pensé à Hiroshima.

Emmanuelle Riva dit à son amant, à la fin du film de Resnais dont les dialogues sont écrits par Duras, qu'Hiroshima est son nom. 

Et moi, quel nom pourrais-je bien te trouver ?

Ton souvenir revient désormais et je sais que s'il revient, c'est bien que les jours sont comptés.
Il était une fois ton souvenir dans une ville rendue au calme, ton souvenir que je n'attendais pas.

Je ne pensais pas à toi, je n'aurais pas pu vouloir penser à toi. Et ton souvenir est venu. Il est donc arrivé quelque chose, dans ce calme apparent de lendemain de fête.

J'ai pensé à ton nom et j'ai pensé à Hiroshima. Emmanuelle Riva dit à son amant, à la fin du film de Resnais dont les dialogues sont écrits par Duras, qu'Hiroshima est son nom. 

Et moi, quel nom pourrais-je bien te trouver ?
Il était une fois ton souvenir dans une ville rendue au calme, ton souvenir que je n'attendais pas. Je ne pensais pas à toi, je n'aurais pas pu vouloir penser à toi. Et ton souvenir est venu. Il est donc arrivé quelque chose.
4 Alors, dans le parc de cette ville du Sud où rien n'indique les marques des tempêtes passées, où rien ne protège des tempêtes à venir, je pense à toi, je pense à toi comme séisme, je pense à toi avec joie et avec douleur, et avec joie encore, dans ce va-et-vient de la mémoire triste. Je pense à toi comme on prie pour la douleur du monde et qu'y a-t-il de plus certain que la douleur du monde ? Je pense à la certitude de ton existence et à la certitude de ta perte. Alors, dans le parc de cette ville du Sud où rien n'indique les marques des tempêtes passées, où rien ne protège des tempêtes à venir, je pense à toi, je pense à toi comme séisme, je pense à toi avec joie et avec douleur, et avec joie encore, dans ce va-et-vient de la mémoire triste. Je pense à toi comme on prie pour la douleur du monde. Je pense à la certitude de ton existence et à la certitude de ta perte. Alors, dans le parc de cette ville du Sud où rien n'indique les marques des tempêtes passées, où rien ne protège des tempêtes à venir, je pense à toi, je pense à toi comme séisme, je pense à toi avec joie et avec douleur, et avec joie encore, dans ce va-et-vient de la mémoire triste. Je pense à la certitude de ton existence et à la certitude de ta perte.
5 Je dois essayer d'écrire ici ce qui s'est passé. Je dois témoigner et tranquillement poser là l'angoisse qui rôde un peu encore, autour de moi, autour de la scène, autour du souvenir.

C'était il y a plusieurs années, vingt années peut-être, la soudaineté, la brutalité même, du sentiment amoureux. Depuis, la stupeur et pour décrire la stupeur, il n'y aurait rien que la métaphore et la métaphore qui vient, la métaphore de la catastrophe, c'est le tsunami.
Je dois essayer d'écrire ici ce qui s'est passé. Je dois témoigner et tranquillement poser là l'angoisse qui rôde un peu encore, autour de moi, autour de la scène, autour du souvenir.

C'était il y a plusieurs années, vingt années peut-être, la soudaineté, la brutalité même du sentiment amoureux. Depuis, la stupeur et pour décrire la stupeur, il n'y aurait rien que la métaphore et la métaphore qui vient, la métaphore de la catastrophe, c'est le tsunami.

6 Les récits de catastrophes insistent souvent sur la banalité des instants qui les ont précédées. Parfois même, ces instants sont particulièrement radieux. C'était ainsi ce jour-là. C'était bien ainsi, un début de printemps, une vacance du cœur, une solitude légère, une disponibilité oisive à la rencontre. Et soudain, tu étais là. Les récits de catastrophes insistent souvent sur la banalité des instants qui les ont précédées. Parfois même, ces instants sont particulièrement radieux. C'était ainsi ce jour-là. C'était bien ainsi, un début de printemps, une vacance du cœur, une solitude légère, une disponibilité oisive à la rencontre. Et soudain, tu étais là.
7 Et dans le temps discontinu du souvenir, après, tout de suite après, au même instant, tu n'étais plus là et l'hiver, cet hiver durable, cet hiver rigoureux, avait pris la place du printemps, de ce printemps léger, disponible au possible. Car le souvenir ne connaît pas la durée. Car le souvenir ne connaît pas la transition. Car le souvenir ne connaît pas de chaîne de causalité. Car le souvenir ne connaît que l'émotion. Et dans le temps discontinu du souvenir, après, tout de suite après, au même instant, tu n'étais plus là et l'hiver, cet hiver durable, cet hiver rigoureux, avait pris la place du printemps, de ce printemps léger, disponible au possible. Car le souvenir ne connaît pas la durée. Car le souvenir ne connaît pas la transition. Car le souvenir ne connaît pas de chaîne de causalité. Car le souvenir ne connaît que l'émotion. Et dans le temps discontinu du souvenir, après, tout de suite après, au même instant, tu n'étais plus là et l'hiver, cet hiver rigoureux, avait pris la place du printemps, de ce printemps léger, disponible au possible. Car le souvenir ne connaît pas la durée. Car le souvenir ne connaît pas la transition. Car le souvenir ne connaît que l'émotion.
8 Ainsi, c'était il y a vingt ans, ou presque vingt ans et nous étions dans une ville du Sud qui ressemblait un peu à la ville où je suis ce soir. Je me souviens de la lumière et, par ce souvenir, je comprends comment les anges ont été imaginés, inventés, créés, car c'est bien dans la lumière que je te revois, et toute la rencontre flotte dans cette lumière magique. Mais cette lumière n'est peut-être que ton sourire. Ainsi, c'était il y a vingt ans, ou presque vingt ans et nous étions dans une ville du Sud qui ressemblait un peu à la ville où je suis ce soir. Je me souviens de la lumière et, par ce souvenir, je comprends comment les anges ont été imaginés, inventés, créés, car c'est bien dans la lumière que je te revois, et toute la rencontre flotte dans cette lumière qui n'est peut-être que ton sourire. Je me souviens de la lumière et, par ce souvenir, je comprends comment les anges ont été imaginés, inventés, créés, car c'est bien dans la lumière que je te revois, et toute la rencontre flotte dans cette lumière.
9 Je ne pourrais pas décrire la scène. Je ne pourrais pas décrire cette scène particulière, cette scène en particulier. Ce serait une reconstitution, ce ne pourrait être que cela, une scène reconstituée avec des personnages dont le rôle serait tenu par des comédiens. Ma mémoire se livre alors à un casting qui se révèle assez rapidement un casting aléatoire qui mêle ce que je pourrais me rappeler de tes traits à d'autres traits, d'autres visages, d'autres attitudes.

Et puis tout cela disparaît dans la lumière de ce jour-là.
Je ne pourrais pas décrire la scène. Je ne pourrais pas décrire cette scène particulière, cette scène en particulier. Ce serait une reconstitution, ce ne pourrait être que cela, une scène reconstituée avec des personnages dont le rôle serait tenu par des comédiens. Ma mémoire se livre alors à un casting qui se révèle assez rapidement un casting aléatoire qui mêle ce que je pourrais me rappeler de tes traits à d'autres traits, d'autres visages, d'autres attitudes.

Et puis tout cela disparaît dans la lumière de ce jour-là.
Je ne pourrais pas décrire la scène. Je ne pourrais pas décrire cette scène particulière, cette scène en particulier. Ce serait une reconstitution, ce ne pourrait être que cela, une scène reconstituée avec des personnages dont le rôle serait tenu par des comédiens.
Et puis tout cela disparaît dans la lumière de ce jour-là.
10 Ta rencontre a été accidentelle, ta rencontre a été un accident. Mais ce qui rend cet accident si particulier, c'est que je ne peux pas le raconter, c'est que je ne peux jamais rien en dire. Je me rappelle la lumière, comme on se rappelle une apparition, comme on se souvient des instants qui précèdent un évanouissement. Pendant le moment de l'évanouissement, ce sont les autres, ce sont les spectateurs de la rencontre qui pourraient raconter. Ils ne le font cependant jamais, par discrétion ou par inattention. Ta rencontre a été accidentelle, ta rencontre a été un accident. Mais ce qui rend cet accident si particulier, c'est que je ne peux pas le raconter, c'est que je ne peux jamais rien en dire. Je me rappelle la lumière, comme on se rappelle une apparition, comme on se souvient des instants qui précèdent un évanouissement. Pendant le moment de l'évanouissement, ce sont les autres, ce sont les spectateurs de la rencontre qui pourraient raconter. Ils ne le font cependant jamais, par discrétion ou par inattention. Je me rappelle la lumière, comme on se rappelle une apparition, comme on se souvient des instants qui précèdent un évanouissement. Pendant le moment de l'évanouissement, ce sont les autres, ce sont les spectateurs de la rencontre qui pourraient raconter.
11 Ce qu'il faudrait raconter, ce récit de la rencontre, cela se place bizarrement parmi tous les récits possibles, des plus vastes aux plus ténus, des plus gigantesques aux plus banals. Je lis ainsi que "Les astrophysiciens ont observé deux blocs de particules aussi gros que le soleil dont la circonvolution autour d'un trou noir s'effectue plus rapidement que la vitesse de la lumière". Ce récit plus vaste que le récit des planètes est donc plus vaste que le récit de ta rencontre. Mais ce récit, pour autant, n'est pas plus important. Car il n'y a pas de récit plus important qu'un autre récit et c'est cela même la caractéristique la plus forte du récit. Ce qu'il faudrait raconter, ce récit de la rencontre, cela se place bizarrement parmi tous les récits possibles, des plus vastes aux plus ténus, des plus gigantesques aux plus banals. Je lis ainsi que "Les astrophysiciens ont observé deux blocs de particules aussi gros que le soleil dont la circonvolution autour d'un trou noir s'effectue plus rapidement que la vitesse de la lumière". Ce récit plus vaste que le récit des planètes est donc plus vaste que le récit de ta rencontre. Mais ce récit, pour autant, n'est pas plus important. Car il n'y a pas de récit plus important qu'un autre récit et c'est cela même la caractéristique la plus forte du récit. Ce qu'il faudrait raconter, ce récit de la rencontre, cela se place bizarrement parmi tous les récits possibles, des plus vastes aux plus ténus, des plus gigantesques aux plus banals. Ce récit plus vaste que le récit des planètes est donc plus vaste que le récit de ta rencontre. Mais ce récit, pour autant, n'est pas plus important. Car il n'y a pas de récit plus important qu'un autre récit.
12 Mais si tous les récits se valent et si chaque récit évolue dans la multitude des récits possibles, pourquoi écrire ce texte, ce récit, ce texte précisément, ce récit précisément et non pas un texte qui serait approximativement celui-ci, approximativement celui-là, un récit qui serait à peu près le même récit ou qui serait un tout autre récit ?
Il y a que je veux écrire le récit de ta rencontre et qu'il ne doit y avoir qu'un seul texte qui puisse correspondre à cela.
Mais si tous les récits se valent et si chaque récit évolue dans la multitude des récits possibles, pourquoi écrire ce texte, ce récit, ce texte précisément, ce récit précisément et non pas un texte qui serait approximativement celui-ci, approximativement celui-là, un récit qui serait à peu près le même récit ou qui serait un tout autre récit ?
Il y a que je veux écrire le récit de ta rencontre et qu'il ne doit y avoir qu'un seul texte qui puisse correspondre à cela.

