Diégèse  lundi 4 août 2014


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La Fortune des Rougon2

Quand il fut revenu à Plassans, la certitude qu'il avait les mains liées rendit Antoine plus menaçant encore. Pendant un mois, on ne vit que lui dans la ville. Il courait les rues, contant son histoire à qui voulait l'entendre. Lorsqu'il avait réussi à se faire donner une pièce de vingt sous par sa mère, il allait la boire dans quelque cabaret, et là criait tout haut que son frère était une canaille qui aurait bientôt de ses nouvelles. En de pareils endroits, la douce fraternité qui règne entre ivrognes lui donnait un auditoire sympathique ; toute la crapule de la ville épousait sa querelle ; c'étaient des invectives sans fin contre ce gueux de Rougon qui laissait sans pain un brave soldat, et la séance se terminait d'ordinaire par la condamnation générale de tous les riches.
Antoine, par un raffinement de vengeance, continuait à se promener avec son képi, son pantalon d'ordonnance et sa vieille veste de velours jaune, bien que sa mère lui eût offert de lui acheter des vêtements plus convenables. Il affichait ses guenilles, les étalait le dimanche, en plein cours Sauvaire.
Une de ses plus délicates jouissances fut de passer dix fois par jour devant le magasin de
Pierre. Il agrandissait les trous de la veste avec les doigts, il ralentissait le pas, se mettait parfois à causer devant la porte, pour rester davantage dans la rue. Ces jours-là, il emmenait quelque ivrogne de ses amis, qui lui servait de compère ; il lui racontait le vol des cinquante mille francs, accompagnant son récit d'injures et de menaces, à voix haute, de façon à ce que toute la rue l'entendît, et que ses gros mots allassent à leur adresse, jusqu'au fond de la boutique.
« Il finira, disait
Félicité désespérée, par venir mendier devant notre maison. » La vaniteuse petite femme souffrait horriblement de ce scandale. Il lui arriva même, à cette époque, de regretter en secret d'avoir épousé Rougon ; ce dernier avait aussi une famille par trop terrible. Elle eût donné tout au monde pour qu'Antoine cessât de promener ses haillons. Mais Pierre, que la conduite de son frère affolait, ne voulait seulement pas qu'on prononçât son nom devant lui. Lorsque sa femme lui faisait entendre qu'il vaudrait peut-être mieux s'en débarrasser en donnant quelques sous :
« Non, rien, pas un liard, criait-il avec fureur. Qu'il crève ! » Cependant, il finit lui-même par confesser que l'attitude
d'Antoine devenait intolérable. Un jour, Félicité, voulant en finir, appela cet homme, comme elle le nommait en faisant une moue dédaigneuse. « Cet homme » était en train de la traiter de coquine au milieu de la rue, en compagnie d'un sien camarade encore plus déguenillé que lui. Tous deux étaient gris.
« Viens donc, on nous appelle là-dedans », dit
Antoine à son compagnon, d'une voix goguenarde.
Félicité recula en murmurant :
« C'est à vous seul que nous désirons parler.
– Bah ! répondit le jeune homme, le camarade est un bon enfant. Il peut tout entendre. C'est mon témoin. » Le témoin s'assit lourdement sur une chaise. Il ne se découvrit pas et se mit à regarder autour de lui, avec ce sourire hébété des ivrognes et des gens grossiers qui se sentent insolents
. Félicité, honteuse, se plaça devant la porte de la boutique, pour qu'on ne vît pas du dehors quelle singulière compagnie elle recevait. Heureusement que son mari arriva à son secours. Une virulente querelle s'engagea entre lui et son frère. Ce dernier, dont la langue épaisse s'embarrassait dans les injures, répéta à plus de vingt reprises les mêmes griefs. Il finit même par se mettre à pleurer, et peu s'en fallut que son émotion ne gagnât son camarade. Pierre s'était défendu d'une façon très digne.
