Diégèse  vendredi 8 août 2014


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La Fortune des Rougon2

Tant que les pauvres petits restèrent à la charge de la maison, Antoine grogna. C'étaient des bouches inutiles qui lui rognaient sa part. Il avait juré, comme son frère, de ne plus avoir d'enfants, ces mange-tout qui mettent leurs parents sur la paille. Il fallait l'entendre se désoler, depuis qu'ils étaient cinq à table, et que la mère donnait les meilleurs morceaux à Jean, à Lisa et à Gervaise.
« C'est ça, grondait-il, bourre-les, fais-les crever ! » À chaque vêtement, à chaque paire de souliers que
Fine leur achetait, il restait maussade pour plusieurs jours. Ah ! s'il avait su, il n'aurait jamais eu cette marmaille qui le forçait à ne plus fumer que quatre sous de tabac par jour, et qui ramenait par trop souvent, au dîner, des ragoûts de pommes de terre, un plat qu'il méprisait profondément.
Plus tard, dès les
premières pièces de vingt sous que Jean et Gervaise lui rapportèrent, il trouva que les enfants avaient du bon. Lisa n'était déjà plus là. Il se fit nourrir par les deux qui restaient sans le moindre scrupule, comme il se faisait déjà nourrir par leur mère. Ce fut, de sa part, une spéculation très arrêtée. Dès l'âge de huit ans, la petite Gervaise alla casser des amandes chez un négociant voisin ; elle gagnait dix sous par jour, que le père mettait royalement dans sa poche sans que Fine elle-même osât demander où cet argent passait. Puis, la jeune fille entra en apprentissage chez une blanchisseuse, et, quand elle fut ouvrière et qu'elle toucha deux francs par jour, les deux francs s'égarèrent de la même façon entre les mains de Macquart. Jean, qui avait appris l'état de menuisier, était également dépouillé les jours de paie, lorsque Macquart parvenait à l'arrêter au passage, avant qu'il eût remis son argent à sa mère. Si cet argent lui échappait, ce qui arrivait quelquefois, il était d'une terrible maussaderie. Pendant une semaine, il regardait ses enfants et sa femme d'un air furieux, leur cherchant querelle pour un rien, mais ayant encore la pudeur de ne pas avouer la cause de son irritation. À la paie suivante, il faisait le guet et disparaissait des journées entières, dès qu'il avait réussi à escamoter le gain des petits.
Gervaise, battue, élevée dans la rue avec les garçons du voisinage, devint grosse à l'âge de quatorze ans. Le père de l'enfant n'avait pas dix-huit ans. C'était un ouvrier tanneur, nommé Lantier. Macquart s'emporta. Puis, quand il sut que la mère de Lantier, qui était une brave femme, voulait bien prendre l'enfant avec elle, il se calma. Mais il garda Gervaise, elle gagnait déjà vingt-cinq sous, et il évita de parler mariage. Quatre ans plus tard, elle eut un second garçon, que la mère de Lantier réclama encore. Macquart, cette fois là, ferma absolument les yeux. Et comme Fine lui disait timidement qu'il serait bon de faire une démarche auprès du tanneur pour régler une situation qui faisait clabauder, il déclara très carrément que sa fille ne le quitterait pas, et qu'il la donnerait à son séducteur plus tard, « lorsqu'il serait digne d'elle, et qu'il aurait de quoi acheter un mobilier ».
Cette époque fut le meilleur temps
d'Antoine Macquart.