13 Alors, pour écrire ce récit-là, le seul récit qui puisse, par moi, être écrit, je dois m'éloigner de la scène, je dois m'éloigner de l'image de la scène que je parviens pourtant à peine à former, ta rencontre, la rencontre avec toi, sans cesse jouée et rejouée et pourtant jamais décrite et pourtant jamais écrite. Je dois "prendre du champ". Mais jusqu'où dois-je prolonger cet éloignement ? Alors, pour écrire ce récit-là, le seul récit qui puisse, par moi, être écrit, je dois m'éloigner de la scène, je dois m'éloigner de l'image de la scène que je parviens pourtant à peine à former, ta rencontre, la rencontre avec toi, sans cesse jouée et rejouée et pourtant jamais décrite et pourtant jamais écrite. Je dois "prendre du champ". Mais jusqu'où dois-je prolonger cet éloignement ?
14 Je peux aller jusqu'à Saturne et si c'est trop loin m'arrêter en chemin, ailleurs, regarder un clair de terre et le regarder froidement, sans mettre dans ce moment du regard de la terre vue de loin, vue de très loin autre chose qu'une forme, autre chose que des formes, qui bougent, qui se déplacent, qui font tout cela dans l'ordre apparent de l'univers, sans sentiment, sans souvenir, sans mémoire de l'avoir jamais fait. Après avoir contemplé sans souvenir aucun le clair de terre, revenir au récit, revenir vers toi, réessayer, reprendre et repartir vers Saturne si, encore, le sentiment résiste, le sentiment parasite. Je peux aller jusqu'à Saturne et si c'est trop loin m'arrêter en chemin, ailleurs, regarder un clair de terre et le regarder froidement, sans mettre dans ce moment du regard de la terre vue de loin, vue de très loin autre chose qu'une forme, autre chose que des formes, qui bougent, qui se déplacent, qui font tout cela dans l'ordre apparent de l'univers, sans sentiment, sans souvenir, sans mémoire de l'avoir jamais fait. Après avoir contemplé sans souvenir aucun le clair de terre, revenir au récit, revenir vers toi, réessayer, reprendre et repartir vers Saturne si, encore, le sentiment résiste, le sentiment parasite.
15 Comment me souvenir de toi ?
La question serait plutôt de savoir comment je me souviens de toi, c'est à dire par quelle pratique, par quel mouvement d'esprit, par quelle discipline. Je me souviens de toi toujours de la même manière, je me souviens de toi dans l'instant, dans l'instant même. Il ne peut y avoir de souvenir de toi que subreptice, soudain, furtif et presque illicite comme contraire aux lois mêmes du souvenir. Là bas, le mouvement de l'arbre, c'est toi. Là bas encore, ce reflet, c'est toi. Et puis le son de cet oiseau stupide. Ce souvenir de toi, ce serait l'amour, un paganisme mémoriel.
Comment me souvenir de toi ?
La question serait plutôt de savoir comment je me souviens de toi, c'est à dire par quelle pratique, par quel mouvement d'esprit, par quelle discipline. Je me souviens de toi toujours de la même manière, je me souviens de toi dans l'instant, dans l'instant même. Il ne peut y avoir de souvenir de toi que subreptice, soudain, furtif et presque illicite comme contraire aux lois mêmes du souvenir. Là bas, le mouvement de l'arbre, c'est toi. Là bas encore, ce reflet, c'est toi. Et puis le son de cet oiseau stupide. Ce souvenir de toi, ce serait l'amour, un paganisme mémoriel.
Comment me souvenir de toi ?
16 Alors je suis condamné à l'écriture de cette expérience du souvenir de toi, qui est toujours la même expérience, qui est toujours cette expérience qui expérimente le même mouvement, en esprit et en corps et qui pourtant ne donne aucune expérience, aucun savoir faire reproductible à qui fait cette expérience, à moi qui fais cette expérience, à moi dans l'expérience du souvenir de toi, l'expérience de l'écriture du souvenir de toi. Alors je suis condamné à l'écriture de cette expérience du souvenir de toi, qui est toujours la même expérience, qui est toujours cette expérience qui expérimente le même mouvement, en esprit et en corps et qui pourtant ne donne aucune expérience, aucun savoir faire reproductible à qui fait cette expérience, à moi qui fais cette expérience, à moi dans l'expérience du souvenir de toi, l'expérience de l'écriture du souvenir de toi.
17 Je devrais donc m'éloigner un peu de toi pour trouver un souvenir adjacent qui me permette de revenir vers toi, un souvenir proche qui me serve de point d'appui, de soutien, de référence. Je devrais donc m'éloigner un peu de toi pour mieux me rappeler, de toi, ce que toi même tu ne connaissais pas, ce que tu connaissais mal, ton parfum sur ta nuque, et ce creux de l'épaule, reposoir inattentif à ma tendresse. Je devrais donc m'éloigner un peu de toi pour trouver un souvenir adjacent qui me permette de revenir vers toi, un souvenir proche qui me serve de point d'appui, de soutien, de référence. Je devrais donc m'éloigner un peu de toi pour mieux me rappeler, de toi, ce que toi même tu ne connaissais pas, ce que tu connaissais mal, ton parfum sur ta nuque, et ce creux de l'épaule, reposoir inattentif à ma tendresse.
18 Je retrouve sans mal, sans grand mal, la place que je t'ai donnée dans le théâtre de ma mémoire, dans le théâtre de mes souvenirs. C'est une place contiguë au fantasme. C'est une place propice au vagabondage. Je te retrouve là chaque fois que j'y viens. Tu ne me reçois pas toujours, dans les occupations de tes jours, dans les occupations de tes nuits. Je reviens alors tenter ma chance jusqu'à ce que tu me reçoives. Parfois, j'ai la chance de me souvenir de ta façon de marcher et même aussi je me souviens du grain de ta peau. Je crois me souvenir. Je crois. Parfois, j'ai la chance de me souvenir de ta façon de marcher et même aussi je me souviens du grain de ta peau. Je crois me souvenir. Je crois.
19 Tu me reçois aussi, dans ma mémoire, dans mon souvenir, au passage des saisons. Les équinoxes et les solstices sont nos retrouvailles. Mais il m'arrive désormais que, porté à l'inattention par la ville, par le bruit, il m'arrive désormais d'oublier le solstice et l'équinoxe et je t'oublie alors et je te laisse dans la solitude de cette célébration et quand je me souviens, et quand je me rappelle, et quand il est trop tard pour te rejoindre, il m'arrive de pleurer seul, sur le solstice, sur l'équinoxe manqués. Tu me reçois aussi, dans ma mémoire, dans mon souvenir, au passage des saisons. Les équinoxes et les solstices sont nos retrouvailles. Mais il m'arrive désormais que, porté à l'inattention par la ville, par le bruit, il m'arrive désormais d'oublier le solstice et l'équinoxe et je t'oublie alors et je te laisse dans la solitude de cette célébration et quand je me souviens, et quand je me rappelle, et quand il est trop tard pour te rejoindre, il m'arrive de pleurer seul, sur le solstice, sur l'équinoxe manqués.
20 Le temps qui passe n'est pas une entreprise de mémoire mais un parcours d'oubli. Je vis pour t'oublier et je n'ai jamais vécu que pour t'oublier davantage. En cela, écrire le récit de cet amour est un projet insensé qui se heurte à la nature même de la vie. Je ne peux pas faire appel à ma mémoire. Elle ne me donne rien, ou si peu : l'arrête d'un visage, même pas un sourire. Je ne peux donc faire appel qu'aux mots et laisser venir les mots, sans me soucier de ce qu'ils pourraient dire et vouloir dire. En écrivant, en tentant d'écrire un amour qui n'existe que pour moi, j'écris un amour qui n'a jamais existé. Il a existé pour moi, peut-être, mais qui étais-je alors ? Qui étais-je dont je puisse me souvenir ? Le temps qui passe n'est pas une entreprise de mémoire mais un parcours d'oubli. Je vis pour t'oublier et je n'ai jamais vécu que pour t'oublier davantage. En cela, écrire le récit de cet amour est un projet insensé qui se heurte à la nature même de la vie. Je ne peux pas faire appel à ma mémoire. Elle ne me donne rien, ou si peu : l'arrête d'un visage, même pas un sourire. Je ne peux donc faire appel qu'aux mots et laisser venir les mots, sans me soucier de ce qu'ils pourraient dire et vouloir dire. En écrivant, en tentant d'écrire un amour qui n'existe que pour moi, j'écris un amour qui n'a jamais existé. Il a existé pour moi, peut-être, mais qui étais-je alors ? Qui étais-je dont je puisse me souvenir ?
21 Qu'est-ce donc que j'écris quand j'écris cet amour ?. J'écris une quête. J'écris la quête du désir, non pas une quête autobiographique et rétrospective mais bien au jour le jour, dans le temps même de l'écriture, dans ce temps-ci, la quête du désir, la quête de ce désir insensé qui un temps est allé vers toi. Qu'est-ce donc que j'écris quand j'écris cet amour ?. J'écris une quête. J'écris la quête du désir, non pas une quête autobiographique et rétrospective mais bien au jour le jour, dans le temps même de l'écriture, dans ce temps-ci, la quête du désir, la quête de ce désir insensé qui un temps est allé vers toi.
22 Je reviens à la scène, cette scène du commencement qui pourrait être la première scène et marquer en cela le début du texte, presque le début de l'histoire. Je suis assis à une table de café. Face à moi, 380° de lumière d'été. Des gens qui passent. Et puis tu es là. Tu dois bien être là puisqu'il s'agit de la première scène de mon amour pour toi. Mais de cette scène, je t'efface, c'est fait depuis longtemps, je t'efface dans la lumière et tu ne reviens parfois que sous la forme fugitive de l'ombre. Je reviens à la scène, cette scène du commencement qui pourrait être la première scène et marquer en cela le début du texte, presque le début de l'histoire. Je suis assis à une table de café. Face à moi, 380° de lumière d'été ou de printemps. Des gens qui passent. Et puis tu es là. Tu dois bien être là puisqu'il s'agit de la première scène de mon amour pour toi. Mais de cette scène, je t'efface, je t'efface dans la lumière et tu ne reviens que sous la forme fugitive de l'ombre.
23 Je pourrais t'effacer, avec patience, patiemment, de la scène du commencement, de la scène initiale, que tu reviendrais inlassablement, que tu reviendrais sous la forme de l'ombre, sous la forme de cette ombre. Alors, je cède et je ne t'efface plus.
Et, soudain, quand je n'espère plus, quand je ne peux plus espérer, soudain dans l'ombre de ce jour, dans l'ombre de la scène, je vois une courbe qui pourrait être ton sourire.
Je pourrais t'effacer, avec patience, patiemment, de la scène du commencement, de la scène initiale. Tu reviendrais inlassablement, tu reviendrais sous la forme de l'ombre, sous la forme de cette ombre. Alors, je cède et je ne t'efface plus.
Et, soudain, quand je n'espère plus, quand je ne peux plus espérer, soudain, dans l'ombre de ce jour, dans l'ombre de la scène, je vois une courbe qui pourrait être ton sourire.

