Diégèse  vendredi 15 août 2014


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La Fortune des Rougon2

Silvère grandit dans un continuel tête-à-tête avec Adélaïde. Par une cajolerie d'enfant, il l'appelait tante Dide, nom qui finit par rester à la vieille femme ; le nom de tante, ainsi employé, est, en Provence, une simple caresse.
L'enfant eut pour sa grand-mère une singulière tendresse mêlée d'une terreur respectueuse. Quand il était tout petit et qu'elle avait une crise nerveuse, il se sauvait en pleurant, épouvanté par la décomposition de son visage ; puis il revenait timidement après l'attaque, prêt à se sauver encore, comme si la pauvre vieille eût été capable de le battre. Plus tard, à douze ans, il demeura courageusement, veillant à ce qu'elle ne se blessât pas en tombant de son lit. Il resta des heures à la tenir étroitement entre ses bras pour maîtriser les brusques secousses qui tordaient ses membres. Pendant les intervalles de calme, il regardait avec de grandes pitiés sa face convulsionnée, son corps amaigri, sur lequel les jupes plaquaient, pareilles à un linceul. Ces drames secrets, qui revenaient chaque mois, cette vieille femme rigide comme un cadavre, et cet enfant penché sur elle, épiant en silence le retour de la vie, prenaient, dans l'ombre de la masure, un étrange caractère de morne épouvante et de bonté navrée
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La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Silvère savait ainsi intuitivement que la conscience était un état provisoire que l'on pouvait abandonner, puis reprendre. La confrontation avec des troubles de la conscience aussi prononcés dès le plus jeune âge, influe nécessairement sur la manière dont un jeune être aborde la vie. On apprend d'ordinaire aux enfants, et surtout aux garçons, et cela encore davantage dans les campagnes, à ne pas être trop sensibles, allant même parfois jusqu'à leur imposer des épreuves destinées, au moins le croit-on, à les endurcir. C'est qu'il faut bien les préparer à toutes les souffrances du travail, mais aussi à ce qu'ils partent un jour à la guerre. Silvère, grâce à cette observation forcée et répétée de sa grand-mère savait que la sensibilité est une description facile, non d'un état, mais d'un mouvement, d'ailleurs beaucoup mieux traduit par le terme « émotion », qui garde justement la trace de ce déplacement. Il avait aussi compris que sa grand-mère ne souffrait pas de ce que le voisinage se complaisait à nommer « folie », mais qu'elle ne parvenait pas à bien contrôler les mouvements de son âme. Il savait qu'elle était comme ces enfants qui, emportés par le jeu, entièrement pris par une course après une proie imaginaire, mais ô combien désirable, arrivés à proximité d'un mur, ne peuvent plus freiner et s'y cognent violemment sans pouvoir s'arrêter. Il avait dès lors, très jeune, tenté de déterminer, pour les prévenir, ce qui provoquait les crises d'Adélaïde. Il n'avait rien trouvé si ce n'était, justement, qu'elles survenaient après qu'elle l'eût regardé fixement jusqu'à ce que son regard le traverse pour rejoindre ses souvenirs perdus.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Lorsque tante Dide revenait à elle, elle se levait péniblement, rattachait ses jupes, se remettait à vaquer dans le logis, sans même questionner Silvère ; elle ne se souvenait de rien, et l'enfant, par un instinct de prudence, évitait de faire la moindre allusion à la scène qui venait de se passer.
Ce furent surtout ces crises renaissantes qui attachèrent profondément le petit-fils à sa grand-mère. Mais, de même qu'elle l'adorait sans effusions bavardes, il eut pour elle une affection cachée et comme honteuse. Au fond, s'il lui était reconnaissant de l'avoir recueilli et élevé, il continuait à voir en elle une créature extraordinaire, en proie à des maux inconnus, qu'il fallait plaindre et respecter. Il n'y avait sans doute plus assez d'humanité dans
Adélaïde, elle était trop blanche et trop roide pour que Silvère osât se pendre à son cou. Ils vécurent ainsi dans un silence triste, au fond duquel ils entendaient le frissonnement d'une tendresse infinie.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Ce qui les liait était du même ordre que ce qui lient derrière les murs d'un couvent ou d'un monastère deux religieuses ou deux moines qui, des années durant, vont chanter ensemble les mêmes psaumes, réciter les mêmes prières, écouter et lire les mêmes textes et accomplir dans le silence des rituels sacrés comme ils accomplissent aussi les gestes quotidiens. Quand l'une va mourir, quand l'autre va mourir, ils ne s'autoriseront peut-être pas de larmes mais redoubleront de prières et s'endormiront plus tard, un jour ou une nuit dans une douceur muette. Ces attachements-là, qui existent aussi entre les frères, entre les sœurs, approche au plus près de la sainteté.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
Cet air grave et mélancolique qu'il respira dès son enfance donna à Silvère une âme forte, où s'amassèrent tous les enthousiasmes. Ce fut de bonne heure un petit homme sérieux, réfléchi, qui rechercha l'instruction avec une sorte d'entêtement. Il n'apprit qu'un peu d'orthographe et d'arithmétique à l'école des frères, que les nécessités de son apprentissage lui firent quitter à douze ans. Les premiers éléments lui manquèrent toujours. Mais il lut tous les volumes dépareillés qui lui tombèrent sous la main, et se composa ainsi un étrange bagage ; il avait des données sur une foule de choses, données incomplètes, mal digérées, qu'il ne réussit jamais à classer nettement dans sa tête. Tout petit, il était allé jouer chez un maître charron, un brave homme nommé Vian, dont l'atelier se trouvait au commencement de l'impasse, en face de l'aire Saint-Mittre, où le charron déposait son bois. Il montait sur les roues des carrioles en réparation, il s'amusait à