Il s'habilla comme un bourgeois, avec des
redingotes et des pantalons de drap fin. Soigneusement rasé, devenu presque gras, ce ne fut plus ce chenapan hâve et déguenillé qui courait les cabarets. Il fréquenta les cafés, lut les journaux, se promena sur le cours Sauvaire. Il jouait au monsieur, tant qu'il avait de l'argent en poche. Les jours de misère, il restait chez lui, exaspéré d'être retenu dans son taudis et de ne pouvoir aller prendre sa demi-tasse ; ces jours-là, il accusait le genre humain tout entier de sa pauvreté, il se rendait malade de colère et d'envie, au point que Fine, par pitié, lui donnait souvent la dernière pièce blanche de la maison, pour qu'il pût passer sa soirée au café. Le cher homme était d'un égoïsme féroce. Gervaise apportait jusqu'à soixante francs par mois dans la maison, et elle mettait de minces robes d'indienne, tandis qu'il se commandait des gilets de satin noir chez un des bons tailleurs de Plassans. Jean, ce grand garçon qui gagnait de trois à quatre francs par jour, était peut-être dévalisé avec plus d'impudence encore. Le café où son père restait des journées entières se trouvait justement en face de la boutique de son patron, et, pendant qu'il manœuvrait le rabot ou la scie, il pouvait voir, de l'autre côté de la place, « monsieur » Macquart sucrant sa demi-tasse en faisant un piquet avec quelque petit rentier. C'était son argent que le vieux fainéant jouait. Lui n'allait jamais au café, il n'avait pas les cinq sous nécessaires pour prendre un gloria. Antoine le traitait en jeune fille, ne lui laissant pas un centime et lui demandant compte de l'emploi exact de son temps. Si le malheureux, entraîné par des camarades, perdait une journée dans quelque partie de campagne, au bord de la Viorne ou sur les pentes des Garrigues, son père s'emportait, levait la main, lui gardait longtemps rancune pour les quatre francs qu'il trouvait en moins à la fin de la quinzaine. Il tenait ainsi son fils dans un état de dépendance intéressée, allant parfois jusqu'à regarder comme siennes les maîtresses que le jeune menuisier courtisait. Il venait, chez les Macquart, plusieurs amies de Gervaise, des ouvrières de seize à dix-huit ans, des filles hardies et rieuses dont la puberté s'éveillait avec des ardeurs provocantes, et qui, certains soirs, emplissaient la chambre de jeunesse et de gaieté. Le pauvre Jean, sevré de tout plaisir, retenu au logis par le manque d'argent, regardait ces filles avec des yeux luisants de convoitise ; mais la vie de petit garçon qu'on lui faisait mener lui donnait une timidité invincible ; il jouait avec les camarades de sa sœur, osant à peine les effleurer du bout des doigts. Macquart haussait les épaules de pitié :
« Quel innocent ! » murmurait-il d'un air de supériorité ironique.
Et c'était lui qui embrassait les jeunes filles sur
le cou, quand sa femme avait le dos tourné. Il poussa même les choses plus loin avec une petite blanchisseuse que Jean poursuivait plus vigoureusement que les autres. Il la lui vola un beau soir, presque entre les bras. Le vieux coquin se piquait de galanterie.
Il est des hommes qui vivent d'une maîtresse
. Antoine Macquart vivait ainsi de sa femme et de ses enfants, avec autant de honte et d'impudence. C'était sans la moindre vergogne qu'il pillait la maison et allait festoyer au-dehors, quand la maison était vide. Et il prenait encore une attitude d'homme supérieur ; il ne revenait du café que pour railler amèrement la misère qui l'attendait au logis ; il trouvait le dîner détestable ; il déclarait que Gervaise était une sotte et que Jean ne serait jamais un homme. Enfoncé dans ses jouissances égoïstes, il se frottait les mains, quand il avait mangé le meilleur morceau ; puis il fumait sa pipe à petites bouffées, tandis que les deux pauvres enfants, brisés de fatigue, s'endormaient sur la table. Ses journées passaient, vides et heureuses. Il lui semblait tout naturel qu'on l'entretînt, comme une fille, à vautrer ses paresses sur les banquettes d'un estaminet, à les promener, aux heures fraîches, sur le Cours ou sur le Mail. Il finit par raconter ses escapades amoureuses devant son fils qui l'écoutait avec des yeux ardents d'affamé. Les enfants ne protestaient pas, accoutumés à voir leur mère l'humble servante de son mari.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Antoine Macquart était de ces hommes qui, à les observer, fait se souvenir que la famille humaine et ses comportements habituels est une création récente. Pour autant, les sociétés d'animaux et notamment les meutes sont beaucoup mieux réglées que ne  l'était la famille Macquart. C'est que les animaux ne connaissent ni le jeu de cartes ni l'anisette et que rien ne vient les distraire de leurs occupations premières qui consistent à trouver de quoi manger et un partenaire avec qui s'accoupler. Fine, d'une certaine manière, respectait le très ancien contrat et semblait boire désormais pour oublier que son mari en avait oublié la première partie.