24 De cette courbe, ton sourire, ta bouche, de cette courbe courbée, recourbée, je peux aller, je peux descendre sur ton cou, je peux aller vers ton cou, vers la saignée de ton cou et suivre avec le doigt la limite ténue mais dessinée qui sépare ton cou de ton buste, ton cou de tes épaules. Je remonte ensuite vers ta bouche, vers la courbe de ta bouche, vers la courbe courbe de ton sourire et tu redeviens cette ombre dans le jour ensoleillé. De cette courbe, ton sourire, ta bouche, de cette courbe courbée, recourbée, je peux aller, je peux descendre sur ton cou, je peux aller vers ton cou, vers la saignée de ton cou et suivre avec le doigt la limite ténue mais dessinée qui sépare ton cou de ton buste, ton cou de tes épaules. Je remonte ensuite vers ta bouche, vers la courbe de ta bouche, vers la courbe courbe de ton sourire et tu redeviens cette ombre dans le jour ensoleillé.
25 Je baisse alors les yeux. Je sais que si je les levais, si je les levais juste un peu, si de ta bouche j'osais suivre l'arrête de ton nez, je rencontrerais tes yeux, je les rencontrerais. Et si j'osais te regarder, tu me regarderais peut-être et si tu me regardais, je baisserais alors les yeux. Je baisse alors les yeux. Je sais que si je les levais, si je les levais juste un peu, si de ta bouche j'osais suivre l'arrête de ton nez, je rencontrerais tes yeux, je les rencontrerais. Et si j'osais te regarder, tu me regarderais peut-être et si tu me regardais, je baisserais alors les yeux.
26 Retourne-toi. Retourne-toi un peu. On t'appelle. Là-bas, on t'appelle. Tu te retournes. Je ne crains plus ton regard et le mouvement de ton corps qui bascule tes épaules qui entraînent la tête, qui tendent le cou et font palpiter tes cheveux, ce mouvement rapide que j'attendais, est une diversion, il interrompt la scène et tu reviens, tu reviens de cet autre monde des autres, tu reviens, je te regarde. C'est un peu de lumière dans le vide. Retourne-toi. Retourne-toi un peu. On t'appelle. Là-bas, on t'appelle. Tu te retournes. Je ne crains plus ton regard et le mouvement de ton corps qui bascule tes épaules qui entraînent la tête, qui tendent le cou et font palpiter tes cheveux, ce mouvement rapide que j'attendais, est une diversion, il interrompt la scène et tu reviens, tu reviens de cet autre monde des autres, tu reviens, je te regarde. C'est un peu de lumière dans le vide.
27 Je te regarde et tu me regardes aussi. Je ne sais pas qui tu vois. Je ne sais pas si l'ombre est aussi sur mon visage, avec la lumière, avec le mouvement de la lumière et avec le mouvement de l'ombre. Tu me regardes. Je baisse les yeux et je n'ai plus de visage, je n'ai plus de regard et je ne sais pas si j'ai encore un cou, des épaules, un buste. Tu me regardes mais c'est que je n'existe pas. Je n'existe pas dans le souvenir de ce regard, dans cette mémoire, dans ce désir, dans le fantasme de ce désir. Je te regarde et tu me regardes aussi. Je ne sais pas qui tu vois. Je ne sais pas si l'ombre est aussi sur mon visage, avec la lumière, avec le mouvement de la lumière et avec le mouvement de l'ombre. Tu me regardes. Je baisse les yeux et je n'ai plus de visage, je n'ai plus de regard et je ne sais pas si j'ai encore un cou, des épaules, un buste. Tu me regardes mais c'est que je n'existe pas. Je n'existe pas dans le souvenir de ce regard, dans cette mémoire, dans ce désir, dans le fantasme de ce désir.
28 Tu me regardes et je ferme les yeux. Je peux alors suivre, presque suivre les traits de ton visage puis les traits de ton visage se mêlent aux traits d'un autre visage, le mien peut-être, fantasme de mon visage, souvenir rêvé. Tu me regardes et je ferme les yeux. Je peux alors suivre, presque suivre les traits de ton visage puis les traits de ton visage se mêlent aux traits d'un autre visage, le mien peut-être, fantasme de mon visage, souvenir rêvé.
29 Ce n'est que quand je ferme les yeux que je peux t'imaginer et je fais de toi cette image et je fais de toi l'image de ce corps, l'image de ce visage, l'idée d'un amour, le récit d'un amour qui ne se résumerait dans aucun texte. Mais la rencontre est sans image et le cœur ne connaît rien des images. Je ne peux t'imaginer que quand je ferme les yeux et je fais de toi cette image et je fais de toi l'image de ce corps, l'image de ce visage, l'idée d'un amour, le récit d'un amour qui ne se résumerait dans aucun texte. Mais la rencontre est sans image et le cœur ne connaît rien des images.
30 Je me fais alors sans mémoire, je me fais alors sans souvenir et surtout, sans souvenir de toi, et surtout, sans souvenir de ton corps, et surtout sans souvenir du manque de toi, et surtout, sans souvenir de la douleur du manque de toi et je me tiens à demeurer à l'endroit furtif de l'écho de toi, dans ce temps d'ici, dans ce temps d'aujourd'hui, ce maintenant, ce rêve. Je me fais alors sans mémoire, je me fais alors sans souvenir, sans souvenir de toi, et surtout, sans souvenir de ton corps, et surtout sans souvenir du manque de toi, et surtout, sans souvenir de la douleur du manque de toi et je me tiens à demeurer à l'endroit furtif de l'écho de toi, dans ce temps d'ici, dans ce temps d'aujourd'hui, ce maintenant, ce rêve.
31 Je dois ainsi recommencer. La lumière à 360°. La trace de ton sourire courbe, ton sourire courbé dans la lumière. Je dois recommencer. La trace de la gravité de ton sourire dans la lumière, ton sourire grave et courbé. Je dois recommencer et reconstruire le texte et reconstruire la scène et retrouver ton souvenir et je dois faire cela, refaire cela, ce souvenir, ce fantasme de souvenir, sans en appeler pourtant à ma mémoire car ma mémoire ne sait rien ou presque du souvenir de toi.

février texte initial reprise n° 1 reprise n° 2
1 Je change de scène. C'est un autre moment, dans un autre lieu, dans une autre lumière. Je ne peux pas te regarder.
Je ne peux pas voir tes yeux.
Je ne me risque d'ailleurs déjà plus à regarder tes yeux et je m'épargne ainsi ce douloureux et lent travail de me rappeler tes yeux.
Je ne peux pas voir tes yeux.
Il y a de la musique. Nous voyageons et le voyage, qui déplace le paysage, offre à ma mémoire amoureuse un support plus sensible que la scène blanche éblouissante de la rencontre, la scène de l'aveuglement, la scène terrible de mon amour.
Je change de scène.


2 Nous sommes ensemble dans une voiture. Je conduis. Je regarde ce que la conduite de la voiture me laisse de paysage. Je complète le paysage qui manque par la musique. Je crois que j'entrevois alors, alors seulement, ce que peut être l'amour, qui serait la joie, qui serait l'envers du manque, qui serait l'antidote du temps. Je l'entrevois soudainement, cet amour attendu, cet amour de toute la littérature. Et tu es là. Nous regardons le même paysage. Tu écoutes sans doute la même musique. Je pourrais te toucher. Puis le temps est reparti. Nous sommes ensemble dans une voiture. Je conduis. Je regarde ce que la conduite de la voiture me laisse de paysage. Je complète le paysage qui manque par la musique. Je crois que j'entrevois alors, alors seulement, ce que peut être l'amour, qui serait la joie, qui serait l'envers du manque, qui serait l'antidote du temps. Je l'entrevois soudainement, cet amour attendu, cet amour de toute la littérature. Et tu es là. Nous regardons le même paysage. Tu écoutes sans doute la même musique. Je pourrais te toucher. Puis le temps repart.
3 Nous entendons la même musique. Notre écoute est différente. Mon écoute est impitoyable avec le temps, avec le souvenir, avec le récit. Elle concentre en une phrase la douleur de l'instant, de cet instant d'amour fou qui concentre toute la joie et tout le manque, toute la joie présente, tout le manque présent et toute la joie à venir, à jamais, le manque.

4 Je ne revois pas ce paysage de collines. Je ne revois pas clairement ce paysage de collines. Je me souviens avoir voulu le fixer dans une photographie instantanée pour le retrouver, pour le revoir, le reprendre. Ainsi, ma mémoire ne photographie rien, sinon à l'improviste, pour des raisons qui semblent lui appartenir et qui ne sont pas mes raisons amoureuses, mes raisons aventureuses ni même mes raisons pratiques. J'ai donc accès à une photographie instantanée d'un autre paysage, plus haut, après le pont, sur le plateau des oliviers mais du paysage de cet amour, je ne sais plus rien de précis, de ce paysage englouti dans cet infini de l'amour de toi.

5 Je dois ainsi reconstituer tout ce qui entoure la scène, cette scène. Je reconstitue et je n'ai pour cela que quelques éléments épars, partiels, éparpillés. Je n'ai qu'un inventaire, comme un inventaire de police destiné à reconstituer une scène de crime, quelques contours qui n'ont en commun que ce temps commun. Je voudrais avoir le souvenir de la douceur de ton bras. Je voudrais avoir le souvenir du parfum de ta nuque. Je n'ai rien de cela. Je n'ai que les contours imprécis d'un paysage. Un bout de chanson et deux ou trois choses que je devine du profil de ton visage.

6 Je ne me souviens pas de toi. J'avoue que je ne me souviens pas de toi. Je peux donner ton nom et c'est un nom sur une tombe. Je peux donner des circonstances, des faits encore imprécis, je peux rapporter, je peux situer des dates des années et des saisons mais je ne me souviens pas de toi. Je ne pourrais pas décrire ton visage. Je l'ai remplacé par une image. Je ne pourrais pas décrire ton corps, il a été recouvert par d'autres corps. Et je n'ai rien su de ton désir.

7 Pour me souvenir de toi, je devrais aussi pouvoir me souvenir de moi. Je ne me souviens pas davantage de moi que je ne me souviens de toi. Je ne pourrais pas décrire mon visage. Je l'aperçois parfois représenté sur des photographies qui ne me disent rien de ce visage. Et je ne savais rien de mon désir à l'absence de ton désir apposé.

8 Je ne peux ainsi me souvenir de nous. Je peux, encore moins, me souvenir de nous. Il n'y a aucun spectateur de la scène que nous formons dans ma mémoire inefficace. Un soir, un autre soir, pour une autre rencontre, pour cette autre rencontre, j'aurais pu me souvenir de tes lèvres et de tes lèvres, j'aurais pu me souvenir de ton corps.

9 Je reviens vers le paysage. Si je ne peux vraiment me souvenir de toi, je dois pouvoir me souvenir mieux du paysage. Il est plus disponible à l'imagination. Mais je ne vois que des ombres vertes sur d'autres ombres vertes. Mais je ne vois que des pierres calcaires sur d'autres pierres calcaires et je ne vois ces pierres que pour le gris des pierres.

10 Et puis tout bascule dans le paysage, dans ce grand basculement de la mémoire, dans ce grand basculement du désir de mémoire, du désir du souvenir. Je sais où nous allions. Je sais notre point de départ. Je connais le scénario du voyage. Je pourrais "raconter les événements". Mais il y a cet instant, et tout achoppe à cet instant, le scénario, la scène, le souvenir et la mémoire, le paysage et la description du paysage, et toi, et la douceur.

11 Quels sont les mots et quelles sont les phrases avec lesquels je tisserais cet instant sur le trame des jours ? Quels sont les mots et quelles sont les phrases avec lesquels je tisserais cet instant qui est le seul instant de l’amour et que je tisserais avec d’autres instants, qui deviendraient ensemble des moments, qui deviendraient ensemble l’histoire de cet amour, qui deviendraient le roman de cet amour ? Ce sont ces mots. Ce sont ces phrases. C’est ce roman.

12 Il y avait des jours sans toi. Il y avait tant de jours sans toi que la mémoire, que ma mémoire pourrait aller vers ces jours sans toi, vers ces jours où ton absence était douce, ces jours où le temps s'occupait sans toi dans des paysages doux, des moments un peu sucrés, des conversations anodines où ton existence même ne pouvait affleurer. Il y avait tous ces jours sans toi. Il y a tous ces jours sans toi et de ces jours sans toi, il ne reste rien.

13 Et de ces jours sans toi, il reste cet amour pour toi et cette nécessité d'écrire cet amour pour toi. Cette écriture qui est une prière au vide, à ce vide du temps passé, à ce vide du temps à venir, cette écriture n'est pas une prière, elle n'est donc pas une psalmodie, mais elle est peut-être une musique, elle ressemblerait à une musique. C'est une musique pour toi, qui ne te retient pas, qui ne te rappelle pas et qui n'est que pour toi.

14 Et de ce jour avec toi, de ce jour entier avec toi, simple jour parmi tous les jours sans toi, simple jour parmi tous les jours, je devrais faire l'assomption de l'écriture, de cette écriture pour toi. Et je n'écris pas.
Dans cette scène, je conduis la voiture. Je pourrais tourner la tête vers toi. Je pourrais déplacer ma main sur ta main. Je pourrais dire quelque chose. Je conduis. Je ne fais rien d'autre. Je ne tourne pas la tête vers toi. Je ne déplace pas ma main sur ta main. Je suis entièrement pris, entièrement par mon effusion solitaire.


15 Le souvenir ralentit et se fait immobile. Il s'approche alors de l'idée d'une image par sa fixité, par sa matité, il s'approche alors d'une image argentique, peu contrastée mais nette, il s'approche de la photographie et je ne vois pas cette image dans sa fixité, je la range, je l'évite. Puis le mouvement reprend. Plus loin, là-bas, je peux encore imaginer l'espoir.