traîner les lourds outils que ses petites mains pouvaient à peine soulever ; une de ses grandes joies était alors d'aider les ouvriers, en maintenant quelque pièce de bois ou en leur apportant les ferrures dont ils avaient besoin. Quand il eut grandi, il entra naturellement en apprentissage chez Vian, qui s'était pris d'amitié pour ce galopin qu'il rencontrait sans cesse dans ses jambes, et qui le demanda à Adélaïde sans vouloir accepter la moindre pension. Silvère accepta avec empressement, voyant déjà le moment où il rendrait à la pauvre tante Dide ce qu'elle avait dépensé pour lui. En peu de temps, il devint un excellent ouvrier. Mais il se sentait des ambitions plus hautes. Ayant aperçu, chez un carrossier de Plassans, une belle calèche neuve, toute luisante de vernis, il s'était dit qu'il construirait un jour des voitures semblables. Cette calèche resta dans son esprit comme un objet d'art rare et unique, comme un idéal vers lequel tendirent ses aspirations d'ouvrier. Les carrioles auxquelles il travaillait chez Vian, ces carrioles qu'il avait soignées amoureusement, lui semblaient maintenant indignes de ses tendresses. Il se mit à fréquenter l'école de dessin, où il se lia avec un jeune échappé du collège qui lui prêta son ancien traité de géométrie. Et il s'enfonça dans l'étude, sans guide, passant des semaines à se creuser la tête pour comprendre les choses les plus simples du monde. Il devint ainsi un de ces ouvriers savants qui savent à peine signer leur nom et qui parlent de l'algèbre comme d'une personne de leur connaissance. Rien ne détraque autant un esprit qu'une pareille instruction, faite à bâtons rompus, ne reposant sur aucune base solide. Le plus souvent, ces miettes de science donnent une idée absolument fausse des hautes vérités, et rendent les pauvres d'esprit insupportables de carrure bête. Chez Silvère, les bribes de savoir volé ne firent qu'accroître les exaltations généreuses. Il eut conscience des horizons qui lui restaient fermés. Il se fit une idée sainte de ces choses qu'il n'arrivait pas à toucher de la main, et il vécut dans une profonde et innocente religion des grandes pensées et des grands mots vers lesquels il se haussait, sans toujours les comprendre.
Ce fut un naïf, un naïf sublime, resté sur le seuil du temple, à genoux devant des cierges qu'il prenait de loin pour des étoiles
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La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
S'il avait été parisien et né quelques années plus tôt, Silvère eût sans doute été tenté de rejoindre les disciples de Monsieur de Saint-Simon, tant leur doctrine que leur enseignement semblent conçus pour les jeunes esprits de cette trempe. Peut-être eût-il même suivi en orient les proscrits des procès de 1832. Malgré leurs outrances, l'enclos des saint-simoniens était le seul endroit, à Paris, comme dans toute la France et sans doute dans le monde entier, où des ouvriers et des ouvrières côtoyaient et discutaient avec des médecins ou des ingénieurs polytechniciens. Le comte de Saint-Simon, fût-il d'ascendance noble et de la famille du mémorialiste qui vécut au temps de Louis IV, n'était au commencement, ni philosophe, ni théologien. C'est très certainement en observant le travail manuel qu'il en conclut qu'il fallait abolir les privilèges de naissance. Silvère, de la même façon, constatant son habileté dans le maniement des outils et sa capacité à travailler le bois aussi bien que le fer, en était venu à penser qu'il pourrait s'élever, non pas pour changer de condition et devenir rentier, mais pour faire un travail qui le satisferait. L'idée selon laquelle le travail devait permettre de s'accomplir, était encore, en ce milieu de siècle, une idée neuve. Jusqu'alors, le travail était le travail, plus ou moins dur et plus ou moins payé, mais il n'était ni question de l'aimer ni de ne pas l'aimer. Silvère se serait vite reconnu dans l'ambition première du saint-simonisme, qui était « d'améliorer le sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. »
Mais, en ce basculement du siècle, la maison de Ménilmontant était désertée des disciples de Saint-Simon depuis près d'une vingtaine d'années. Silvère était aussi trop jeune pour s'embaucher avec eux en Égypte, au service du Pacha, aux fins de construire un barrage sur le Nil tout en rêvant à un canal qui joindrait la Mer Rouge à la mer Méditerranée avec Monsieur de Lesseps. En revanche, il avait l'âge de rejoindre les rescapés de cette aventure utopique dans le désert algérien. Il aurait alors pu aider Warnier et Carette dans leur entreprise de dessiner la carte des tribus algériennes et se serait très certainement engagé contre la conquête coloniale. On ne saura cependant jamais si Silvère aurait rejoint Thomas Ismaÿl Urbain, converti à l'Islam, et qui voulait défendre les droits des populations arabes contre les envahisseurs français.
L'époque, partout dans le monde, ne manquait pas d'occasions de s'engager à défendre des causes justes tant l'avènement du règne de la machine faisait trembler et s'effriter les fondations de l'ordre ancestral imposé par le travail de la terre, des saisons, par le recommencement immuable des semailles et des moissons, de la pluie et du gel, du soleil et du vent. Le monde bruissait alors, de la vieille Europe aux terres australes, de désirs de libertés nouvelles et d'émancipation.
Sans guide,  Silvère accumulait les connaissances et les rangeait dans le théâtre de sa mémoire dont il avait fabriqué lui-même les gradins et la nomenclature. Eût-on pu visualiser le fatras qu'il avait accumulé que l'on eût pensé à un manuscrit ancien dont des parties entières ont été usées et effacées par le temps. Mais des rencontres fortuites qu'il suscitait naissait, dru, son goût pour l'universel.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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