Mais, ce qui était le plus étonnant, et aussi le plus navrant, était la manière dont Macquart traitait ses enfants. Les animaux nourrissent les leurs jusqu'à leur âge adulte et leur enseignent les techniques de chasse ou de récolte qui permettront leur survie. Jamais on a vu de jeunes devoir nourrir leurs parents, du moins tant que ceux-ci sont ne mesure de trouver la nourriture par eux-mêmes. Que Macquart s'engraissât par le labeur de ses petits, était une sorte d'abomination.
À bien y réfléchir, pourtant, Macquart imitait bien une sorte d'animal, peu élevé dans le genre, entre la plante et la chose vivante, une forme inusitée de parasite. On pouvait ainsi le comparer à une forme de champignon ou de tique qui vit sur le corps de la bête, mâtinée de ces espèces qui sucent le sans de leurs semblables. Mais il était aussi de ces espèces végétales qui empêchent de croître tout ce qui les entoure. Macquart et sa famille étaient devenu, sans même le savoir, le terrain d'observation privilégié du Docteur Pascal et ce dernier, si on l'avait laissé faire, se serait bien installé chez son oncle pour ne rien perdre de cette évolution curieuse des lois naturelles. C'est que les savants trouvent des facilités à démontrer les règles en observant les êtres qui n'y obéissent pas, justifiant ainsi l'expression commune qui veut que la règle naisse de l'exception et que celle-ci confirme la première. Macquart était donc la paresse qui confirme le courage, la méchanceté qui confirme la bonté, la cupidité et l'égoïsme qui confirment la bienveillance et la générosité.
En revanche, là où Macquart retrouvait une des règles animales, retranscrite des siècles durant dans les lois de la société féodale, était la sorte de droit de cuissage qu'il exerçait sur les femmes qui l'entouraient. Ses filles même ne se sentaient pas en sa présence parfaitement en sécurité. Lise avait peut-être quitté la maison pour ne pas avoir à supporter le comportement trouble de son père à l'égard de tout ce qui portait jupon. Quant à Gervaise, dès qu'elle fut femme, elle amena vers son père de la chair fraiche et tendre qu'elle aurait dû conduire vers son frère qui n'en pouvait mais. L'effet de tout cela sur Jean était désastreux. Le garçon, qui, par une bizarrerie, ne semblait pas connaître la révolte, regardait son père d'un air où se mêlaient l'incrédulité et la stupeur. Il voyait bien que la vie de ses camarades de classe puis de travail différait de la sienne et qu'aucun d'entre-eux n'avait un père à l'aune du sien. Écrasé par son père, il lui vint l'idée que la cause première de son malheur venait de sa mère, de sa trop grande force, de son poil au menton et de son anisette. Alors qu'il aurait dû se rebeller contre Macquart, c'était à Fine qu'il reprochait de boire et c'était à elle qu'il attribuait en secret les difficultés qu'il avait à devenir un homme. C'est malheureusement un travers que beaucoup d'hommes connaissent et que les sociétés aussi. On a vu dans l'histoire des peuples entiers prendre les armes contre des pauvres parmi les pauvres en prétendant que c'étaient eux, et non les rentiers et les nobles, qui mangeaient leur pain. Il est malheureusement certain qu'on le reverra dans l'Histoire.