16 Puis c'est le poème qui s'arrête, ce poème continu, cette ode. Puis c'est le poème qui s'arrête un instant tout au silence de la célébration, de cette intimité silencieuse. C'était ailleurs, c'était adouci et doux. Ton corps.

17 Puis c'est le poème qui s'arrête, ce poème continu, ce poème qui continuera et qui recommencera, cette ode, cette louange. C'est le poème qui se love au cœur du mystère, au cœur du silence. C'était ailleurs. C'était doux et brulant. La vie.

18 Et puis dans cet arrêt du poème, de ce poème continu, le silence plisse et déplisse à l'infini la moire du temps.

19 Des plis du temps naît l'image. Des plis du temps naît ton image, motion de l'amour, évidement dans le creux, creux dans le fantasme, vide du plein de toi.

20 Et du temps replié naît le poème. Et dans les replis du temps replié, la susurration acide de l'amour.

21 Et je pourrais t'entendre. Je pourrais t'entendre mais je ne connais plus ta voix. Je ne connais plus le grain de ta voix. Je ne connais plus l'âpreté de ta voix ni la douceur de ta voix et je ne sais plus quels étaient ses mots, parfois qui me caressaient.

22 Et je pourrais t'entendre, et si je me penchais, et si je me penchais un peu vers ton souvenir, si je me penchais un peu vers le cœur de ton souvenir, si je me penchais vers le cœur du souvenir de toi, si je me penchais là, parfaitement là, j'entendrais le battement du cœur du souvenir, ce battement là, parfaitement là.

23 Et je guetterais, je guetterais ce battement, je guetterais le silence entre les coups, je m'attacherais au silence, je m'attacherais à ce silence, je m'y attacherais.

24 De l'écoute la plus fine de ton corps, de l'écoute de ton souffle, de l'écoute la plus attentive de ton souffle, pourrait naître ma caresse.

25 Nous ferions silence pour laisser bruisser le frôlement des peaux.

26 Dans un souffle nous ferions silence, dans un souffle seulement. Dans un souffle cette peau sur ta peau. Dans un souffle seulement, ce mouvement, à peine.

27 Et ce serait passé. Ce serait fini, ce mouvement, à peine, ta caresse à ma caresse. Et ce serait fini, ton souffle, à peine, à mon souffle, doucement.

28 Et ce serait passé. Ce serait fini, la tempête de ton souffle, la violence de ma caresse. Et ce serait fini, mon souffle à ton souffle perdu, à la douceur brusque de l'amour.


Mars
texte initial reprise n° 1 reprise n° 2
1 C'est un autre paysage. C'est un autre moment. C'est une autre saison.  Tu es dans cet autre paysage, dans cet autre souvenir.

2 Tu es là, et soudain au plus proche de la vie, et soudain au plus proche des couleurs et ce sont des couleurs vives, et ce sont des couleurs joyeuses et les couleurs font le souvenir coloré, elles font le souvenir très coloré et je peux me reposer là dans les couleurs vives du souvenir.

3 L'hiver s'estompe, engourdi, l'hiver de cette route, et sa lumière blanche, sa lumière toute bleue poursuit notre voyage, l'éclaire de froideur et retient ma main, un instant, sur ta joue.

4 Puis je t'embrasse sur un chemin sinueux, puis je t'embrasse sur la joue et sur la bouche, aussi sur la bouche, et je t'embrasse comme dans une chanson, dans le cou et je ne cesse de t'embrasser, et je ne cesse depuis de t'embrasser car ce jour là, je ne t'embrasse pas, je ne te caresse pas, je te regarde un peu, dans l'émotion de te perdre, déjà.

5 Puis nous aurions trouvé une chambre pour la nuit, dans le tremblement du soir, dans le tremblement de la nuit, dans la crainte de la nuit noire. Nous aurions découvert cette chambre pauvre frissonnant, accablés de la gravité de l'instant. Puis j'aurais repris ma caresse. Puis tu aurais repris ta caresse, doucement, nos yeux alarmés.

6 Pendant la nuit, toute la nuit, le sommeil fragmenté de mon désir aurait écouté ton souffle, devinant trop près de moi, devinant trop loin de moi la puissance irradiante de ton corps. J'aurais pris ta main, doucement et sans espoir.

7 Le matin, angoisse pure, peinant à éclairer nos corps défaits. Le matin, nos corps éloignés, striés de lumière. Ce matin nos corps apeurés d'amour.

8 Mais il n'y a pas eu de caresse. Il n'y a pas eu de nuit. Il n'y a pas eu de matin. Il y avait le jaune des genêts tout au long de la route.

9 Il y avait le jaune des genêts en cortège tout au long du chemin. Il y avait le temps qui s'était fait léger, qui s'était adouci, qui s'adoucissait au jaune des genêts. Il y avait le temps qui venait à notre rencontre, le temps qui venait vers toi, plus implacable que le temps.

10 Plus loin que les genêts, plus loin, là bas, en pointillés, la mer adoucie de brume, évanescente. Plus loin que les genêts, là bas, l'abrupt du chemin, la pente. Je ne te prends pas la main.
Plus loin que les genêts, plus loin, là bas, en pointillés, la mer adoucie de brume, évanescente. Plus loin que les genêts, là bas, l'abrupt du chemin, la pente.

Je ne te prends pas la main.

11 Et nous montons en promenade. Nous partons, cette promenade en partage. Pendant que tu regardes, pendant que tu rêves, je fais des souvenirs. Pendant que tu regardes, je construis cet amour. Pendant que tu regardes, je bâtis un décor.

12 Et je voulais ton corps. Je regardais ton corps. Je guettais sa vie, sa sueur dans l'effort, son odeur, et mon corps voulait ton corps, ma vie à ta vie, ma sueur à ta sueur, mon odeur luttant à ton odeur.

Je regardais le paysage dans la halte. Je souriais.


13 Je regardais le paysage. Là-bas les champs affairés à leur alignement. Là-bas, le canal, tendu, raide, tout à son irrigation. Je regardais le paysage, insouciant de mon drame et tu regardais le paysage. Là bas, les champs alignés, là-bas, le canal d'eau fraîche.
Je regardais le paysage. Là-bas les champs affairés à leur alignement. Là-bas, le canal, tendu, tout à son irrigation. Je regardais le paysage ; insouciant de mon drame et tu regardais le paysage. Là bas, les champs alignés, là-bas, le canal d'eau fraîche.

14 Le vent venait proposer de l'insouciance. Le vent venait un peu, de temps en temps, au plus près de ton visage, au plus près de ton corps. Le vent t'aimait. Je me détournais.

15 Je te suivrai ensuite dans les ruines, labyrinthe de pierres écroulées, dans les ruines propices au baiser, propices à l'étreinte.

Je te suivrai ensuite vers les murs d'enceinte guettant le paysage, guettant ce décor distant de ton manque d'amour.


16 Au bout du chemin, nous rejoignons la citadelle. Nous ne sommes pas seuls dans le fouillis des herbes de la citadelle. Nous entendons des voix. Nous entendons des rires. Tu entends des rires. J'entends d'autres rires. Et nous ne rions pas.

17 Au bout du chemin, nous pourrions jouer dans le fouillis des herbes de la citadelle, nous appeler, crier et rire de nous retrouver. Au bout de ce chemin, nous pourrions nous toucher dans le fouillis des herbes de la citadelle et nous serrer soudain dans nos rires emmêlés. Au bout du chemin, nous pourrions jouer dans le fouillis des herbes de la citadelle, nous appeler, crier et rire de nous retrouver. Au bout du chemin, nous pourrions nous rejoindre dans le fouillis des herbes de la citadelle et nous serrer soudain dans nos rires emmêlés.
18 Au bout du chemin, nous avons traversé le fouillis des herbes, sans nous appeler, sans crier ni rire. Au bout du chemin, les murs de la citadelle dressés contre le ciel, écroulés, assoupis.
Je me souviens de toi sur un mur de la citadelle, et je suis le gardien de ce souvenir du lendemain, et j'ajoute un orage pour faire bonne figure au souvenir d'hier, toujours incompris
.
Au bout du chemin, nous avons traversé le fouillis des herbes, sans nous appeler, sans crier ni rire. Au bout du chemin, les murs de la citadelle dressés contre le ciel, écroulés, assoupis.
Je me souviens de toi sur un mur de la citadelle, et je suis le gardien de ce souvenir du lendemain, et j'ajoute un orage pour faire bonne figure au souvenir d'hier
.

19 Au bout du chemin, je me souviens de toi.

20 Je me souviens de toi. J'oublie le grondement du monde. J'oublie ce cœur qui bat, la palpitation de ton ombre. J'oublie le poème, tout à la poésie du monde.

21 Autonome le monde nous revient. C'est un peu de vent. C'est cette odeur forte des herbes bousculées. C'est le bruit aérien d'une voiture, là-bas. C'est le monde.

22 Il faut repartir et traverser encore les herbes couchées par le soleil. Les ombres grandissent à nos pas mesurés. Nous laissons là ce souvenir et nous cheminons, portant notre émotion comme une relique.

23 Et je suis fatigué, soudain sans courage. Et je suis dans la peine, je suis face à l'immense obligation de me souvenir, de toujours me souvenir et de me souvenir encore.

24 Je regarde la scène, insouciante déjà de la scène jouée, sans mémoire déjà du souvenir emporté. Je regarde la scène indifférente à ma mémoire, indifférente à mon rêve, indifférente à mon amour, au souvenir déçu de mon amour. Je regarde la scène, qui demeure quand je vais.

25 Je pourrais rester là. Je devrais rester là. Je devrais interrompre la promenade et demeurer là, dans ce temps incertain de notre regard, dans le temps de mon amour et de ta crainte. Je devrais rester là, caché dans le fouillis des herbes et pour toujours confondu avec les murailles, avec la colline, avec le souvenir.
Je pourrais rester là. Je devrais rester là. Je devrais interrompre la promenade et demeurer là, dans le temps incertain de notre regard, dans le temps de mon amour et de ta crainte. Je devrais rester là, caché dans le fouillis des herbes et pour toujours confondu avec les murailles, avec la colline, avec le souvenir.

26 Je devrais rester là, confondu pour toujours au récit de mon amour, confondu, silencieux, sans mémoire, et pourtant lié à la mémoire du monde, intimement mêlé à la mémoire du monde.

27 Les genêts perdent leur couleur dans le soir de brume. Je m'endors.

28 Mon rêve s'éclabousse de cris sans sommeil. Je reconnais les cris de ton enfance. Les genêts sont sans couleur dans la nuit.
Mon rêve s'éclabousse de cris sans sommeil, les cris de ton enfance. Les genêts sont sans couleur dans la nuit.

29 Mes souvenirs me quittent. Ils rejoignent ton enfance maléfique. Mes souvenirs s'ébrouent dans la nuit, ils s'éloignent. Au réveil, la nuit s'étend.

30 Au réveil, sans souvenirs, je regarde la nuit.

31 Au réveil, amoureux sans amour, dans la nuit sans amour et tout le jour sans plus d'amour, au réveil je regarde ma vie.

Avril texte initial reprise n° 1 reprise n° 2
1 Nous partons.
Je pars et tu pars aussi.
Je pars avec toi.
Tu pars avec moi.
Ce rendez-vous, cette conjugaison de hasards.
Ce rendez-vous, cette conjugaison de hasards.
2 La nuit vient qui détruit le soir. La nuit au creux du soir, venue. La nuit noire entre nos corps. La nuit sombre de désir.

3 Le jour vient qui détruit la nuit. Le jour, entre deux nuits. Le jour sur nos corps affadis de sommeil. Le jour clair de ta peau.

4 Puis le jour a détruit la nuit, distanciée, effacée... et le jour installe les gestes de tous les jours, les gestes de ce jour, et le jour contraint nos corps aux gestes du jour, aux gestes de ce jour et nos corps oublieux s'éloignent de la nuit, et nos corps oublient les gestes de la nuit.