« Voyons, dit-il enfin, vous êtes malheureux et j'ai pitié de vous. Bien que vous m'ayez cruellement insulté, je n'oublie pas que nous avons la même mère. Mais si je vous donne quelque chose, sachez que je le fais par bonté et non par crainte… Voulez-vous
cent francs pour vous tirer d'affaire ? » Cette offre brusque de cent francs éblouit le camarade d'Antoine. Il regarda ce dernier d'un air ravi qui signifiait clairement : « Du moment que le bourgeois offre cent francs, il n'y a plus de sottises à lui dire. » Mais Antoine entendait spéculer sur les bonnes intentions de son frère. Il lui demanda s'il se moquait de lui ; c'était sa part, dix mille francs, qu'il exigeait.
« Tu as tort, tu as tort », bégayait son ami.
Enfin, comme
Pierre impatienté parlait de les jeter tous les deux à la porte, Antoine abaissa ses prétentions, et, d'un coup, ne réclama plus que mille francs. Ils se querellèrent encore un grand quart d'heure sur ce chiffre. Félicité intervint. On commençait à se rassembler devant la boutique.
« Écoutez, dit-elle vivement, mon mari vous donnera
deux cents francs, et moi je me charge de vous acheter un vêtement complet et de vous louer un logement pour une année. » Rougon se fâcha. Mais le camarade d'Antoine, enthousiasmé, cria :
« C'est dit, mon ami accepte. » Et
Antoine déclara, en effet, d'un air rechigné, qu'il acceptait. Il sentait qu'il n'obtiendrait pas davantage. Il fut convenu qu'on lui enverrait l'argent et le vêtement le lendemain, et que peu de jours après, dès que Félicité lui aurait trouvé un logement, il pourrait s'installer chez lui. En se retirant, l'ivrogne qui accompagnait le jeune homme fut aussi respectueux qu'il venait d'être insolent ; il salua plus de dix fois la compagnie, d'un air humble et gauche, bégayant des remerciements vagues, comme si les dons de Rougon lui eussent été destinés.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Ainsi Macquart renonça à ses droits, car, rien ne sont les droits pour qui ne peut les faire valoir. Certes, il y a les juges et les tribunaux, les procureurs et les avocats mais pour actionner la grande machine judiciaire, il n'est pas suffisant de croire être dans son bon droit, il faut aussi posséder la mise première qui permettra de mettre en marche cette machine et d'espérer que la cause prospère. Le témoin un peu gris, compagnon de beuverie et d'infortune du fils bâtard, sous son apparente gaucherie n'avait pas mal conseillé Macquart et lui avait même évité un sort plus funeste. A force de bramer sous les fenêtres de son frère et de le provoquer, il aurait bien fini par faire une bêtise qui l'aurait conduit à finir ses jours à la prison d'Avignon ou bien encore au bagne. Macquart et son ami, dans l'affaire, étaient un peu comme ces peuples qui s'insurgent et montent des barricades et qui, dans la négociation qui suit la bataille, acceptent une augmentation minime du salaire journalier plutôt que d'exiger qu'on leur cédât la part des bénéfices qui leur reviendrait légitimement si le partage était la loi. Ce n'est pas le Premier Empire qui a empêché que soient instaurées pour les salariés des conditions plus justes mais bien l'Assemblée constituante par la loi proposée par Monsieur Le Chapelier qui, en abolissant les corporations interdit de la même façon aux ouvriers de se réunir et de se coaliser. Les Canuts lyonnais en firent les frais plusieurs fois dans leur histoire et il n'avait fallu en 1831 que cent-quatre fabricants refusant d'appliquer un salaire qui, dans tous les cas, demeurait un salaire de misère pour que les canuts se soulèvent et embrasent la Croix-Rousse. Ils allèrent jusqu'à prendre Lyon et occupèrent l'Hôtel de ville, puis repartirent chez eux au lieu de s'installer. On leur avait promis les quelques sous qu'ils réclamaient. Moins d'un mois plus tard, leur tarif était annulé. Quelques années plus tard, revenus sur les barricades, ils périrent ou furent déportés. Nul doute que ces histoires vont marquer pendant longtemps la forme que prendra la revendication ouvrière, mais elles signeront aussi, pour des siècles, la défaite des ouvriers, quel que soit le prix du sang auquel ils consentirent.