Aussi scandaleux fût le comportement de Macquart, aussi révoltante fût le sort qu'il faisait à sa famille, Plassans, dans sa torpeur, s'en accommodait. Les Macquart étaient bien, de temps en temps, un sujet de conversation mais, le plus souvent, on n'en disait même rien, ni par crainte, ni par pudeur, mais par cette forme de désintérêt qui prend les villes de province quand elles sont confrontées à ce qu'elles ne comprennent pas et ne sauraient admettre. Alors qu'on commentait longuement le moindre nouveau ruban du chapeau de l'épouse du sous-préfet, on ne disait plus rien des plaies et des bosses que le couple Macquart s'infligeait leurs soirs de beuverie. Alors qu'on clabaudait sur une œillade un peu trop appuyée que la femme du boucher avait eu pour un client de passage, on ne disait plus rien des escapades du même Macquart avec les petites blanchisseuses de l'âge de sa fille. Cette indifférence affichée, que l'on ne s'y trompe pas, n'était en rien de la tolérance à leur égard, ni même de la complaisance. C'est que la ville les avait proscrit et que la famille vivait en exil au cœur même du vieux quartier.
Une seule fois, les enfants se rebellèrent contre leur père et lui jouèrent un bon tour. Alors qu'assis déjà à table alors que les deux petits revenaient à peine de leur journée de travail, ils lui dirent qu'un homme qu'ils ne connaissaient pas l'appelait en bas pour l'inviter à dîner. Macquart les crut sans ciller car il n'était pas d'usage dans la maisonnée de faire des niches. Macquart descendit, ne voyant pas très bien qui pouvait être l'homme mais croyant soudain à la providence, dès lors qu'il y avait promesse d'un bon repas. Il descendit, mais d'homme il n'y avait pas. La perspective du festin s'enfuyant, il remonta pour dîner mais entre temps, les deux enfants, aidés en cela par leur mère, avait fini le plat. Il tempêta et gronda. Ils pleurèrent, assurant qu'ils croyaient que l'homme l'avait invité à dîner et craignant que le plat ne se perdît. Ils jouèrent la comédie avec tant de conviction que Macquart, qui avait déjà commencé à lever la main pour les frapper, ne les frappa point. Fine lui confectionna à la hâte un ragoût avec les restes. Il mangea en grommelant et on ne reparla plus de cette affaire. Les enfants, riant ensuite entre eux d'avoir berné leur père, donnèrent un nom à l'homme imaginaire. Ils l'appelaient souvent dans leurs histoires pour signifier sans être compris qu'il s'agissait d'un mensonge. Jean, qui avait quelque sentiment religieux, s'en confessa. Gervaise n'en fit rien, jugeant plutôt qu'elle n'avait rien fait de mal et que son mensonge, lui avait permis, pour une fois, de manger à sa faim. Fine, avait subodoré le stratagème mais n'en avait rien dit. Si Macquart avait soupçonné un seul instant ce que ses enfants avaient osé lui faire, il aurait été capable d'aller jusqu'aux dernières extrémités et Fine craignait qu'il ne les eût alors tués. Le secret demeura entre la mère et les enfants. Parfois, quand quelqu'un appelait Macquart du bas de la rue, Gervaise esquissait un sourire mélancolique. Cela n'allait pas plus loin.
Année après année, les enfants grandissaient. Macquart et Fine vieillissaient, cultivant cette forme d'équilibre qui pouvait laisser songeur. Mais l'on trouve des familles qui ressemblent à la leur dans toutes les villes de province et même dans les faubourgs parisiens. On en trouve davantage dans le Nord de la France où la pauvreté sévit d'importance. Alors qu'à Plassans, ils faisaient figure de parias, près des mines, ils auraient pu paraître à l'aise.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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