5 C'est le jour désormais et c'est un jour sans ombre où chacun de tes gestes porte ma solitude, cet esseulement que la nuit, désormais, ne réparera pas.

6 Il fait grand jour sur ton corps éloigné et parfois dans un geste bref, au creux du temps, furtivement, dans un peu de lumière, je me souviens.

7 Ton bras prend la forme de mes épaules, ta main la forme de ma joue et tes yeux se souviennent de mes lèvres et mes yeux se souviennent de tes lèvres, et nos langues abasourdies dans la lutte. Mais le jour te reprend.

8 Je me penche sur ton absence, je me courbe, je m'incline. Je suscite le souvenir de ta peau. je murmure à tes lèvres. Je m'attache à mon émoi.

9 Au flux du souvenir, j'instille le manque. Au flux du souvenir de toi, je m'assaille du manque et de mon désir. Au flux du souvenir, j'imagine.

10 Je tente d'imaginer mais il ne vient aucune image. Je tente de t'imaginer mais tu es sans image et pourrais-tu imaginer que tu n'imaginerais pas. Et pourrais tu m'imaginer que je ne t'imaginerais pas.

11 J'ai pourtant vu ce corps, que je n'imagine pas, et je l'ai vu de loin, assez loin pour te regarder. J'ai pourtant vu ce corps sans image et je l'ai regardé sans pouvoir t'imaginer.

12 J'ai pourtant vu ton corps mais, sans image, je ne garde que la sensation douce de la douceur, la sensation abrupte de tes lèvres et ton corps tout entier morcelé par mes caresses. J'ai pourtant vu ton corps, sans image, je garde la sensation douce de la douceur, la sensation abrupte de tes lèvres et ton corps tout entier morcelé par mes caresses.
13 Au flux du souvenir, je caresse ta peau, au souvenir laissée, au souvenir marquée. Au flux du souvenir, je retrouve ta peau et la tension de ton corps, une nuit, cette nuit.

14 Je retrouve ta peau, au flux du souvenir dérobée, à son reflux, ramenée, et de ta peau à ma caresse, de ma caresse à ta peau, se déroule la boucle du fantasme, le film malhabile d'un commencement.

15 Et je vois ta main sur ma main et je vois ma main sur ta main et les doigts un à un doucement dénoués. Et je revois ta main sur ma main, et je revois les doigts, dénoués et fébriles sur toi, sur moi, éprouvant notre sensibilité violente.

16 Ma main serrée sur ta main et la tienne, écho de ma main. Et ma main, mesure de ton cou quand ta main dessine mes lèvres.

17 Je ferme les yeux et mes yeux fermés retiennent tes caresses. J'ouvre les yeux sur tes yeux fermés, mes yeux désolés de douceur à tes yeux fermés, silencieux.

18 Puis j'oublie. J'oublie ta main. j'oublie tes yeux. J'oublie la nuit et le bruit de la nuit. J'oublie l'obscurité et j'oublie mon amour et de cet oubli, je ne me réveille pas.

19 Vient alors le chaos de la nuit et le sommeil obscur qui ne se souvient pas et vient alors le chaos du sommeil et les rêves qui divaguent vers l'ailleurs sans amour, sans toi, sans réveil.

20 Mais c'est une autre nuit, plus tard, définitivement plus tard et tardive dans l'obscurité et dans la solitude sombre, dans le voyage absent de ton absence sourde.

21 La nuit, ce début d'absence, le jour, l'absence et l'idée de la mort comme seule présence finie, comme seule présence pleine, et la douceur dans l'égrènement des jours.

22 La nuit, cette présence infinie et l'espace et le temps à la nuit quand le grain de ta peau, à ma peau se rappelle et rappelle la nuit.

23 Et la danse obscure danse, crisse d'amour à la caresse transparente. Et la danse nocturne danse, force l'amour au temps rivé.

24 Au souvenir de ton image, au souvenir du mouvement et de ta peau, au souvenir pour répéter, pour revenir et pour reprendre, au souvenir défait du désir.

25 J'entends ton souffle à la solitude du plaisir. Je te perds avec précision et te laisse à l'exil du plaisir, tout à ma désolation.

26 Nous sommes éloignés. Nous sommes loin. Nous sommes dans le lointain. Ta peau est sans souvenir et tes lèvres sans mémoire. Plus loin encore, un chant. Nous sommes éloignés. Ta peau est sans souvenir et tes lèvres sans mémoire. Plus loin encore, un chant.
27 Je te regarde à la lumière et le jour est cet éloignement. Je regarde la lumière et le jour, et cet autre jour encore, affaibli, à distance.

28 Tu caches ta peau, dissimulée perdue. Tu me caches ta peau et le grain de ta peau, la forme de ton cou. Tu me caches ton corps où couve mon désir.

29 Tu détournes ton visage, tu détournes ton corps. Tu épuises ton image avant de disparaître dans l'impatience, dans la vie.
Tu détournes ton visage, tu détournes ton corps. Tu épuises ton image, tu disparais dans l'impatience.

30 Tu t'éloignes et je ne sais plus ce que le silence dépouille.

Mai texte initial reprise n° 1 reprise n° 2
1 J'avais avec toi des jours d'insouciance. J'abandonnais ma folie pour le rire, le rêve de la nuit pour le rêve du jour.

2 Je pouvais alors regarder la ville et je te voyais dans la ville. Je pouvais alors voir les images de la ville et tu n'étais pas une image.

3 Je te vois dans la ville maintenant, image dans les images. Tu affiches ton absence dans leur insouciance Tu désignes le manque dans leur simulacre du désir.

4 Tu es plus loin. Tu disparais et je te vois dans l'ombre de l'arbre du jardin.

5 Je te suis. Ton corps s'efface dans la ville qui détourne mon regard et mes sens. J'entends le bruit qui t'emporte et je ne t'entends pas.

6 Je te suis, sans la peur, sans la crainte et ton corps est disponible à mon regard, ton épaule à ma main. Nous ne sommes plus deux.

7 La ville se précise. Ce n'est plus n'importe quelle ville. La ville devient cette ville que je te destine. Elle devient notre ville.

8 Notre ville a des trottoirs gris qui laissent pousser quelques herbes vertes puis desséchées, reverdies et de nouveau sèches. Notre ville a des trottoirs gris qui poudroient dans l'évanouissement de nos pas.

9 Quand tu t'arrêtes, la ville s'arrête et c'est alors une image qui prend son temps d'image, et quand tu continues, la ville continue, et c'est alors la séquence d'un film qui continue. Je t'écris aujourd'hui comme je te photographie, comme je te filme.

10 Je poursuis la séquence. Il ne se passe rien. Tu marches dans la rue. La caméra te suit. Parfois le plan s'élargit mais revient vite vers toi.Je mets tous mes efforts à ne rien laisser paraître de mon émotion.

11 Il ne se passe rien. Tu disparais là-bas et le temps disparait avec toi. Je reste dans la ville et je disparais dans la ville.

12 Il ne reste alors que la ville sans le temps et sans ton regard à mon regard appuyé. Il ne reste que la ville qui vit sa vie de ville, qui n'est le décor de rien, le théâtre de rien, qui est la ville, qui est la ville des autres.
Il reste alors la ville sans le temps, sans ton regard à mon regard appuyé. Il ne reste que la ville qui vit sa vie de ville, qui n'est le décor de rien, le théâtre de rien, qui est la ville, ville des autres.

13 Je construis un paysage. J'y installe ton souvenir. Du paysage et du souvenir je fais une scène puis un texte. Ce texte.

14 Mais il y a ton corps qui masque le texte. Mais il y a ton corps qui seul écrit la scène. Et je ne le lis plus. Et je ne sais plus lire.

15 Tu brises la lumière comme tu brises l'ombre. Tu l'effaces, tu la masques. Tu étends l'ombre sur la lumière et tu conduis la lumière aux confins de l'ombre. Et ton épaule est courbe et ce sont toutes les courbes.

16 Tu te retournes et tu mets ton visage dans la lumière et tu brises la lumière. Tu la masques et tu appelles l'ombre. Tu prends la lumière de l'ombre. Et ta bouche est courbe et c'est encore la courbe de tes yeux.

17 Puis à te regarder, je pourrais m'évanouir.

18 Le printemps déjoue ton ombre, à ta suite, emporté. Le printemps décrit ton ombre, pris de frissons, déjeté.

19 Et le printemps tremble à ton image, troublé de souvenirs, à la tendresse revenue, au désir, à la crainte, à cette peur si dense, désolée, malheureuse et charmeuse.

20
Puis l'image se précise et persiste. Le chemin des jardins le long de la rivière donne son nom et ce sont les jardins de l'Oronte..


21
Le souvenir est à Hama, mémoire saccagée. Il se déporte le long du fleuve Oronte dont le nom arabe signifie "le rebelle". Il prend toutes ses sinuosités, le trouble de son eau et la fraîcheur de glace, sa tristesse.


22
Le sillage laissé par les piles du pont prend le reflet de ton corps quand les grandes roues blessées pleurent ton absence, déjà.


23
Tu prépares la scène du souvenir. Dès avant que tu commences, je sais que la scène a commencé, dans la patience du décor, conduite, amenée, figurée par mon amour enchanté.

24
Avec la scène du souvenir vient le moment du souvenir et le moment conduit la scène et la scène conduit le moment. Je ne sais plus rien de la scène et plus rien de ce moment. Une couleur parfois, et l'exacte sensation d'un chant réprimé.


25
La roue béante du fleuve crie, module des plaintes et nous fait rire de mon avenir qui se détruit dans ton souvenir, toujours, à reconstruire.


26
C'est alors que tu disparais dans le bruit, les pieds sur une pale, dans le jeu de l'enfance. Et l'eau sombre s'efface, s'écarte et se dissout, tente la couleur puis se referme doucement sombre.


27
Tu disparais, tu t'éclipses en ce baptême radical et joueur. Tu disparais et passes et reviens, les yeux encore amusés de ma peur.


28
Combien de temps pour cette disparition qui préfigure alors ces années par une métaphore première, oscillation du texte entre la lumière et la lumière dans l'ombre portée du souvenir.

29
Il n'y a pas de temps pour ta disparition. Il n'y a pas de temps pour le souvenir. Je ne me souviens pas de toi. Tu ne m'affectes pas. Je t'appelle.


30
Le bruit seul de l'eau qui vibre sur les roues de l'Oronte me conduit au souvenir de toi. Ce seul bruit m'appelle dans mon assourdissant désir, dans cette perte obscure, le moment désolé de mon amour.


31
Dans l'eau, dans la lumière, le souvenir assoupi s'abime à ton corps soulevé. Je regarde ton rire. Je ne suis plus que ton rire.


juin
texte initial reprise n°1 reprise n°2
1
Ta chambre molletonnée de coussins est le fantasme enfantin de la chambre. Ta chambre invite au jeu puis au temps qui passe. Ta chambre me blottit au creux de notre enfance.


2
Je regarde par la fenêtre du matin. La pauvre rue fait la pauvre rue et les vitres sont humides encore de notre respiration.


3
La voiture rouge n'était pas là hier soir. Je ne me souviens pas. Tu bouges un peu.


4
Et je n'entends rien de toi que ce froissement des draps qui enserrent ton corps et si je me penchais les bribes de ton souffle.


5
La fenêtre reprend mon regard et les imperfections du verre disposent dans la rue quelques grains sombres qui font le hasard.


6
J'éloigne mon visage de la vitre, j'éprouve mon reflet. Je rapproche mon visage de la vitre, je me fonds dans mon reflet. Je répète lentement ce jeu et mes yeux se substituent à tes yeux, ma bouche sur ta bouche et mon souffle en nuages qui perlent.


7
Je vais quitter la fenêtre. Je vais quitter mon reflet. Je vais quitter la rue figée de la nuit. Je vais m'asseoir près de toi. Je vais te regarder.


8
Mais la posture est dangereuse. Je te regarde dormir, je renforce l'amour, je renfloue le désir. Mais je reste tranquillement posé au bord de ton sommeil dans un amour adorant, veilleur patient de tes cils clos.


