Diégèse  jeudi 7 août 2014


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La Fortune des Rougon2

À partir de ce moment, les Macquart prirent le genre de vie qu'ils devaient continuer à mener. Il fut comme entendu tacitement entre eux que la femme suerait sang et eau pour entretenir le mari. Fine, qui aimait le travail par instinct, ne protesta pas. Elle était d'une patience angélique, tant qu'elle n'avait pas bu, trouvant tout naturel que son homme fut paresseux, et tâchant de lui éviter même les plus petites besognes. Son péché mignon, l'anisette, la rendait non pas méchante, mais juste ; les soirs où elle s'était oubliée devant une bouteille de sa liqueur favorite, si Antoine lui cherchait querelle, elle tombait sur lui à bras raccourcis, en lui reprochant sa fainéantise et son ingratitude. Les voisins étaient habitués aux tapages périodiques qui éclataient dans la chambre des époux. Ils s'assommaient consciencieusement ; la femme tapait en mère qui corrige son galopin ; mais le mari, traître et haineux, calculait ses coups et, à plusieurs reprises, il faillit estropier la malheureuse.
« Tu seras bien avancé, quand tu m'auras cassé une jambe ou un bras, lui disait-elle. Qui te nourrira, fainéant ? » À part ces scènes de violence
, Antoine commençait à trouver supportable son existence nouvelle. Il était bien vêtu, mangeait à sa faim, buvait à sa soif. Il avait complètement mis de côté la vannerie ; parfois, quand il s'ennuyait par trop, il se promettait de tresser, pour le prochain marché, une douzaine de corbeilles ; mais, souvent, il ne terminait seulement pas la première. Il garda, sous un canapé, un paquet d'osier qu'il n'usa pas en vingt ans.
Les Macquart eurent trois enfants : deux filles et un garçon.
Lisa, née la première, en 1827, un an après le mariage, resta peu au logis. C'était une grosse et belle enfant très saine, toute sanguine, qui ressemblait beaucoup à sa mère.
Mais elle ne devait pas avoir son dévouement de bête de somme
. Macquart avait mis en elle un besoin de bien-être très arrêté. Tout enfant, elle consentait à travailler une journée entière pour avoir un gâteau. Elle n'avait pas sept ans, qu'elle fut prise en amitié par la directrice des postes, une voisine. Celle-ci en fit une petite bonne. Lorsqu'elle perdit son mari, en 1839, et qu'elle alla se retirer à Paris, elle emmena Lisa avec elle. Les parents la lui avaient comme donnée.
La seconde fille
, Gervaise, née l'année suivante, était bancale de naissance. Conçue dans l'ivresse, sans doute pendant une de ces nuits honteuses où les époux s'assommaient, elle avait la cuisse droite déviée et amaigrie, étrange reproduction héréditaire des brutalités que sa mère avait eu à endurer dans une heure de lutte et de soûlerie furieuse.
Gervaise resta chétive, et Fine, la voyant toute pâle et toute faible, la mit au régime de l'anisette, sous prétexte qu'elle avait besoin de prendre des forces. La pauvre créature se dessécha davantage. C'était une grande fille fluette dont les robes, toujours trop larges, flottaient comme vides. Sur son corps émacié et contrefait, elle avait une délicieuse tête de poupée, une petite face ronde et blême d'une exquise délicatesse. Son infirmité était presque une grâce ; sa taille fléchissait doucement à chaque pas, dans une sorte de balancement cadencé.