Cependant, Macquart était loin de former une conscience politique et son ami n'était jamais qu'un sentimental, prompt à suivre ses camarades de beuverie pour se ranger ensuite du côté du plus fort.
Félicité, quant à elle, ne savait trop que penser des avancées qu'elle avait proposées. C'est avec le souci de sa tranquillité et de celle de son ménage qu'elle avait enfreint les instructions de son époux, car, elle ne risquait rien sinon de devoir affronter le scandale. Et c'est sans doute la faiblesse principale de la petite bourgeoisie de province de céder parfois pour qu'on n'étale point son nom dans les gazettes locales. Nul doute que Macquart aurait obtenu davantage s'il avait mobilisé un plumitif mercenaire. Il n'aurait fallu que quelques articles publiés sous un titre outrancier pour que les Rougon lâchent les dix-mille francs de Macquart, quitte à s'endetter. Mais Félicité en serait peut-être morte, tant la honte aurait été forte et cruelle. Il y aurait beaucoup à dire sur le souci qu'ont les notables de leur respectabilité. Le chemin le plus court et le plus sûr pour la conserver serait bien sûr de ne pas la mettre en défaut et de ne rien faire qui puisse la dégrader. Pour autant, alors qu'elle est ce qu'ils ont de plus cher, après leur commerce et leurs rentes, il leur arrive souvent de la mettre en péril. C'est que le bénéfice appelle le bénéfice et le gain l'appât du gain.
Entre ceux qui, comme les canuts, déclaraient vouloir vivre en travaillant ou mourir en combattant et les soyeux lyonnais qui firent donner la troupe, le fracture est certainement irréparable. Les enfants des enfants des uns haïront encore les enfants des enfants des autres, sauf à ce qu'une révolution d'un ordre différent vienne les aider à en découdre sur le terrain du droit, donnant aux uns ce que les autres révèrent. Il ne s'agira pas de faire une société d'ouvriers ni de faire une société de bourgeois mais bien de tendre à l'harmonie sociale en délibérant au mieux de ce qui semble juste aux uns comme aux autres et de le leur accorder. C'est d'ailleurs ce que proposait Monsieur de Saint-Simon et son principe de l'égalité parfaite et d'association entre les hommes.
Pierre Rougon ne pensait rien de tout cela. Il avait appris très jeune, sa père faisant l'objet de la réprobation publique, que l'on pouvait survivre et même se renforcer à devoir supporter le scandale. Il ne voulait pas donner son argent car il avait fait usage de la ruse la plus impie et qu'il avait volé sa mère et que cette peine-là méritait bien qu'il gardât le magot. Enfin, son apathie naturelle le faisait fuir toute occasion d'avoir à affronter les cris et les querelles. Il aspirait au calme comme les gros poissons d'étang demeurent dans l'obscurité de la vase. Il fallait en finir et il n'était pas mécontent, dans le secret de son âme, que Félicité ait pris les choses en main.
Macquart était de ces hommes pour qui le lendemain est un jour lointain. Une année entière, dès lors, est une durée qu'ils ne peuvent concevoir. Ceux-là abandonnent bien volontiers dix-mille francs pourvu qu'ils puissent jouir dans l'instant. Cela  peut même les conduire à des comportements qui les mettent en danger et à prendre des risques inconsidérés.  On trouve cependant des hommes pour  les tenter et l'on peut même penser que toutes les réclames et les publicités n'ont de cesse que de faire tomber les hommes et toute la société dans l'immédiateté.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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