9
Te regardant la rue a disparu. Je ne suis plus certain de sa veille discrète derrière la fenêtre, plus loin, guettant le dehors, attendant ton retour.


10
Et j'entends alors le mouvement de ton corps, cet ébranlement doux qui rejoint mon regard.


11
Et le mouvement de ton corps adoucit la rue qui s'éveille, la branche de l'arbre vers la fenêtre, appuyée parfois sur la vitre.


12
Et tu bouges doucement et je distingue sans le voir l'étirement patient de tes jambes, et cette relâche qui te renvoie dans le sommeil.


13
Je peux ouvrir la fenêtre maintenant. Je l'ouvre un peu et doucement. L'air du dehors vient par bribes sur mon visage et je sens alors de nouveau l'odeur de nuit de la chambre.


14
Le lampadaire de l'autre côté de la rue s'éteint. Avec lui les autres lampadaires. C'est donc la fin de la nuit quand tu es encore en pleine obscurité.
Le lampadaire de l'autre côté de la rue s'éteint. Avec lui les autres lampadaires. C'est bien la fin de la nuit mais tu es encore en pleine obscurité.
15
Je ne pourrai rien faire contre le jour qui te caresse, ce jour en réveil, ce jour en bruit, et je vois sur ton cou la marque encore ténue de la lumière.


16
La lumière vient oser ce que je n'ose pas. La lumière vient oser la caresse que je n'ose porter à ton cou. Elle choisit le lieu le plus tendre et se fait douce où ma bouche serait féroce.


17
La lumière et le matin entier se penchent vers toi. Je vous regarde, la lumière, le matin et toi, et ma tendresse se fait violente jusqu'au malheur.
La lumière et le matin entier se penchent vers toi. Je vous regarde, la lumière, le matin et toi, et ma tendresse se fait violence avec malheur.
18
Le jour doucement assemble les objets de la chambre, marque d'ombre les plis des draps, désigne l'abandon des vêtements, craque le mystère.


19
La lumière insiste à ton sommeil et ton sommeil résiste. Il bouge, il remue, recherche de l'ombre encore et la lumière insiste pour que tu te réveilles de ton sommeil, de ce sommeil-là, et tu te réveilles.

20
Je m'approche de ton sommeil. Le drap est une voile au vent de la nuit qui s'achève et ton souffle passe sur des dunes blanches.


21
Alors il y a tes cheveux qui marquent le commencement de ma souffrance, qui couvrent imparfaitement la promesse de ton cou, démêlés à la caresse des épaules, épuisés à mes mains qui tremblent.


22
Je couvre un peu tes épaules adoucies au sommeil du drap d'un geste de linceul, qui recouvre l'amour qui va mourir. Ton tressaillement s'efface doucement.


23
La vie s'efface à ton sommeil et je retrouve la fenêtre ouverte. Plus loin, une fumée en panache n'annonce rien de la peine du désir de ton corps endormi.


24
Je pourrais quitter la chambre, m'éloigner de ton ensorcellement endormi. Je pourrais m'éloigner de toi et suivre la rue dans l'insouciance du passant. Je passerais sous la fenêtre de la chambre et n'en serais pas moins lié à ton sommeil.

25
Je prends sans bruit le carnet noir. Je trouve le crayon maintenu dans une gaine élastique noire. Je ne veux pas écrire, je ne sais pas dessiner mais j'écris à défaut de caresser.


26
J'écris que je vais m'arrêter là et j'écris que tu ne me trouveras plus dans mon voyage. J'écris doucement l'amour, j'écris doucement la douleur de l'amour. J'écris tout cela quand tu bouges un peu. Et je m'arrête là. Et tu ne me trouveras plus dans mon voyage. J'attends encore ton éveil.

27
C'est le silence maintenant. La nuit pourrait revenir qu'elle ne me surprendrait pas. Ton éclipse dure et j'entends abasourdi les astres de ton souffle revenir à la lumière, me redonner la vie.


28
Le silence s'approfondit jusqu'au silence véritable. Tu vas te réveiller. Puis ce sera la fin de la nuit. Puis ce sera la fin.


29
Un instant j'ai conscience enfin que tu existes. Cet instant j'ai conscience que j'existe vraiment. Puis je retourne à mes souvenirs en cours.


30
Tu te réveilles sans un sourire.


juillet
texte initial reprise n°1 reprise n°2
1
Cela fait six mois que nous ne nous voyons plus. Et cela fait six mois que nous ne nous parlons plus. Cela fait six mois que je construis ton souvenir. Puis tu reviens.


2
J'entends ta voix sur le répondeur de la maison. J'écoute le message et je l'incorpore, je le caresse et je l'efface.


3
Je regarde la pièce où j'entendais ta voix. Il y a cette fenêtre et ces meubles inchangés. Je réécoute ta voix. Il y a cette fenêtre et ces meubles inchangés. Il y a ta voix.


4
Tu veux me voir et tu veux me parler. Je vais te voir et je vais te parler et notre rencontre annulera le temps perdu.


5
J'écoute encore ta voix. Je feins de craindre de me tromper. Je feins de craindre que ce ne soit qu'un ancien message. Je feins cela et je le crains vraiment. Je crains ta voix.


6
J'écoute encore ta voix. Je ne me trompe pas. Ce n'est pas un ancien message. J'écoute encore ta voix. Je ne me trompe pas. Et je pourrais demeurer là, dans le moment précis où je découvre et où je redécouvre, sans lassitude, que je ne me trompe pas. J'écoute encore ta voix.


7
Je n'avais pas d'espoir. Je n'avais plus d'espoir. J'entends ta voix. J'entends pourtant ta voix et je n'ai pas d'espoir, et je n'ai plus d'espoir, toujours pas d'espoir, toujours pas, à jamais. J'entends pourtant ta voix.


8
Je vais attendre un peu. Je regarde la chambre, qui est la même chambre, que ton message ne modifie en rien. Et j'envie ces objets impassibles à ta voix et je redoute ces objets insensibles au désir.


9
Il y aura tous ces jours sans toi. Il y aura l'éclipse du 5 novembre 2059 que je ne verrai pas et j'envie les astres à la fin doucement programmée.


10
J'écoute ton message et je le pose là, je le mets à mon cou jamais caressé, je le mets à ma bouche qui ne t'embrasse pas, je le pose adouci sur ma main, je l'oublie.


11
Je ne l'écouterai plus désormais. Je me souviens de ce chagrin silencieux, de cette peine qui dissout la mémoire et les sens, je me souviens maintenant de tes yeux désignés à la rupture.
Je ne l'écouterai plus désormais. Je me souviens de ce chagrin silencieux, de cette peine qui dissout la mémoire et les sens, je me souviens maintenant de tes yeux désignés à l'absence.
12
Tu m'avais laissé un autre message. Je ne devais pas venir. Je ne devais plus venir. Je me souviens qu'une nuit, je t'avais pris la main.


13
Je t'avais pris la main. Je ne l'avais pas caressée. Je ne l'avais pas encore caressée. Je ne l'avais jamais caressée. Je t'avais pris la main dans l'obscurité, avec ferveur et désespoir dans un rite amoureux, dans le culte de l'amour.
Je t'avais pris la main. Je ne l'avais pas caressée. Je t'avais pris la main sans jamais la caresser. Je t'avais pris la main dans l'obscurité, avec ferveur et avec désespoir.
14
Ton message m'affaiblit et il affaiblit aussi mon écriture, il amenuise ce désir d'écrire car à quoi bon écrire quand aucune phrase, quand aucun texte ne pourra provoquer l'émotion intense que provoquent en moi ces quelques mots et ta voix tranquillement diffuse.
Ton message m'affaiblit et il affaiblit mon écriture aussi. Il amenuise le désir d'écrire car à quoi bon écrire quand aucune phrase, quand aucun texte ne pourra provoquer l'émotion que provoquent en moi ces quelques mots et ta voix tranquillement diffuse.
15
Tu me proposes de te voir. Mais pourrai-je aussi te toucher ? Seulement la main, seulement ta main. Tu réinventes en moi l'amour courtois et j'imagine pour toi l'amour, cet amour sans objet, cet amour qui demeure quand bien même toute trace de toi s'est en moi effacée.

16
Je vais te voir. Je sais que je vais te voir puisque tu le demandes et je ne sais pas encore si mon amour va résister à ta rencontre réitérée, cet amour qui s'accommodait douloureusement de ton absence et de ce manque, cet amour délité mais vivant.


17
Je vais te voir et nous reprendrons nos conversations et nos promenades. Je vais encore guetter le bord de tes lèvres et ton cou désolé de soleil.


18
Je vais te voir et je vais me détourner souvent de trop te regarder. Les paysages prendront ta place dans ma mémoire, tous les paysages seront désormais ma mémoire de toi et dans le détail, dans l'isolement splendide d'un arbre sur la crête d'une colline, ce sera toi, encore que je verrai, précisément là.


19
Je vais te voir. Je me représente, fragmentés, les moments qui me conduisent jusqu'à toi qui sont des moments de poussière, qui sont des odeurs esseulées, qui sont quelques notes de musique dans l'habitacle de la voiture, qui ne sont rien et qui sont ma mémoire à venir.


20
Je vais te voir et jamais tu ne sauras être assez loin. Je te rejoindrai avec une lenteur terrible. Je te rejoindrai doucement avant que le manque ne revienne, ne reparte, ne décide encore de ma vie.


21
Je vais dormir maintenant et je vais oublier cette nuit ton message et je me réveillerai dans le rêve. Je resterai dans ce rêve où tu ne me voyais plus, où tu ne me parlais plus. Je serai dans le rêve de ton souvenir parfait.


22
Je me réveillerai, soudain sans souvenir de ton message et presque sans souvenir de toi. Je vais me réveiller tout à l'heure, quand la chambre deviendra étrangère et quand le mystère de son étrangeté recouvrira ton mystère.


23
Il va falloir que je recommence et que je recommence encore à ne pas m'habituer à ton existence, à ne pas m'habituer au trouble que tu provoques, à ta peau interdite, à ta voix qui ne me caresse pas dans le plaisir douloureux que j'écoute.


24
Et je ne m'habituerai pas et je ne pourrai pas m'habituer et par toi, à jamais, je perdrai même le sens de ce qu'est l'habitude.


25
Et je ne me souviendrai pas, je ne me souviendrai pas assez, je ne me souviendrai jamais assez de ce trajet, de la rue, de la fenêtre et sans décor, pourrai-je jamais me souvenir de toi...


26
Je vais te voir donc, je vais te voir, ainsi et avant de voir je peux, je pourrais presque imaginer des histoires et tes yeux que j'embrasserais et ta bouche, et ta bouche doucement, et ta bouche.


27
Mais je n'ose pas imaginer d'histoires, et je n'ose pas imaginer la fiction de ta bouche sur ma bouche, la fiction de tes yeux au plus près de mes yeux. Ce serait la douleur quand je sais que ta bouche sera loin de ma bouche et quand je sais que tes yeux seront loin de mes yeux.


28
Mais ta bouche sur ma bouche et tes yeux dans mes yeux, ce serait aussi la douleur, et plus grande encore que toutes les absences et plus grande encore que le vide. Mais ta bouche sur ma bouche, ce serait le tourment, l'infini tourment des jours.


29
Je m'arrêterai en chemin, au chemin de ta bouche, au chemin de tes yeux, je m'arrêterai. Il n'y aura rien, qu'une boule de temps puis une scène qui deviendra une scène, mémoire de la mémoire, sensibilité pure.


30
Et je ne me rappellerai rien, ni ta bouche, ni tes yeux et je ne me rappellerai pas ton sourire derrière la porte et la porte qui s'ouvre et ton sourire alors, en face. Je ne me rappellerai rien de ta voix. Je ne me rappellerai rien de toi sinon le souvenir même.


31
Et puis tu es là. Ainsi nous nous voyons et je vois ta bouche et je vois tes yeux dans leur éloignement, dans leur proximité, et cela ne change rien et tes yeux me manquent et ta bouche m'évanouit.


août texte initial reprise n° 1 reprise n° 2
1 Nous allons sortir de la ville et passer de l'ocre au beige, insensiblement, qui est passer du jour au jour et de la nuit à la nuit. Et du passage, le souvenir. Et du passage ton souvenir.
2
Nous longeons les usines de la sortie de la ville puis nous les dépassons. Nous n'avons rien à en dire et nous ne disons rien. Nous pourrons parler quand nous serons sortis de la ville et que le voyage aura commencé.