Le fils
des Macquart, Jean, naquit trois ans plus tard. Ce fut un fort gaillard, qui ne rappela en rien les maigreurs de Gervaise. Il tenait de sa mère, comme la fille aînée, sans avoir sa ressemblance physique. Il apportait, le premier, chez les Rougon-Macquart, un visage aux traits réguliers, et qui avait la froideur grasse d'une nature sérieuse et peu intelligente. Ce garçon grandit avec la volonté tenace de se créer un jour une position indépendante. Il fréquenta assidûment l'école et s'y cassa la tête, qu'il avait fort dure, pour y faire entrer un peu d'arithmétique et d'orthographe. Il se mit ensuite en apprentissage, en renouvelant les mêmes efforts, entêtement d'autant plus méritoire qu'il lui fallait un jour pour apprendre ce que d'autres savaient en une heure.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les trois enfants, les quelques années qu'ils restèrent enfants et dans l'obligation de demeurer avec leurs parents, conçurent les uns pour les autres une grande amitié fondée sur la solidarité, seule réponse possible pour résister aux querelles incessantes de leurs parents, à leurs soûleries et à leurs bagarres. Le regard que les enfants portent sur leurs parents est d'ordinaire assez éloigné de ce qu'en imaginent ces mêmes parents. Les parents vivent dans l'illusion que leur progéniture serait comme amputée du sens commun et qu'ils peuvent, face à elle, se comporter comme ils le veulent sans que cela n'ait aucune conséquence. Ils pensent de la même façon que les corrections qui pleuvent sur les petits ne laissent de traces que quelques heures, ou, au pire et s'ils ont cogné trop fort, que quelques jours. La réalité est évidemment toute autre, et l'on a vu des enfants en former et en nourrir des rancunes toute leur vie durant. Le plus souvent, ceux-ci, dès leur plus jeune âge, comprennent très bien ce qui se joue, ce qui se trame autour d'eux dans le cercle de la famille. Ainsi, les enfants Macquart avaient très bien compris, très tôt, que leur mère faisait bouillir la marmite et qu'il était préférable de la ménager. Et qu'il était tout autant préférable de ne pas demeurer longtemps dans le périmètre tracé par les bras de leur fainéant de père, qui avait la main leste et qui, quand il était réveillé, ne dédaignait pas filer des taloches même sans raison.
Cependant chacun des trois enfants avait déployé pour survivre des stratégies différentes.
Lisa semblait la figure même de l'adage selon lequel il vaut mieux faire envie que pitié. Un observateur attentif aurait pu décrire la manière déterminée avec laquelle elle avait séduit la directrice des postes dans le but à elle-même avoué de quitter la mauvaise chambre de ses parents. Elle afficha d'abord sa bonne santé, accentuant encore le fait qu'elle n'était jamais malade et qu'elle se contentait de peu pour prospérer. Elle était d'une serviabilité sans faille, prévenant les demandes de sa logeuse et de sa patronne, devenue peu à peu avec elle plus maternelle que sa propre mère. Elle eut enfin cette habileté de ne pas paraître aussi intelligente qu'elle l'était en réalité. Les adultes craignent en effet les enfants trop intelligents, qui leur rappellent justement qu'ils le sont parfois davantage qu'eux. Lisa taisait sa perspicacité et s'abstenait de tenir des raisonnements. Elle apprit à compter sans aucune difficulté et à déchiffrer pour pouvoir faire des listes de courses. Dans le secret de ses heures vides, elle dévorait des livres et elle était devenue assez savante quand son entourage croyait qu'elle peinait encore à déchiffrer.
Gervaise n'avait pas cette possibilité. Il fallait qu'elle fasse pitié si elle voulait survivre et elle y parvenait sans grande difficulté, accentuant encore par des poses faussement maladroites la gaucherie de son corps d'estropiée. Dès qu'elle était éloignée de la vue de ses parents, elle masquait aisément qu'elle boitait. Qu'ils surgissent et elle tombait presque à chaque pas. Quand ils allaient en promenade, quelques rares dimanches sur le cours Sauvaire, sa marche de guingois lui permettait de demeurer loin derrière eux. Elle pouvait ainsi entendre tous les sarcasmes que le couple à l'apparence grotesque suscitait après son passage et s'en amusait tristement.
Jean, quant à lui, avait d'emblée perçu qu'il était né dans une famille frappée par le guignon de la pauvreté malsaine. Il lui fallait contredire ce sort jusqu'à veiller à ce que son physique, son visage même, démentît son ascendance. Si bien que dans Plassans, quand on le croisait, on avait peine à croire, et ce, dès son plus jeune âge, qu'il eût pour parents les Macquart. Ils ne lui avaient légué aucun de leurs travers, pensait-on. Et pourtant si. Mais c'est que Jean Macquart avait consciencieusement décidé de contrarier en lui toute trace de son hérédité. Bien sûr, cela laissa quelques troubles bien cachés au fond de lui. Ses deux sœurs le trouvaient secret ; c'est qu'il l'était.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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