3
Où es-tu maintenant alors que nous quittons la ville ? Et si je me souviens, te souviens-tu encore ? Quel arbre choisis-tu pour ton souvenir ? Quelle crête, quelle bribe de chanson ? Te souviens-tu de notre avenir qui s'ouvrait à la vie ?


4
Où es-tu maintenant ? Je ne le savais alors pas. Je ne le sais pas. Je te pare de l'altérité absolue et je regarde l'arbre et je regarde la sortie de la ville tout à mon désir qui dessine ce paysage.


5
Il y a le moment attendu où la route se cabre vers d'autres paysages quand la plaine s'adoucit et pose  alanguie pour la photographie. Et cela me rend triste et joyeux et le paysage rit, alors que je pleure..


6
C'est un moment de pause et je me vois avec toi sortir de la voiture. Je me vois avec toi dans un café de route, assis. Le paysage me donne une contenance. Les passants nourrissent la conversation et j'efface le souvenir à mesure du souvenir.


7
Le paysage paraît immobile mais je suis plus immobile que le paysage. Le paysage demeure dans ses changements imperceptibles, dans ses changements, quand j'abolis en moi tout mouvement de peur de te perdre encore.


8
Puis il n'y a plus de paysage, plus de colline, plus de lumière sur la colline, changeante aux nuages indociles. Puis il n'y a plus de destination au voyage, il n'y a que le voyage.


9
Je ne me souviens pas bien. J'invente le souvenir.


10
Après le virage il y aura la mer, qui se cachera ensuite, qui se détachera de l'image de mes yeux, de l'image de tes yeux et qui reviendra de virages en virages jusqu'à l'écume portée là.


11
C'est la mer, agitée de vent et l'écume qui gronde un peu, comme pour faire peur, comme pour amuser. Un rocher noir fait le paysage, patiemment et nous ne parlons plus.


12
Je recule de quelques pas. Je te laisse au jeu des vagues. Je me livre au sable, avec un peu de vent, un peu plus loin.


13
Tu n'es plus que lumière sur la brêche des vagues effilées. Tu n'es plus qu'un peu de vent en écume. Tu pourrais rire d'un rire d'enfance. Tu ne ris pas, tout à la gravité des jours d'été.


14
Le vent ne chasse pas la moiteur de mes yeux. Le vent tourne autour de toi, amusé. Le vent part un peu plus loin, observe la scène. Le vent ne te ramène pas sur le sable, harassé.


15
Il pourrait faire un peu froid. Le vent rabat la crête des vagues en gouttelettes qui volent vers moi. Et le temps rabat ces images de toi, gouttes de souvenirs éparpilléesen moi.


16
Le vent n'est pas avec moi. Le vent n'est pas avec toi. Il est solitude. Il ne nous connaît pas. Il est son semblable et ne sait rien en cela de l'amour. La mer n'est pas avec moi. La mer n'est pas avec toi. Elle ne sait rien du vent, elle ne sait rien du monde. Elle ne sait rien de toi quand elle me prend ma caresse.


17
Me reviennent et viennent quelques poèmes avec le vent, quelques chansons avec le vent , qui vient, qui emporte, qui va, métaphore infinie qui dans cet infini de la métaphore s'incarne en la vie même.


18
Me revient la première plage et la découverte de l'odeur du sable. Me revient la première vague et le sentiment du mouvement de l'immuable. La mer, cette joie et cette crainte.


19
Tu es de ce moment et tu es de tous les moments. Tu es de ce passé et tu es là. Tu es là, finalement.


20
Il faudrait repartir, quand le soir puis la nuit, dans l'habitacle de la voiture ne rendent aucune caresse possible.


21
Il faudra repartir quand le moment viendra, retrouver la route et le paysage pourtant inchangé ne nous ressemblera plus.
Il faudra repartir quand le moment viendra, retrouver la route, et le paysage inchangé ne nous ressemblera plus.
22
Il fait sombre. Tu répands autour de toi l'odeur de la mer enrobée de tabac. Nous choisissons un peu de silence, tranquillement distants.
Il fait sombre. Tu répands autour de toi l'odeur de la mer enrobée de tabac. Nous choisissons le silence, tranquillement distants.
23
Je pourrais caresser ta main, toute proche du levier de vitesse. Je pourrais jouer l'inadvertance. Je pourrais prendre ta main, sans voir tes yeux.


24
Les bruits mécaniques sont mêlés à la musique et les phares donnent leur spectacle. Il n'y a plus de voyage. Il n'y a plus qu'un peu de temps, comme attristé.


25
C'est à ce moment là que j'ai pu sentir que j'avais renoncé. Je n'attendais plus. Je n'espérais plus ni ne craignais davantage la fin de ce voyage, ta maison dans les phares, cette vie sans ton amour.


26
Nous allons arriver maintenant et tu ne dis rien. Nous allons arriver et je ne dis rien. Tu ne me proposeras pas de descendre. Je ne te le demanderai pas. Nous sommes en voyage et tout à la fois en sursis.
Nous allons arriver maintenant et tu ne dis rien. Nous allons arriver et je ne dis rien. Tu ne me proposeras pas de descendre. Je ne te le demanderai pas. Nous sommes en voyage. Nous sommes en sursis.
27
À ce voyage, il n'y a pas de destination, mais il y a la rupture. À cet arrêt, il n'y a pas de maison, mais il y a notre séparation.


28
Puis c'est la même ville, toute obscurcie de soir, qui ne dort pas pour mieux t'attendre. Les lampadaires savourent la poussière, malhabiles à ton retour, presque clignotants, et toutes les étoiles qui ne brillent plus à nos nuits orangées.

29
Je vais te laisser là. Tu me manques et tu me manques là comme tu m'as manqué et comme tu me manques dans ta présence, dans cette absence, dans le souvenir, dans toutes les vies.


30
J'approche cette rue comme le pilote aborde un port en eau basse, une piste près d'un ravin. Les images se forment avec retard et je ne reconnais rien. Il faudra bien finir.


31
Cela n'aura pas duré longtemps, ni le voyage, ni la conversation, ni le paysage ni les vagues sur la plage, ni la route, ni la montagne, ni la plaine empoussiérée. Mais il y aura ce moment, dilaté à l'infini, de tes yeux à mon regard donnés.

septembre texte initial
reprise n°1
reprise n°2
1 En ton absence, je détaillerai patiemment ton image et je l'assemblerai en paysage, en saison jusqu'à la vie même.


2
En ton absence je partirai en voyage dans ce paysage assemblé, m'arrêtant au bord de chaque souvenir.


3
En ton absence, je serai mobile, quand tu seras fixe. Je serai bruyant, quand tu seras silence.


4
En ton absence, je vieillirai, quand tu ne vieilliras pas. En ton absence je changerai, quand tu ne changeras pas.


5
En ton absence, je me souviendrai de toi, sans me souvenir de toi.


6
En ton absence, je ne te reconnaîtrai pas.


7
En ton absence, je ne m'arrêterai pas aux saisons.


8
En ton absence je compterai les sensations, je les marquerai de souvenirs et je les chanterai doucement pour m'endormir et endormir le temps.


9
En ton absence, chaque jour sera le jour de ton absence et chaque nuit sera la nuit de ton absence. Chaque jour, chaque nuit, sans aucune cesse, sans aucun oubli, dans ce vide, dans ce creux, comme cette destination oubliée.


10
En ton absence, je ne raconterai rien. Je ne tenterai pas le récit de ton absence, qui restera dans le creux du manque, sans images et sans mots.

11
En ton absence, je pourrais écrire ton nom et je n'en ferais rien. Je pourrais décrire tes yeux mais je n'en ferai rien. Je pourrais t'inventer et cela, patiemment, je le ferai.


12
En ton absence, je n'ai aucune certitude que j'existe pour toi, je n'ai aucune certitude que je vis.


13
En ton absence, je chemine du cheminement qui va de ton absence et rejoint ton absence, de ce cheminement de vie qui ne sait rien de la vie.


14
En ton absence; je pense à moi, à cet amour imaginé, jeté puis repris et ton absence se fait absence pure, sans douleur.


15
En ton absence je scruterai les saisons, sans bouger. En ton absence, je ne dirai rien des saisons, sans jamais bouger. En ton absence, des saisons, je ne ferai rien.

16
En ton absence la douleur sera fixe et le manque la vie et la vie le manque et tout cela mêlé et emmêlé et tout cela qui glisse de la vie.


17
En ton absence, je remonte le temps. Je revois la lumière des jours où tu n'existais pas, où je n'existais pas, comme dans une chanson des années 70.

18
En ton absence, je prendrai des mots avec moi et je les placerai sous ton image. En ton absence, je chercherai des mots pour toi, qui remplaceront ton image. En ton absence, les mots que je trouverai ne pourront recouvrir ton corps.

19
En ton absence, je n'aimerai que les ombres et je n'aimerai que des ombre et je n'aimerai que toi. En ton absence, je suivrai les ombres, et je suivrai des ombres et je ne suivrai que toi. En ton absence, tu seras l'ombre.

20
En ton absence, je m'éloignerai ou je me rapprocherai, sans le savoir, sans savoir, comme dans le jeu qui veut que l'on brule ou que l'on refroidisse. En ton absence, ce serait sans fin.

21
En ton absence, ce sera l'automne. Je guette sa venue, je guette la nuit qui succède à la nuit.

22
En ton absence, je serai tout au désir du rien faire, du rien dire et j'écrirai cela, ne faisant rien, n'écrivant rien.

23
En ton absence, tour à tour, je me souviendrai, je ne me souviendrai pas, je me souviendrai activement, je ne me souviendrai pas, activement. En ton absence, tu disparaitras.


24
En ton absence, je m'intéresserai, je filerai la vie de jours en nuits. En ton absence, je parlerai des jours et des nuits et du temps qui passe et je parlerai aussi du temps de la vie. En ton absence, je longerai la vie.


25
En ton absence je récite tous tes noms et je les place dans le paysage qui change. En ton absence, cette récitation n'a pas de fin.

26
En ton absence, je ne t'écrirai pas mais j'écrirai pour toi.

27
En ton absence j'écrirai pour pouvoir lire, écrivant je ne me souviendrai pas, lisant je ne me souviendrai plus. Le texte aura pris la place de ton souvenir.

28
En ton absence, je lirai les livres et les livres porteront ton souvenir. En ton absence, c'est moi qui dans les livres porterai ton souvenir.

29
En ton absence, mon cœur sera le cœur de ton absence et les jours seront les jours de ton absence, épithète absolue, universelle.


30
En ton absence je me rappellerai une ou deux caresses et je me rappellerai l'idée d'une ou deux caresses, en ton absence, je te caresserai.


octobre texte initial reprise n°1 reprise n°2
1
En ton absence je perdrai de la valeur. En ton absence je gagnerai de la valeur. Je perdrai la valeur de t'aimer, gagnerai celle de t'aimer. En ton absence, je ne saurai plus rien des calculs de l'amour et je ne saurai plus rien des calculs de ma vie.

2
En ton absence, je me souviens de toi. Je me souviens des premiers moments et des moments passés et d'autres moments qui me font douter que je me souviens, que je me souviens vraiment d'autres moments que les moments de ton absence.

3
Je ne sais pas me souvenir de ta main sur mon bras. je ne sais pas me souvenir de ta peau. Je ne sais pas me souvenir de l'odeur de ta peau. Je ne sais pas me souvenir de ton corps. Je ne sais qu'écrire ces souvenirs que je n'ai pas vraiment.


4
Et si je me rappelle la Turquie avec toi, je ne me souviens de rien. Une maison vide, peut-être. Une chambre improvisée, peut-être. Une certaine inquiétude, peut-être et le manque.


5
Et si je me rappelle les villes de Turquie, je me rappelle Antioche, mais alors je ne me rappelle rien de la ville ; cette maison vide, cette chambre improvisée et mon inquiétude avant le manque, au plus loin.


6 Et si je me rappelle la route turque, je me rappelle que j'ai compris alors ce que peut être parfois, au début de l'automne, l'ocre dans un paysage, qui n'est aucune autre couleur, qui est cet ocre qui invente l'ocre.


7
Et si je pense à toi, je pense à un paysage. Et si je pense à toi, je ne pense pas à toi mais à tout autre chose et parfois même, à moi, sans autre lien avec toi que toi.

8
Alors je pense à toi, mais c'est comme ne penser à rien. Non pas à personne mais à rien. Puis, écrire que je pense à toi, c'est me permettre de ne rien faire, de ne pas bouger, d'être dans un fantasme absolu d'immobilité : l'amour.


9
Et si je rejoins Dante et Virgile aux enfers, je ne regarderai rien, je ne verrai personne, je ne marcherai pas, je n'avancerai pas ni ne reculerai, je penserai à toi.


10
Et si je retourne à Venise, je penserai à toi qui ne connais pas Venise. Et si je retourne à Tokyo, je penserai à toi qui n'aimes pas Tokyo. Et si je ne fais rien de tout cela, je penserai à toi.


11
Et si tu venais vers moi, je ne suis pas certain de te reconnaître. Il suffirait de peu, d'une averse sur la ville, d'un chemin perdu, d'un rire appuyé et tu passerais et je passerais étrangers à jamais à la rencontre.


12
Et si tu venais vers moi, que je ne te reconnaisse pas, pris par le temps, occupé par le jour, dans l'impossible de l'amour.


13
Et si tu venais vers moi, que je ne te reconnaisse pas, et que je te reconnaisse soudain, et que la place et que les rues et que le ciel même continuent de ne rien reconnaître et de ne rien connaître de ce moment où je te reconnais enfin.


14
Et si tu venais vers moi je ferais semblant d'ignorer le désir, encore, ce désir ignoré tant de fois.


15
Et je n'ai plus en mémoire, de toi, que quelques images fixes, de toi, alors que je voudrais, de toi, retrouver le mouvement.


16
Et j'ai si peu d'images que je n'ai plus de mots et j'ai si peu de mots que je n'ai que l'amour.


17
Et je cesse de t'imaginer et je ressens soudain cette idée de toi, celle qui vient parfois se poser près de moi, un peu.


18
Et j'écris pour toi quelques mots et faisant cela, je le sais, je n'écris rien. Et j'écris pour toi quelques phrases qui, posées là, ne te racontent rien. Et je n'écris pour toi pas de livres qui, je le sais, ne pourraient rien te dire.


19
Et puis le texte s'éloigne un peu de toi, s'éloigne de ton image, de ton souvenir. Et puis le texte baguenaude, loin de ton image, de ton souvenir. Il est dans la ville, il est dans le monde, il se mêle à d'autres textes, il se mêle à la littérature. Et puis le texte revient vers toi, vers ton image, ton souvenir, comme on se brûle à la lampe.


20
Et puis je m'endors et dans le sommeil, je ne te retrouve pas.


21
Et puis je m'endors et dans le sommeil je trouve les éléments épars du désir. Et dans le sommeil, je ne te retrouve pas.


22
Et puis je m'endors et dans le sommeil je trouve les éléments épars du voyage. Et dans ce voyage, parfois, j'entends encore ta voix.


23
Et puis je ne vois plus que le paysage et je n'entends plus rien.


24
Et dans la mort aussi serais-tu loin de moi ? Et dans la vie après la mort, serais-tu loin de moi ? Et dans la résurrection des morts, serais-tu loin de moi encore ?


25
Et je ne sais pas, et je ne me demande pas et je n'appelle pas le passé et je n'appelle pas. Et je garde quelques images poisseuses de souvenir.


26
Et je cache ces images et je les cache encore. Elles ne me font plus rien sinon qu'elles maintiennent, qu'elles décident, qu'elles observent le penché de ma tête quand il m'arrive encore comme il m'arrive encore de penser à toi comme chaque jour je dois penser à toi.


27
Et tu dois rire et parfois pleurer. Et tu peux ressentir la douleur et la colère de la douleur et la colère sans douleur. Ta vie vaut mieux que mon souvenir un peu fade et blotti dans mon amour.


28
Et ma solitude même est meilleure que le temps de mon amour esseulé. Et ma solitude est plus douce que ma peine. Et ma solitude chante tous les anciens airs de l'automne.


29
Et puis je vais faire voyager le souvenir de toi vers d'autres villes banales dont il sera, chaque nuit, le rêve de la nuit.


30
Et puis enfin ce sera la nuit qui sera de Sicile, de Grèce et de Turquie, la nuit de bord de fleuve, de bord de mer et de montagne, ta nuit de toutes les géographies.


31
Et de la nuit vient la nuit, mille et une fois penchée sur ton souffle de nuit, lancée vers toi, alanguie par le temps.


novembre
texte initial
reprise n°1
reprise n°2
1
Je me souviens muet de ma parole et muet toujours de ta parole qui m'est donnée puis reprise, volée, gardée assourdie de temps, épuisée de temps, jusqu'au silence.


2
Je ne me souviens pas de toi. Tu n'es pas un souvenir. Mais dans le souvenir tu vis et je vis avec toi.


3
Je pourrais t'oublier que je n'oublierais pas ton souvenir et c'est ton souvenir que j'aime, quand je ne te connais pas.


4
Et quand tu étais une saison tu étais pour chaque saison le jour de pluie, le jour de vent.


5
Et quand tu étais une saison tu étais chaque jour de pluie, tu étais chaque jour de vent, mais tu étais l'été.


6
Tu es l'entière métaphore des saisons assourdies qui donnent à la pluie la pluie et qui donne au soleil le soleil. Tu es la métaphore immobile, la parfaite immanence.


7
Depuis le temps que tu es une phrase, depuis le temps que tu es un texte, depuis le temps que tu suis la suite des mots, depuis le temps que je me souviens et que j'écris que je me souviens comme on efface les souvenirs, depuis tout ce temps, je ne sais rien encore de toi.


8
Dans ta disparition tu me permets le psaume, le verset et la prière et cet amour pour toi se confond avec l'amour.


9
Dans ton absence qui est toute l'absence, tu me donnes la vie, qui est toute la vie.


10
Si tu es l'effacement, tu es mon effacement et si j'efface ton souvenir, j'efface ma mémoire.


11
Et je me promène sans toi et sans mon souvenir. Et je me promène calme adouci dans le froid. Et je me promène.


12
Je me promène dans le paysage, tous les paysages, dans le temps, puis par tous les temps. Je me promène seul, esseulé lassé, adouci de mémoire.


13
Je me promène dans le paysage et le paysage modifie le temps et modifie le souvenir que j'ai de toi, à jamais.


14
Je regarde le paysage et tu n'es pas le paysage et j'écris que je regarde le paysage et tu n'es pas ce que j'écris. Tu es le regard.


15
Je regarde le paysage, qui est aussi le temps qui passe, liés, intimement liés, plus encore que mon esprit et cet amour.


16
Et le paysage passe, et le paysage change à mesure que le paysage passe, quand mon regard ne passe pas, quand tu ne me passes pas.


17
Je range le paysage et les arbres un à un. Je place la rivière à tes pieds et le ciel en apogée.


18
Je range le paysage et la route en serpentin, que je noue puis dénoue, sans penser à tes mains.


19
Je range le long des routes les bornes du souvenir qui ne disent plus rien du temps, qui ne disent plus rien de toi.


20
Je vais ranger les mots qui tournent autour de moi, qui tournent autour du souvenir de toi, dont je m'absente.


21
Je vais ranger les mots et je vais ranger les phrases, paragraphe par paragraphe, tout mécaniquement, solitaire.


22
Je vais ranger les textes et je vais ranger les fragments, ligne à ligne pour mieux attendre encore.


23
Il y a tant à attendre pour tant t'aimer. Il y a tant à attendre que je n'aurai pas assez à ranger, de mots, de phrases, de paragraphes et de fragments. Il y a plus à attendre pour tant t'aimer que jene pourrai l'écrire.


24
Et je vais sortir et je vais ressortir les bribes de ta mémoire qui sont des mots, qui sont des phrases, qui sont des paragraphes rangés. Je vais les ressortir, douloureusement.


25
Je les regarderai avec l'insistance d'un condamné, les mots, les phrases et tes souvenirs rangés.


26
Je range les mots car je suis sans image. Je ne sais plus te dessiner et je ne me reconnais plus. Et sans image de toi, je serai sans image de moi.

27
Je regarde les mots avant de les ranger. Amour. Caresse. Tendresse. Je regarde les mots avant de les ranger.


28
J'ai donc rangé tous les mots. Je ne sais plus rien de ce qui se dit. Il y a encore quelques images bleutées, une fin, presque.

29
Je demeure sans les mots, dans l'aphasie du temps et sans mots ne reste que la folie du désir.


30
Tu peux entrer encore, douceur. Tu peux entrer encore à la caresse de tes lèvres. Tu peux entrer et garder au sombre le regard nu.


décembre
texte initial reprise n°1 reprise n°2
1
Ce soir, ce soir soudain et soudainement, ce soir tu me diras ce que tu n'as jamais dit.

2
Ce soir sans que je le sache encore tu m'étonneras.


3
Ce soir, le soir ne viendra pas comme viennent les soirs, doucement tristes, mais il viendra, le soir, de sa violence.


4
Ce soir, tes yeux seront le soir même, qui rendront claire l'obscurité de la chambre.


5
Ce soir, tu m'embrasseras.


6
Ce soir, je fermerai les yeux et je ne me souviendrai pas de toi, je ne me souviendrai pas de mon amour, quand nos lèvres bouleverseront la nuit.


7
Ce soir j'ouvrirai les yeux et je ne me souviendrai pas de toi, de ton amour, ni de la nuit à ta caresse.


8
Ce soir tu pencheras soudain la tête, comme dans une chute, comme dans le chaos.


9
Puis ce sera vraiment le soir, et tes lèvres et ton corps. Puis ce sera vraiment le soir, et le vent sur tes fenêtres.


10
Ce soir, soir sans matin, soir sans nuit, notre amour incongru.


11
Ce soir, soir inaccompli à tes lèvres et ma main jusqu'à ton cou.


12
Ce soir quand ma main, de ta main à ton dos, prend le parti de nos lèvres rejointes.


13
Ce soir quand les mots chuintent à nos souffles béants, glissant de nos langues enlacées.


14
Ce soir accéléré aux cœurs, à la tension de ta peau, de ma peau séparée.


15
Ce soir dans la chaleur artificielle à l'artifice même de notre désir.


16
Ce soir et ce sera brusque et brusque désormais tu seras la nuit devenue.


17
Ce soir à la lumière morte, ton vacillement soudain.


18
Ce soir ce que je voulais voir que je caresse sans voir.


19
Ce soir avec douceur abouter les désirs déchirés.
Ce soir je garde tes lignes entre mes doigts filées



20
Ce soir le sombre le doux à effeuiller le temps qui passe
Ce soir ton cou comme une invite.



21
Ce soir au plus près d'aimer dans l'immensité de la nuit.


22
Ce soir loin de toi alors que je te touche, loin de moi à ta rencontre, cette fièvre.


23
Ce soir nous tourbillonnons et je lutte à tes courbes dans la dévoration.


24
Ce soir une main si près et l'air sur toi se renverse dans son déchirement.


25
Ce soir je reviens à ta bouche comme une preuve.
Ce soir comme l'idée douce de ta bouche empressée.



26
Ce soir sans calme et sans douleur.
Ce soir au destin empesé de chaleur.
Ce soir au souvenir que pèse le souvenir.



27
Ce soir cette odeur soudaine au désir soudain.
Ce soir vengeur de l'attente, violemment caressé.



28
Ce soir enchâssé dans le soir au soir donné.


29
Ce soir fidèle une fois à notre fluidité.


30
Ce soir notre dureté adoucie dévoile le désir.


31
Ce soir, jamais à jamais, ce soir.